Cv marseille de tous les dangersQuand mon regard croisa celui de l’homme qui s’approchait avec son grand parapluie, je sentis à nouveau ce frémissement de mon être, quelque chose en moi chavira. Son ciré était ouvert sur un corps fin et musclé, mis en valeur par un pull et un pantalon noirs collés par la pluie. Son visage lui évoquait ces statues grecques aux proportions parfaites.

Dieu ! Qu’il était beau !

La respiration accélérée, j’étais là, bouche bée, ne sachant que dire. Mon trouble transparut dans le rire nerveux qu’inconsciemment je laissai échapper. Je constatai que si, sur le moment, il parut agréablement surpris, il prit ensuite un ton froid, presque inquisiteur, en s’adressant à moi.

Je compris plus tard que Mathieu avait dû s’inquiéter de mon apparition soudaine. Bien que concentré sur ce qui se passait une centaine de mètres plus loin, il avait certainement suivi du coin de l’œil l’arrivée et les tergiversations de ma voiture. Il ne s’attendait pas à être interpellé.

Sur ses gardes, il s’approcha, et nos regards se croisèrent. Lui aussi me reconnut, mais ne dit rien sur le moment. Après d’inévitables propos sur les intempéries, je lui demandai d’une voix où l’émotion perçait s’il pouvait me prêter un téléphone. Il hésita un instant. Puis, obligeamment, il plongea dans sa poche et me tendit le sien.

Un je-ne-sais-quoi chez cet homme, grand, élégant, m’avait troublée dès le premier instant.

Ayant rassuré mon cousin Christian, je l’avisai que je n’arriverais pas avant une bonne heure. Dans un état second, depuis que j’avais accédé aux paradis artificiels de mon amie Jennifer, le sourire et le regard enjôleurs, je me tournai effrontément vers mon camarade d’infortune et lui demandai :

— Vous vous êtes perdu ?

Mathieu marqua à nouveau un temps d’hésitation. Il n’était pas très loquace et encore moins sociable.

— Non. J’avais un rendez-vous dans le quartier auquel il m’est difficile de me rendre, comme vous pouvez l’imaginer.

— Vous êtes venu à pied ?

— En voiture !

— Vous ne la retrouvez plus ?

— J’ai dû la quitter. L’eau était montée jusqu’à mi-portières.

Je rechignais à rester seule dans mon véhicule, mais surtout je voulais profiter de ce bégaiement de la vie qui m’offrait une seconde chance de connaître cet attirant inconnu.

Ce que j’avais trouvé dans le sac de mon amie me procurait une excitation et une assurance inhabituelles. Je continuai à l’interroger. Il sembla troublé, puis répondit qu’il espérait une improbable amélioration du temps pour rentrer chez lui.

Les déferlantes de pluie s’engouffraient par la glace latérale baissée. Je lui proposai en riant de se mettre à l’abri à l’intérieur s’il n’avait pas l’intention de transformer ma voiture en piscine. Au fond de moi je redoutais qu’il refuse. Avec le recul, je sais maintenant qu’en acceptant il avait transgressé les règles les plus élémentaires.

Gracieusement, il se glissa par la vitre ouverte, non sans avoir préalablement jeté un regard en direction des points qu’il avait l’air de surveiller. Il referma rapidement l’habitacle, déposa son parapluie et son ciré à l’arrière. Les rides du lion, qui barraient encore son front quelques minutes auparavant, disparurent.

Avec un large sourire, il badina :

— C’est sympa de m’avoir fait monter, bien que dangereux.

— Dangereux… pour qui ?

Il éclata de rire et taquina :

— Pour vous, bien sûr ! Vous ne me connaissez pas. Je pourrais être un personnage redoutable.

— Moi aussi ! lui répliquai-je tout en le fixant intensément, satisfaite de mon effronterie.

— Je ne plaisante pas !

— Moi non plus. Mais vous n’avez pas la tête d’un de ces kamikazes qui sévissent de nos jours.

— Parce que vous vous figurez que l’on a toujours la tête de l’emploi ?

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