Le Soleil au coeur

Le Soleil au coeur, roman de Michèle CasertaElle se souvient à peine, tiré des brumes de sa mémoire, du château des Saint-Auran, dans le Vaucluse, aux environs d’Avignon. Elle était si jeune lors du décès de ses parents. Neuf ans ! Son chagrin l’avait alors submergée. Sans doute s’était-elle efforcée d’oublier son bonheur perdu afin que sa vie, devenue si triste, put continuer… Néanmoins, des souvenirs de tendresse, de douceur, de gaîté, débordaient de son cœur, parfois. Quelques images précises et brèves : le beau visage de sa mère souriant, penché sur elle, un soir, pour lui souhaiter de doux rêves… Ou elle-même, se réfugiant dans les bras grands-ouverts de cette merveilleuse jeune femme si blonde et lumineuse dans sa robe bleue !

Ou bien encore, le grand hall du château, paré de mille bougies, lors de ce Noël qui devait être le dernier à Saint-Auran ; son père la faisant tourner dans ses bras, riant avec elle de son bon et puissant rire !…

Mais, à cette vie heureuse succéda le chagrin. Alors des images tristes, grises, apparaissaient : des vêtements noirs dont se couvrent ses familiers, après ce si beau Noël…

Un prêtre lui expliqua :

— Dieu a rappelé tes parents à lui, mon petit. Ils sont heureux près de lui et te protègent.  

La fillette ne comprenait pas pourquoi ils ne l’avaient pas emmenée avec eux ! Beaucoup plus tard, Aurélie réalisa que la maladie lui avait ravi ses chers parents.

Par la suite, un cousin éloigné de son père, son seul parent, devenu son tuteur, lui annonça :

— Ma chère enfant, j’ai pris toutes les dispositions pour que ton éducation soit en tous points convenable à ton rang, et conforme aux souhaits de tes parents. Je ne suis qu’un célibataire endurci, et, qui plus est, souvent en voyage… Aussi, me suis-je assuré que le pensionnat qui sera ton nouveau foyer, saura te procurer tout le réconfort dont tu auras besoin. 

Durant les dix années qui suivirent, Aurélie ne revit plus ni son tuteur, ni le château familial. Des étrennes, avec une lettre impersonnelle chaque premier de l’an, furent les seules démonstrations d’affection de cet homme !

Pour l’heure, Aurélie décide de chasser ces pensées tristes, et de ne se consacrer qu’au présent. Que va devenir sa vie ? Vers quels évènements heureux ou, peut-être, malheureux, la voiture l’emporte-t-elle ? Elle file à vive allure vers le château de son enfance, emmenant cette jeune fille pleine d’espoir…

Elle tente de se représenter son tuteur. Elle n’en conserve qu’un très vague souvenir : un cousin qui, parfois leur rendait visite, grand, mince, des cheveux bruns, l’air assez froid…

Il m’impressionnait alors. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Je ne dois pas lui inspirer grande affection. Il ne s’est pas inquiété de moi, toutes ces années. Il pouvait m’oublier encore quelques temps. Alors, pourquoi me faire sortir du couvent, maintenant ? Bah !… Je verrai bien…

Le rythme de ses pensées suit le trot tranquille des chevaux, et elle s’absorbe dans la contemplation du paysage… Elle traverse quelques bois, et le long de la rivière, suit des yeux, un envol de canards sauvages… Une émotion l’étreint à la vue des premières maisons du village, surplombé par le château des Saint-Auran ! Elle en franchit bientôt les grilles.

Tout d’un coup, Aurélie a le sentiment d’être enfin rentrée chez elle ! La magie de ce domaine, de cette bâtisse imposante, l’enveloppe, et une joie indicible l’envahit.

Saint-Auran est un château exceptionnel, mélange entre les fortifications d’un chef de guerre et le palais raffiné d’un grand seigneur. Il se dresse, majestueux, ses quatre tours se découpant sur le ciel clair. Les pelouses gazonnées, parsemées de haies bien taillées, descendent vers la rivière. De vastes allées enserrent des parterres de fleurs multicolores.

Avec ses champs sauvages et ses milliers d’hectares alentours, il ressemble à un rêve délicieux, Aurélie se sent envahie d’une émotion intense, mêlée d’une pointe d’appréhension.

La noblesse des Saint-Auran remonte au règne de Louis II. Le jeune et vaillant chevalier de Saint-Auran attira l’attention du roi, qui le fit comte, premier d’une fière lignée. Au fil des siècles et des mariages avantageux, les biens familiaux s’enrichirent de fermages, forêts, et à l’époque présente, d’investissements dans une banque parisienne. Le père d’Aurélie, gentilhomme éclairé, avait su suivre l’expansion de ce Second Empire vers les « affaires ». Il prêta ainsi des sommes considérables à l’Empereur Napoléon III au début de son règne, largement remboursées par la suite.

Comment la jeune et modeste Aurélie, nourrie de son quotidien de pensionnaire, aurait-elle pu se douter, en pénétrant timidement dans le hall du château, qu’elle était une des plus riches héritières de France ?

Une dame sans âge, vêtue d’une stricte robe de satin gris, l’introduit dans la majestueuse bibliothèque. Après une légère révérence, elle annonce d’une voix impersonnelle.

— Je vais avertir Monsieur le comte de l’arrivée de Mademoiselle.

Aurélie, assise délicatement sur un cabriolet Louis XV recouvert de soie bleue, sa couleur préférée, n’a pas longtemps à attendre. La porte à deux battants s’ouvre sur un homme grand et de fière allure, qui s’avance vers elle, les bras tendus :

— Ma chère enfant ! Enfin, vous voilà !

— Monsieur, répond Aurélie, en plongeant dans une légère révérence.

Quelle surprise ! se dit-elle. À la place du vieillard ventripotent que j’avais imaginé, je me trouve face à un homme charmant paraissant à peine sa toute jeune quarantaine…

— Avez-vous fait bon voyage ? 

— Très bon, mon cousin, je vous remercie. Je me sens si heureuse d’être enfin… Oh ! Je veux dire que le pensionnat me pesait. Mais je ne veux pas me plaindre, pardonnez-moi. Mon cœur déborde de bonheur d’être ici.  

— Vous êtes chez vous à Saint-Auran. Le château et toutes ses terres vous appartiennent, le savez-vous ? Mais laissons cela pour le moment. Nous avons le temps. Je suis bien aise de vous revoir, et de vous souhaiter la bienvenue dans votre domaine. Laissez-moi vous conduire à vos appartements, pour prendre quelque repos. 

Aurélie, intimidée malgré elle par la prestance d’Arnaud de Saint-Auran, prend le bras qu’il lui offre. Ils traversent le vaste hall, orné de majestueuses colonnes, gravissent le grand escalier de marbre blanc, et longent une impressionnante galerie de portraits.

— À défaut d’une nombreuse famille en vie, au moins pouvons-nous nous flatter d’en avoir une composée de multiples aïeuls. Vos ancêtres, qui, du reste, sont aussi les miens, vous accueillent petite comtesse Aurélie, lui dit-il en souriant.

Enfin, il ouvre une porte sur un amour de chambre ! Ravie, Aurélie découvre une pièce immense, aux murs tendus de soie bleu ciel à liserés couleur pensée. Les tentures sont assorties, avec des applications de dentelle, et des cordelières dorées. Un grand lit d’acajou surmonté d’un ciel de lit garni de soie bouillonnée, une coiffeuse en bois doré à la feuille d’or, une méridienne et un assortiment de légers fauteuils recouverts d’une tapisserie au petit point…

— Mon cousin, je n’ai, de toute ma vie, rien vu de si beau ! Le dortoir de la pension était si triste ! Comment vous remercier de vos bontés !

— Voici Perrine, qui est attachée à votre service. 

Une fraîche jeune fille, toute en rondeurs, et enjouée, tente une rapide et maladroite révérence.

— Bonjour, Perrine ! Fais vite monter mes bagages, veux-tu ! J’ai tellement hâte de me sentir vraiment installée ! lance Aurélie, toute à sa joie !

— Bien, Mademoiselle ! répond une Perrine tout aussi gaie et ravie de sa nouvelle maîtresse.

— Chère Aurélie, encore une fois, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue. Nous nous retrouverons pour le souper, si vous le voulez bien.

À peine son tuteur a-t-il tourné les talons, qu’Aurélie se met à rire, et, relevant légèrement ses jupes, commence à virevolter dans la chambre !

— Je suis au Paradis ! C’est merveilleux !! Mais, soudain, elle s’effondre sur un des fauteuils, et… éclate en sanglots !

Perrine, entrée au même moment, se précipite :

— Mademoiselle ! Qu’arrive-t-il à Mademoiselle ?

Aurélie se calme et, agitant ses boucles blondes, navrée, sèche ses larmes.

— C’est l’émotion de retrouver la maison de mon enfance, la joie, mais aussi la douleur de ne pas y voir mes chers parents ! Les souvenirs m’ont assaillie tout à coup ! Mais c’est fini…

Résolument, elle relève son petit menton volontaire, et dit avec force à Perrine, les yeux encore humides :

— Je ne dois plus songer au passé. Seul le présent et l’avenir comptent dorénavant.

Perrine, sourit, soulagée :

— De nombreux domestiques au service de Monsieur et Madame, autrefois, sont encore en place au château. Ils sont si heureux de revoir Mademoiselle… Et tous espèrent que… Mais un bain chaud, parfumé à l’iris, la senteur à la mode de Paris, attend Mademoiselle. J’ai demandé à Mrs. Betford, l’intendante de m’en procurer pour votre retour.

— Est-ce la personne qui m’a accueillie ?

— Oui, c’est elle. 

— Est-elle à ce poste depuis longtemps ?

— Depuis un an. Monsieur le comte est revenu un jour d’un voyage à Londres. Mrs. Betford était avec lui, et elle veille à la bonne marche du château.

— Je crois que je ne manquerai pas d’informations ici, grâce à toi, Perrine ! s’exclama Aurélie, en riant.

Ces potins, rapportés par sa femme de chambre, l’amusent beaucoup, elle, jeune fille sans expérience, élevée à l’ombre des cornettes !

— Ma petite Perrine, aide-moi vite à me plonger dans ce bain qui embaume. Frotte-moi bien ! Je veux me débarrasser de l’ancienne Aurélie, la pensionnaire modèle oubliée ! Je veux être une nouvelle femme à compter de ce jour ! Ma vie commence aujourd’hui ! Me trouves-tu jolie ? Frotte, frotte Perrine. Aide-moi à renaître !

— Mademoiselle est si belle ! La chambre résonna des rires juvéniles… 

Puis, Aurélie enfile un déshabillé de soie parme et des pantoufles de velours de même couleur, brodées d’or à son intention. Quel bonheur de laisser Perrine brosser ses longs cheveux, couleur de miel !… Après s’être quelque peu assoupie, il est temps de se vêtir pour le souper.

— Monsieur le comte a fait venir ces splendides robes de Paris pour vous. Il a dit aussi qu’il vous emmènerait là-bas pour compléter votre garde-robe selon vos goûts. 

— Mazette ! Mon cousin semble se montrer bien bon à mon égard !… Chercherait-il à se faire pardonner les dix années pendant lesquelles il m’a oubliée au couvent ? Quelle excellente idée de vouloir me faire découvrir Paris ! Aller dans la capitale est un de mes rêves ! Dis-moi, Perrine, quel genre d’homme est mon tuteur ? Quelle vie a-t-il menée jusqu’à présent ? Quel est son caractère ? 

— Il est bien délicat, dans ma position, de répondre à Mademoiselle… Mais… je peux assurer que c’est un bon maître, juste, et que nous le respectons beaucoup. Dans le pays, on s’étonne seulement qu’il soit resté célibataire, avec toutes ses qualités. Il est si bel homme ! Oh ! Je demande pardon à Mademoiselle, je parle toujours trop ! 

— Mais non, continue, voyons… Tu en sais bien plus que moi, qui suis de sa famille. 

— Eh bien… Il est mystérieux… Il me fait un peu peur… 

— Peur ? Comment cela ? 

— Je ne sais pas, c’est juste ce que je ressens… 

— Hum ! Nous reprendrons cette intéressante conversation plus tard. Et maintenant, voyons quelle robe je porterai ce soir ! 

Aurélie se plonge alors avec un délice tout nouveau pour elle, dans les frous-frous de son armoire ! Finalement, Perrine aide sa jeune maîtresse à revêtir une robe à crinoline, légèrement décolletée, laissant les bras nus, toute simple.

Coiffée de ses boucles naturelles réparties de chaque côté de son visage, relevées en un chignon épais sur la nuque, et sans autre ornement que la beauté limpide de ses dix-neuf ans, Aurélie descend retrouver son tuteur dans le grand salon.

Martin, le valet en livrée rouge et argent la précède, portant dignement un chandelier dont les flammes des bougies projettent sur les murs les ombres dansantes, enveloppant d’un léger mystère la nature romanesque de la jeune femme.

Les portes du salon s’ouvrent devant Aurélie de Saint-Auran qui fait une entrée solennelle dans son nouveau domaine. Elle prend place à un bout de la longue table, face au comte, et, sereine, attend qu’il lui adresse la parole.

— Ma chère enfant, vous paraissez reposée à souhait. Vous m’en voyez ravi. Votre appartement vous convient-il ? 

— À merveille, mon cousin. Je ne peux imaginer de pièce plus belle ! Je suis très touchée de vos bons soins, et vous en remercie mille fois. 

Un succulent repas est bientôt servi : potage à la Crécy, suivi d’un foie gras maison, turbot sauce aux câpres, puis un gigot braisé, et, enfin, sorbets au marasquin accompagnés de pâtisseries. Le tout arrosé d’un vieux Clos-Vougeot 1830 ! Aurélie, habituée aux frugaux repas de sa pension, se réjouit fort de ce festin.

— Je me dois de vous remercier aussi pour les jolies robes. Qui les a choisies ? 

— Cela n’est rien ! Je projette de vous emmener à Paris, dans quelques jours. Vous pourrez ainsi vous constituer une garde-robe digne de votre nouvelle vie. Qu’en dites-vous ?

— Ce que j’en dis ? Mais je suis tout simplement folle de joie ! Je compte sur votre aide, car, en matière de futilités, ma formation laisse à désirer ! s’exclame Aurélie, laissant éclater son enthousiasme.

— Mon cousin, j’ai une faveur à vous demander, ose-t-elle ajouter. J’aimerais tant aller à l’Opéra ! Le soir, en pension, avant de m’endormir, je laissais mes pensées vagabonder… Et, chaque fois, j’étais à l’Opéra de Paris, élégamment vêtue, dans ma loge… 

— Pourquoi pas ! Si cela vous fait plaisir, nous pourrons y aller tous les soirs ! 

— Oh ! N’est-ce pas bien mal de se moquer d’une toute jeune pensionnaire, Monsieur ? 

— Faites-moi la grâce de ne plus me donner du Monsieur, jeune fille ! Cela me fait passer pour un vieux barbon… ce que je ne suis pas encore, ma chère…, dit-il en riant ! Appelez-moi Arnaud, tout simplement. 

— Bien… Arnaud. 

La glace ainsi brisée, la soirée s’écoule agréablement. Aurélie observe à la dérobée le décor raffiné, et son hôte distingué, qu’elle découvre bien plus affable qu’elle ne l’aurait cru. Elle tient aussi à se montrer sous son meilleur jour, à ne point déplaire à celui à qui elle doit sa nouvelle vie.

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