Mémoires d’une relique

Cv memoires d une relique numCHAPITRE I
Son crâne bizarre le faisait remarquer. Les passants et les flâneurs lui jetaient un regard amusé, certains riaient franchement en le montrant du doigt à leur voisin. Les gosses aussi s’y étaient mis et s’attroupaient, rigolards, devant ce crâne incongru qui coiffait un visage défait aux yeux hagards.
Ce chef, ce loupé de la création, était la partie haute d’un squelette facétieux. La poitrine était creuse, les bras démesurément simiesques et les jambes arquées comme les bois d’un luth. La tunique blanche, maculée de traînées noirâtres, tentait, par pitié ou par pudeur de masquer l’humanoïde qui la portait. En réalité, elle ne faisait qu’en accentuer les défauts.
Toute la rue qui bordait la maison du grand Pomponnius était secouée d’une hilarité telle qu’elle se propageait dans les quartiers voisins où les gens riaient sans savoir pourquoi.
Caius Julius Paulianus, objet de tous ces rires, restait planté au milieu de la rue, éclairé, nimbé par le soleil couchant dont les rayons rasants accentuaient encore plus les distorsions. Il ne voyait rien de ce qui l’entourait, sourd aux rires des passants et aux moqueries des gosses. Il était abasourdi, désemparé.
Le chef du personnel de la maison de Pomponnius venait de le jeter à la rue. Il se voyait chassé, balayé comme un détritus.
Caius Julius était né de parents affranchis qui l’avaient affublé de ce triomphal prénom par admiration pour Rome. Ils avaient rêvé d’une vie riche et aisée pour leur fils, le conduisant au sénat où son patronyme n’aurait pas détonné. Mais le jour de sa venue sur terre, les dieux devaient être occupés ailleurs et la grâce divine avait évité le rejeton. La sage-femme vit bien que la larve vagissante qu’elle tenait par les pieds n’inquièterait jamais Apollon.
Les femmes présentes s’extasièrent sur Caius Julius en présence de la mère et ricanèrent dès qu’elles furent sorties de la salle de gésine.
Ce jour-là, les annales de Rome n’enregistrèrent rien d’extraordinaire, le soleil continua sa course et les aruspices, le nez dans les entrailles fumantes des bêtes sacrifiées, ne virent pas plus l’avenir que d’habitude.
Peut-être par esprit de contradiction et contre toute attente, le nouveau-né survécut. Son physique ne s’était pas amélioré mais il semblait pouvoir s’en accommoder.
Pour comble de malchance, quelques jours seulement après sa venue dans un monde qui ne lui était pas promis, Caius Julius fut victime de la méchanceté des choses.
Alors qu’il braillait, confiant et emmailloté sur la planche où l’avait posé sa mère, il glissa, son reposoir improvisé ayant basculé contre le mur en opus incertum de sa chambre. Les bâtisseurs romains utilisaient souvent cette technique de construction qui, outre l’immense avantage d’avoir reçu un vocable légitimant, permettait d’utiliser n’importe quoi pour élever une maçonnerie. Caius Julius glissa donc sans heurts, la tête contre ce mur dont l’opus était vraiment incertain. Il y resta des heures, sa mère vacant à ses occupations dans la grande maison où elle travaillait. Il décida de hurler pour attirer l’attention. Mais plus il criait, plus les pierres s’enfonçaient dans son crâne qu’il avait encore malléable. Il se tut et se rendit compte que, s’il éprouvait tout de même une certaine gêne, il ne souffrait plus. Au retour du travail, sa mère le tira de sa fâcheuse situation. Le bébé vivait toujours mais ne disait rien, ce qui alarma la femme. Elle appela les voisines au secours et toutes purent admirer sur le crâne de Caius Julius l’empreinte en négatif de l’opus incertum du mur.
On convint qu’une telle empreinte était une marque infamante, désignant une condition servile. Une matrone mafflue, aux bras de forgeron dont elle avait même les poils, aux seins engloutisseurs, s’empara de Caius Julius toujours coi et entreprit de remodeler le crâne aux bosselures incertaines. De ses mains puissantes naquirent des formes étranges. La tête du bébé prit des allures de diabolo, de tétine, de lampe à huile, de borne miliaire, de casque de mirmillon et Caius Julius se taisait toujours.
Par le plus grand des hasards, la pétrissante matrone obtint une forme suffisamment ovoïde pour que tout le monde s’estimât satisfait de l’intervention. Il restait un bourrelet osseux, résidu des tâtonnements créatifs, qui marquait le crâne dans le sens de la largeur, un peu à l’arrière de la fontanelle. La matrone s’apprêtait à effacer cette excroissance sous son énorme pousse spatulé quand la mère l’arrêta de peur de voir la tête de l’enfant garder à jamais des empreintes digitales d’origine servile, plus incertaine que le revêtement du mur.
Sans que quiconque l’entendit, Caius Julius poussa un soupir de soulagement. Il garda de cette aventure un crâne curieux qui accrochait les regards les plus distraits et il put souvent vérifier que, lorsqu’on se fait remarquer, on prend souvent plus de torgnoles que les autres.
Ses cheveux, qu’il avait raides, poussèrent sur cette excroissance en auréole noire, dressée et menaçante comme les poils d’un fauve en colère. Toute sa vie, il utilisa des cosmétiques et colles en tout genre pour banaliser son aspect mais la moindre émotion ou la plus petite ondée faisait reprendre à sa coiffure sa forme naturelle et première. À la moindre alerte, ses cheveux s’ouvraient en éventail comme la queue d’un paon à la grande surprise de ceux qui ne le connaissaient pas. Cette particularité lui valut le surnom de Diadématus, celui qui porte un diadème.
Dès qu’il sut marcher et durant toute son enfance, Caius Julius se fit discret, transparent, évitant de se faire remarquer. Il jouait sans bruit, courait doucement, sautait à peine et uniquement quand il se trouvait seul. Aussi devint-il timide, évitant de sortir et jouant dans les coins de sa chambre. Ce régime sans air, sans soleil et sans amitié lui conféra une mine pâle et souffreteuse qui s’accordait parfaitement à son physique tordu. Il devint le type idéal de l’enfant persécuté, abandonné des dieux, qui appelle irrémédiablement la charité.
Et c’est ce qui arriva.
Un jour, Marcella Atrivia, patricienne de haut rang, l’aperçut. Elle était chrétienne et le criait bien fort, d’autant plus fort qu’elle ne risquait rien depuis que le christianisme était proclamé religion d’État. Elle pouvait appeler le martyre de ses vœux et en public, c’était très à la mode et sans danger.
Marcella était une acharnée de la charité ostentatoire. Elle sévissait dans les églises les plus en vue de Rome où elle savait trouver des nécessiteux de bon aloi, suffisamment pitoyables mais pas contagieux, prêts à chanter ses louanges et assez repus pour ne pas trop demander. Elle laissait aux autres, aux gagne-petit du Paradis, les visites anonymes aux malades suintants qui croupissaient dans les bas-fonds d’obscurs quartiers nauséabonds qu’elle ne voulait pas connaître. On n’y récoltait que peu de gloire et on risquait de se couvrir de pustules.
Une des rares fois où Caius Julius sortit de sa chambre, Marcella le vit. Il traversait à pas prudents et craintifs le forum de Trajan. Le sang de la bigote mondaine ne fit qu’un tour. Elle reçut un choc. Cet adolescent maigre, hâve, décati, blanc comme un insecte cavernicole, vieux avant d’avoir été jeune, focalisa toutes les aspirations de sa charité militante. C’était une cible de choix. Marcella, oubliant toute componction, courut vers le jeune homme nécessiteux mais sain, dans un envol de voiles de soie et de satin couleur pêche, suivie du galop de ses eunuques et de l’essoufflement  de son inévitable diacre, Dagaubus.
Caius Julius les vit venir, les bras tendus vers lui comme s’ils l’imploraient. Saisi d’un affreux doute, il se retourna pour voir à qui s’adressaient ces démonstrations mais personne autour de lui ne semblait concerné par les appels flûtés de la gorgone. Ses jambes arquées devinrent de coton quand il se vit l’unique objet de cette cavalcade ; il eut le sentiment d’avoir gaffé, de s’être encore une fois fait remarquer. Il avait pourtant pris toutes les précautions avant de traverser l’espace découvert du forum, se mêlant à la foule, se cachant derrière son ombre et regardant fixement les dalles du sol.
Peine perdue…
Il devenait maintenant le point de convergence de centaines de regards. Dans l’émoi du moment, ses cheveux firent la roue et un rire énorme secoua le forum de Trajan. Terminant sa course, Marcella se disait qu’il serait de bon ton de teindre cette particularité capillaire en blond roux. Si le gnome choisi était capable de rééditer une telle prouesse, une auréole de feu apparaissant sur commande serait du meilleur effet au milieu de sa cohorte de pauvres attitrés, et ceci pour sa plus grande gloire.
Sur-le-champ, Caius Julius Paulianus dit Diadématus fut enlevé à l’indifférence des siens et confié au diacre Dagaubus expert dans la traque et le dressage du nécessiteux de bonne tenue. Il fit revêtir à Caius Julius une tunique pauvre mais propre et ne put rien lui apprendre d’autre car le jeune homme possédait naturellement l’air et l’allure de l’emploi.
C’est ainsi que débuta la carrière chrétienne de Caius Julius.
Marcella, tout entière à sa proie attachée, raffolait de son pauvre. Il devait être présent chaque fois qu’elle officiait, la précédant partout. C’était épuisant mais rémunérateur.
Chaque soir, rasant les murs, il s’empressait d’aller dépenser son argent dans les sombres arrière-salles de la rue des Boutiques Obscures, près du circus Flaminius. Il fréquentait aussi un petit lupanar discret du Transtevere où les prestations étaient à l’image de la mère maquerelle, impersonnelles. Et, malgré ce qui lui paraissait être une vie de patachon, il lui restait un peu d’argent.
La vie qu’il menait allait très bien à Caius Julius. Il était chrétien de circonstance et n’avait jamais eu de choix arrêté sur un panthéon quelconque. Louer Jésus lui convenait. C’était tout d’abord son travail et le Sauveur n’était pas effrayant ; ce n’était jamais qu’un fils de Dieu partageant son peu de pouvoir avec une kyrielle de saints. Même si le Christ, par inadvertance, le remarquait, les conséquences seraient certainement beaucoup moins graves que s’il se trouvait repéré par cette grande gueule de Jupiter. La seule chose qui le gênait était au quotidien l’exigence de Marcella mais Caius Julius avait dû céder devant l’insistance de sa bienfaitrice dont il avait appris à connaître l’impitoyable sollicitude. Il l’avait d’ailleurs vue à l’œuvre à plusieurs reprises, bras vengeur d’un Dieu de Miséricorde qui n’hésitait pas à estourbir à coups de poing des pauvres resquilleurs.
La dame était fière de Caius Julius. Tout dans l’allure et le maintien de son protégé justifiait ses efforts.
Au début, il s’était montré un peu agaçant avec sa crête d’or dont elle avait imposé la teinture, qui se déployait à la moindre émotion et parfois mal à propos. Il suffisait qu’un miséreux le bousculât ou l’engueulât pour qu’il ouvrît son éventail qui surgissait de ses cheveux noirs comme une bénédiction divine. Marcella l’avait surpris un jour en train de se nimber après qu’une femme de mauvaise vie lui eût décoché une œillade. Il avait l’air de pardonner à tout le monde, c’était trop chrétien.
En guise de remède, afin de l’isoler du monde extérieur, Marcella commanda qu’on nouât un bandeau sur les yeux du garçon et qu’on lui mît des tampons sur les oreilles. Il serait ainsi encore plus parfait, pâle, mal bâti, souffreteux, aveugle et atteint d’un mal qui lui rongeait le conduit auditif. Ce serait un vrai misérable et Marcella se plaisait à imaginer ses amies blanches de rage pour ne pas avoir un spécimen aussi idéal dans leur troupe de pauvres.
De ce jour, la crête d’or ne se manifesta plus de manière intempestive. Pour qu’elle se déploie, il suffisait à Marcella de poser un léger baiser sur la joue de Caius Julius au moment où elle lui donnait l’aumône. C’était du meilleur effet. Les gens trouvaient cela miraculeux et certains parlaient même de faire canoniser Marcella de son vivant. Cette femme, c’est sûr, bénéficiait de l’attention toute particulière de Notre Seigneur Jésus.
Mais la roche Tarpéienne est proche du Capitole.
Marcella, aveuglée par son succès, caressait les rêves les plus fous. Elle voulait faire éclater sa gloire aux yeux de la chrétienté.
L’occasion d’un tel triomphe se présenta un jour des calendes de juin. Pour affirmer la prépondérance du catholicisme sur les autres religions, le pape avait organisé dans la basilique du Latran un grand débat contradictoire entre son champion, Pétronius de Cyrène, et le défenseur du paganisme, Numa Gallacène qui avait été un grand admirateur de Symmaque.
Pétronius de Cyrène était un grand théologien qui avait passé toute sa vie penché sur la doctrine chrétienne. Il était vieux et sa voix faible pouvait laisser présager de sa défaite. Mais il savait manier les arguments et son sens de la répartie était célèbre. À l’inverse, Numa Gallacène était un colosse à la voix de stentor et sa doctrine était un catalogue de superstitions. La controverse promettait d’être épique.
Marcella arriva le jour dit dans la basilique, accompagnée de son diacre, de Caius Julius et de toute une troupe de chrétiens sûrs de leur cause et déjà triomphants. Ils furent invités à s’installer non loin de Pétronius, parmi les thuriféraires de la papauté.
Le débat commença et la voix du défenseur du Christ flottait, ténue, à peine audible dans la grande bâtisse. Mais quand s’éleva le discours de Numa, les murs vibrèrent, les vitres tremblèrent et Caius Julius fit la roue. La voix de l’orateur était si puissante qu’elle lui parvenait à travers les tampons qui couvraient ses oreilles. À chacune des envolées de Numa, Caius Julius déployait son auréole comme pour l’approuver, comme si la doctrine païenne recevait l’aval de Dieu. Ce fut encore plus manifeste lorsque le champion du paganisme, pour asséner ses arguments, martela la table de ses énormes poings. Caius Julius ne fut plus alors que jaillissement, gerbe d’or. Le diacre tenta bien de cacher de ses mains l’auréole intempestive mais les touffes de cheveux aux couleurs de l’airain surgissaient entre ses doigts comme les rayons d’un soleil triomphal. L’auditoire, presque exclusivement chrétien, était médusé.
L’orateur païen, apercevant ce renfort inattendu venu du camp de son adversaire, redoubla d’ardeur, força la voix, tapa plus fort sur la table. L’effet obtenu fut superbe ; l’adjectif le plus banal, la plus anodine des conjonctions, soulignés par le nimbe maintenant permanent, prenaient des allures de paroles sacrées nées du Verbe Divin et dignes de figurer dans les Livres Sibyllins. Le parti du paganisme en fut renforcé ; Pétronius était effondré. Dans ses exégèses les plus poussées, il n’avait jamais envisagé que Jésus pût être un farceur.
Les chrétiens présents réagirent. Caius Julius ne pouvait être qu’un agent de l’Ennemi, un giton de Satan, un stipendié de Jupiter et de son clan. Ils se ruèrent sur le porteur de l’auréole contrariante et le battirent comme plâtre au nom d’un Dieu de pardon et de miséricorde.
Ils rasèrent le crâne de Diadématus, lui ôtèrent ses habits de miséreux, le couvrirent de crachats et le promenèrent nu dans les vingt-cinq églises de Rome.
Le persécuté en conçut une vive haine pour les chrétiens.
Le parti païen, lui, triomphait. Il venait d’infliger une cuisante défaite à ces chrétiens qui, circonvenant l’empereur, obtenaient la fermeture des temples et le récent enlèvement de la statue de la Victoire du sénat. Ces païens étaient au comble du bonheur car ils possédaient eux aussi leur martyr en la personne de Caius Julius. Les chrétiens arrogants n’auraient plus le monopole de la souffrance militante et méritante. On exhibait Diadématus partout, on montrait son crâne rasé, preuve de l’intolérance des tenants de Jésus Christ, on le sortait comme l’échantillon des temps à venir quand la Ville Éternelle serait totalement soumise aux admirateurs du Juif crucifié. Ainsi que dans son rôle précédent, Caius Julius était parfait ; les païens et même certains chrétiens étaient scandalisés. Comment avait-on osé persécuter un être aussi misérable, aussi anodin, aussi malheureux ?
Un important mouvement anti-chrétien se cristallisa autour de Caius Julius qui jubilait car sa vengeance était en marche. La révolte grondait et les chrétiens se cachaient.
Au bout de quelques temps, l’émoi populaire se calma, contrairement à la rage qu’éprouvait toujours Caius Julius contre ses ennemis. Numa Gallacène trouvait que son protégé devenait encombrant. Il le cacha encore un moment, persuadé qu’un martyr vivant est plus gênant qu’un martyr mort dont l’usage est plus aisé, ce qu’avaient fort bien compris les chrétiens.
On affubla Diadématus d’un bonnet qu’il garda en permanence afin de masquer sa crête repoussée et il fut placé au service de Pomponnius, un ami de Numa Gallacène, à qui on tut le passé tumultueux du nouveau venu.
Tout alla pour le mieux durant des années.
Maintenant, Pomponnius l’avait chassé et Caius Julius se tenait, désemparé et sans bonnet, au milieu de la rue.

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