Pour que justice soit faite, roman d'Alexis Ruset, éditions ZinédiPour que justice soit faite

Roman d’Alexis Ruset, éditions Zinédi

Extrait - Chapitre I

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Le 19 septembre 2016 aurait pu être un jour comme un autre pour les Kühn. Sama préparait le petit-déjeuner à la cuisine pendant que son mari achevait sa toilette. Le couple strasbourgeois avait l’habitude d’écouter le 7/9 sur France Inter en prenant son café. Ils appréciaient la matinale, qui décortique en deux heures avec clarté et sans blablabla l’actualité politique, économique et sociale, et Patrick Cohen, son animateur, pour la pertinence de ses interventions. Norman attendait généralement la fin du journal de 8 heures pour se rendre à son travail. Il dirigeait un grand cabinet d’architecture de la ville. Durant les heures de bureau, qui se prolongeaient souvent tard le soir et empiétaient parfois sur les week-ends, Sama tournait en rond. Mère au foyer, elle s’était consacrée totalement à ses enfants. Maintenant que chacun était parti vivre sa vie, les contacts, même fréquents, au téléphone, et les retrouvailles aux fêtes et aux anniversaires ne lui suffisaient pas, elle ressentait péniblement leur absence. Elle était surtout préoccupée par le chemin que prenait Julie, celle qui, à 23 ans, restait pour elle « la petite dernière ». Elle poursuivait ses études à Paris et s’était contre toute attente convertie à l’islam. Dans une famille catholique pratiquante et attachée à la transmission des valeurs chrétiennes, cette conversion avait été un choc. Elle avait d’abord suscité l’incompréhension de Sama, puis l’amour d’une mère l’avait emporté sur toute autre considération. Rien n’avait changé dans ses rapports avec sa fille, sauf qu’elle se montrait plus vigilante. Plus que la démarche personnelle de Julie, le contexte l’y poussait. Maintenant que la France était la cible des islamistes, l’islam sentait le soufre. Les agressions meurtrières et les attentats-suicides s’étaient succédé depuis 2012 à un rythme accéléré, semant la mort et la peur dans le pays. La contagion du djihad s’étendait. Des jeunes Français de toutes origines partaient combattre en Syrie dans les rangs de Daech. Des Françaises les rejoignaient, quand elles n’opéraient pas sur le territoire national comme les jeunes femmes impliquées récemment dans l’attentat manqué aux bonbonnes de gaz. Sama voulait croire sa fille immunisée. Elle la savait fragile, mais raisonnable. Assez en tout cas pour faire la part des choses dans la pratique de sa croyance. Elle ne se laisserait pas entraîner à des extrémités que sa morale réprouvait et que sa conscience rejetait. Il arrivait pourtant à cette certitude de vaciller. Elle achoppait sur les circonstances mêmes de la conversion. Son moment, sa soudaineté, conduisaient Sama à s’interroger malgré tout. On trouvait dans les rangs de l’État islamique des jeunes converties comme Julie, et les témoignages montraient qu’elles avaient souvent basculé dans l’islamisme radical sans que leur entourage ne s’en aperçoive. Quand les parents s’étaient réveillés, il était trop tard. Sama ne voulait pas être prise un jour comme eux en défaut. Aussi avait-elle mis Julie sous surveillance. Elle allait la voir tous les mois à Paris, et l’appelait fréquemment entre-temps.
Elle était restée à l’écoute de France Inter quand le journal de 9 heures annonça une explosion à la gare de Boussy-Saint-Antoine, en Essonne. On n’en savait pas davantage, la présentatrice renvoyait à plus tard les précisions. Sama passa sans attendre sur France Info, qui diffuse l’actualité en temps réel, et apprit par un flash qu’il s’agissait d’un attentat-suicide, mais d’un genre particulier. Il ressemblait en effet plus à un suicide qu’à un attentat, le ou les kamikazes s’étant fait exploser à un bout du quai sans faire d’autres victimes qu’eux-mêmes. Le trafic était interrompu, la gare bouclée par la police. Apprendre qu’il n’y avait pas de carnage suffisait. Sama n’y pensa plus et vaqua à ses occupations journalières. Le lendemain, elle prit machinalement le courrier chez la concierge en revenant du marché. Rien de spécial a priori dans le paquet, que de la publicité, des factures et des relevés, sauf une lettre. L’écriture sur l’enveloppe ne lui disait rien. Elle attendit d’être chez elle pour la décacheter. Quand elle l’ouvrit, elle se figea à la lecture des trois lignes manuscrites, non datées et signées d’une certaine Ornella. L’inconnue avertissait les parents de Julie Kühn que leur fille était en danger, on la poussait à commettre un attentat-suicide. Ce que Sama avait entendu la veille à la radio lui vint spontanément à l’esprit. Elle sauta sur son téléphone pour joindre Julie. Pas de tonalité. Affolée, elle appela Norman, qui s’employa depuis son bureau à la calmer du mieux qu’il pouvait. Ornella était sûrement un pseudonyme cachant un mauvais plaisant. Il n’arriva pas à la rassurer. Elle lui opposait qu’on ne pouvait pas écarter d’emblée l’hypothèse de quelqu’un de bien informé, et rester l’esprit tranquille, les bras croisés. Il fallait tout de suite prévenir la police. Norman se laissa fléchir. Il connaissait personnellement le commissaire de son quartier. Il l’appela pour lui demander de les recevoir, arguant qu’ils avaient une communication urgente à lui faire concernant leur fille. Une heure après, ils étaient tous deux assis devant lui. Norman s’attendait de sa part à des paroles rassurantes, bien faites pour éteindre les angoisses d’une mère qui se faisait des idées. Il se trompait du tout au tout.
Après avoir lu et relu la lettre, comme s’il voulait en peser chaque mot, le commissaire se tourna vers Sama et la dévisagea.
« Parlez-moi de votre fille, Madame.
– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
– Où elle habite.
– Paris.
– Elle est… musulmane ?
– Euh… oui.
– Comme vous ?
– Non… Je suis catholique.
– Alors elle s’est convertie ?
– Oui.
– Quand ?
– Il y a un an environ.
– Elle vous ressemble ?
– Pourquoi ?
– J’ai reçu un signalement. Une femme d’une vingtaine d’années, 1 m 60, brune, cheveux noirs, teint mat… Un peu comme vous. »
Sama le regardait fixement, muette d’appréhension. C’est Norman qui prit la parole.
« Sama est née à Batna, Monsieur le Commissaire… de parents algériens, durant la guerre d’Algérie. Orpheline très tôt – c’était encore un bébé – elle a eu la chance d’être recueillie par un couple d’Européens qui l’ont adoptée et élevée comme leur propre fille. Je veux parler du capitaine Renaudin et d’Odile, son épouse, tous deux décédés depuis. Julie tient en effet beaucoup de sa mère…. Mais je peux savoir ce qu’elle a fait, la jeune femme que vous recherchez ?
– Elle s’est fait exploser hier, tôt le matin, à la gare de Boussy-Saint-Antoine. »
Sama tressaillit, bien près de défaillir. Norman dut la soutenir. Le commissaire vit qu’il y était allé un peu fort. Il se reprit :
« Rassurez-vous ! Rien ne dit qu’il s’agissait de votre fille. Les corps étaient en mille morceaux, rendant l’identification impossible. »
Seul Norman put poursuivre. Sama, elle, n’était plus en état.
« Vous avez parlé des corps… Il y en a plusieurs ?
– Deux… ceux des terroristes… On cherche à comprendre pourquoi ils ont agi ainsi, en épargnant les gens sur le quai. Bourreaux d’eux-mêmes... vous avouerez que c’est quand même curieux pour des kamikazes… non ? En tout cas, on n’a encore jamais vu ça. Sauf explosion accidentelle, bien entendu. Quant à savoir qui ils sont, c’est trop tôt. Pour l’instant, nous n’avons pas d’indice. Rien qu’un portrait-robot… Celui que je vous ai décrit.
– Alors comment a-t-on fait pour l’établir, le portrait, si les corps sont à ce point méconnaissables que leur examen ne donne rien ?
– Un voyageur d’origine algérienne a témoigné. Il a tout vu. Il attendait sur le quai le train de Dijon, avec sa femme qui portait leur bébé, et sa belle-sœur qui les accompagnait. Il a vu la fille s’approcher. Elle les a regardés longuement, surtout l’enfant, et puis elle est partie d’un coup en courant. Un homme l’attendait au bout du quai. C’est quand elle l’a rejoint qu’ils ont explosé. »
Sama comprit aussitôt. Elle vit la scène comme si elle y était, poussa un cri et enfouit son visage dans ses mains avant de s’évanouir.

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