Le moine était daltonien

Cv le moine newFrère Déicole, le front plus buté que d’habitude, le visage torturé de tics qui se perdaient dans sa barbe couleur carotte, se jetait au pas de charge vers l’abbé qu’il venait d’apercevoir.

Sans s’être consultés le moins du monde, les clercs présents levèrent avec ensemble les yeux vers le ciel d’un air exaspéré. C’était sûr, une nouvelle altercation allait éclater dans le potager minu-tieusement entretenu du monastère de Bangor, le plus célèbre, le plus révéré et le plus saint d’Irlande. Comme toujours, frère Déicole en serait la cause.

Tout, pourtant, avait été tenté pour protéger ou débarrasser le moine des démons qui jouaient avec ses nerfs comme s’ils eussent pincé les cordes d’un luth.
Souvent, pour pallier les déficiences manifestes de l’ange gardien de frère Déicole, le monastère entier avait passé des nuits en prière, rassemblé dans l’église autour du piédestal sur lequel le malheureux clerc était juché comme un stylite. Malgré le rempart d’oraisons, l’homme, toujours en proie aux tourments infernaux, n’avait cessé de vitupérer, crachant ses postillons et ses invectives sur les capuchons monacaux agglutinés à ses pieds.
À d’autres moments, pour extirper du moine ses démons tourmenteurs, on avait essayé de les fouetter à travers le propre corps du tourmenté qui ne s’était prêté à ce saint exorcisme qu’avec beaucoup de réticences et de protestations, au grand étonnement de tous. On avait pourtant scrupuleusement respecté les règles, le frère qui maniait le fouet criant en permanence qu'il ne fustigeait pas le moine mais qu’il châtiait ainsi, au nom du Christ, les diaboliques entités parasites. En réalité, en dehors de hurlements banalement humains et des habituelles imprécations, aucune entité maligne n’était sortie de la bouche tordue par la souffrance de frère Déicole, au grand scandale des moines présents.
Une autre fois, sur les conseils du père abbé, l’insupportable clerc avait été plongé, deux jours et deux nuits durant, dans un grand cuveau rempli d’eau bénite. À l’immense stupéfaction des frères venus en curieux, le baigneur était ressorti claquant des dents, la peau fripée et bleue. Passe encore que frère Déicole exhibât un épiderme ridé et que ses mâchoires s’entrechoquassent, ces phénomènes étaient normaux car chacun savait que Satan avait la peau flétrie et qu’il grinçait habituellement des dents. Le plus déroutant, le plus surprenant, était la couleur bleue de frère Déicole. Cette teinte ne pouvait être la signature des démons qui, de notoriété publique, sont d’un rouge infernal. Effrayés, les moines se signaient alors que le père abbé, exaspéré par le manque d’esprit coopératif de frère Déicole, faisait les cent pas en murmurant :

— Mais quelles sont donc les natures démoniaques siégeant en notre moine ? Elles ne transparaissent nullement de manière coutumière et obligée.

Afin d’élucider le mystère, le chapitre fut réuni dans sa totalité. Nul ne faillit à la convocation, l’affaire était d’importance. L’assemblée ne se réunit pas à l’extérieur car il faisait un froid très vif. Elle se tint dans la salle capitulaire malgré son exiguïté. Frère Déicole fut montré tout nu au centre de la pièce et l’ensemble du monastère put vérifier qu’il persistait à rester bleu malgré les admonestations de l’abbé demandant aux démons d’avoir à découvrir leur vraie nature. Seules la barbe et la couronne de cheveux du moine conservaient leur couleur carotte alors que son épiderme, entêté et contrariant, devenait de plus en plus bleu.

Comme il n’était pas encore accoutumé, en cette fin d’époque carolingienne, de brûler les récalcitrants dans le but de les purifier, on tenta de comprendre et d’élucider le mystère. On ergota un peu, on pria beaucoup et la lumière vint, prouvant encore une fois que Christ sait inspirer ceux qui, le cœur pur, lui font part de leur détresse.
D’un commun accord, il fut donc établi que les démons tourmenteurs de frère Déicole obéissaient, par volonté de mimétisme, à une particularité du moine qui le différenciait du reste des clercs du monastère et trouvait son origine dans une perception bizarre des couleurs.

Frère Déicole était daltonien, ses démons aussi.

Le moine, toujours nu et bleu au centre de la pièce, haussa les épaules. Il eut beau s’exclamer qu’en la circonstance ses infernaux parasites eussent été verts et non bleus, personne ne le crut.
Toutefois, sans en avoir une pleine conscience, le chapitre venait d’énoncer la cause première et réelle de l’irascibilité de ce trublion de moine.

Dès son plus jeune âge, frère Déicole avait fait montre d’un caractère si difficile que même ses compatriotes irlandais l’avaient remarqué. Sur ce substrat déterminant s’étaient greffées les consé-quences caractérielles du daltonisme du moine. En effet, à force de vivre sur une terre toujours verte qu’il voyait en permanence orange, ses pauvres nerfs avaient fini par lâcher, taraudés, dilacérés, par cette quotidienne flamboyance.
Mais c’était pire les jours où le ciel se mettait de la partie. Par temps couvert, et cela arrive souvent dans ces contrées, lorsque les nues étalent leur dégradé de gris, frère Déicole les percevait comme une palette de couleur rose planant sur une campagne d’un orangé vif. L’exaltation du moine atteignait alors son paroxysme. Dans le monastère entier, agacé par l’effervescence de ce seul clerc, régnait une ambiance électrique en total contraste avec la nature d’alentour, lénifiante, douce, tout en demi-teinte.
Les rares jours de quiétude et d’harmonie, car il y en eut tout de même quelques-uns, ne se rencontraient qu’après les tourmentes de neige, lorsqu’un ciel bleu et pur se levait sur un paysage étouffé de blancheur. Frère Déicole devenait alors calme et avenant, affable même, à tel point que dans le secret des cellules, beaucoup de moines priaient pour le retour d’une nouvelle ère glaciaire.

À l’heure de notre récit, les conditions psychologiques et météorologiques étaient défavorables car une légère bruine tombait d’un ciel bas, avivant le vert de la campagne environnante. Depuis les premières heures de la matinée, l’ambiance était lourde, suffocante et tellement orageuse qu’il semblait que les choux, salades et autres légumes du potager fussent nimbés des électriques lueurs du feu de Saint-Elme. Maintenant, frère Déicole chargeait comme un buffle mâle le père abbé qui, le croyant en oraisons dans l’église, avait choisi de se promener dans le jardin. Lorsque le supérieur du monastère, le père Windulfe, prit conscience de son fourvoiement, il était trop tard pour reculer. Son sourire patelin s'effaça et les moines présents furent tous persuadés que leur abbé venait de jurer.

Sur l’instant, Windulfe fut, comme un boxeur, sauvé par le gong. Tierce venait de sonner. Frère Déicole s’arrêta net et se lança dans les psalmodies obligatoires imposées par la règle de saint Colomban. Si le moine était coléreux, il n’en respectait pas moins à la lettre la discipline en vigueur. L’oraison était longue et la gestuelle qui l’accompagnait, épuisante. À cette heure du jour, on devait au moins réciter trois psaumes avec un nombre élevé de versets, le tout accompagné de génuflexions fréquentes à la fin de chacun de ces textes.
Le père Windulfe pensa profiter de cet entracte pour s’éclipser mais il était, lui aussi, astreint à la règle et ne pouvait s’en dispenser, surtout pas devant ses moines. La mort dans l’âme, il s’exécuta, pressant le débit de sa prière, précipitant ses génuflexions qui le faisaient ressembler à un trépidant pantin monté sur ressorts. Il caressait l’espoir qu’il pourrait ainsi devancer frère Déicole et partir avant que ce dernier n’ait terminé ses propres prières. Tout le temps que cela dura, l’abbé pesta en secret contre ce tatillon de Colomban et les singeries que cet imbécile avait rendues obligatoires par simple souci d’embêter le monde. Du coin de l’œil, il surveillait frère Déicole pour juger de l’avancement des prières du moine qui lui faisait face. Windulfe blêmissait car il se rendait compte qu’il prenait du retard sur son vis-à-vis, qui dardait vers lui un regard plein de courroux. Alors l’abbé, fataliste, plein de tristesse, accepta le coup du sort et bafouilla un dernier verset en espérant, sans trop y croire, que Déicole, fatigué par ses agenouillements, serait moins virulent que de coutume. Ce n’était qu’un vœu pieux ; le moine paraissait revigoré par la gymnastique qu’il pratiquait plusieurs fois par jour, à chaque heure canoniale.
Après un Amen hargneux, le clerc bondit sur ses pieds et, en deux enjambées, vint se camper devant le père abbé qui, encore à genoux, les mains toujours jointes, semblait faire acte de contrition en suppliant Déicole de lui accorder un quelconque pardon.

— Adonc, père abbé, éructa le moine, il semble constant que vous faites fi de mes quotidiennes et pressantes demandes de mission !

L’abbé, en attitude d’orant, leva les yeux vers son interlocuteur dont il ne vit, depuis sa position basse, que l’immense barbe rousse qui filtrait le gris du ciel. Un instant, les nuées devinrent pour lui couleur carotte et il frissonna en comprenant les extravagances visuelles de son clerc.

— Mais, mon fils, plaida le père Windulfe toujours à genoux, je vous prie de croire que je ne pense qu’à cela. Je ne peux toutefois revenir sur ce que je vous ai déjà dit.
— Mon père, s’écria Déicole en tapant des pieds, point n’irai porter la parole de Christ chez ces Calédoniens que Dieu damne pour l’éternité !
— Et pourquoi donc, par la tripe de Notre Dame ? jura l’abbé que le ciel couleur carotte commençait à énerver. Pourquoi refusez-vous d’y aller ?
— Parce que ce sont des chiens ! hurla le moine qui, maintenant penché sur son interlocuteur, voilait entièrement de sa barbe la face rubiconde de celui-ci. S’il advient que je porte à ces canailles la parole de Notre Seigneur, je serai forcé de les baptiser.
— Eh bien alors ! fit la voix de l’abbé étouffée par l’épaisse toison de feu qui lui cachait le visage, n’est-ce point là votre rôle ?
— C’est surtout la cause de mon refus, siffla le moine toujours penché sur son supérieur, si je baptise ces chiens, je leur ouvrirai la porte du paradis où je les retrouverai pour l’éternité après ma mort et point ne le veux. Ce séjour serait pour moi damnation pleine et entière et je préfère alors l’enfer.
— Puisqu’il en est ainsi, allez au diable ! hurla l’abbé au comble de l’excitation, perdu dans l’univers flamboyant au sein duquel il vivait depuis quelques instants.
— Merci, mon père ! claironna frère Déicole.

Le moine se redressa, dévoilant la face rouge d’énervement de Windulfe. Ce dernier, revenu dans un monde plus terne mais plus reposant, se remit sur ses pieds et s’en alla, le dos voûté, en mar-monnant pour lui tout seul, soulignant son monologue par de grands gestes qui suggéraient une mise à la porte expéditive et sans appel.
Le silence était pesant. Frère Déicole jeta autour de lui un regard plein de joie provocatrice. De peur d’être pris à parti, les clercs présents adoptèrent une attitude désinvolte ou de méditation, alors que les légumes du potager s’efforçaient de ternir leur aspect pour ne pas se faire remarquer.

Il avait enfin gagné, il pourrait aller porter la parole du Christ là où il voudrait, même chez le Diable et surtout pas chez ces Calédoniens qu’il vomissait. Des montées de joie aussi violentes que des bouffées de colère envahissaient la poitrine de frère Déicole.

Le moine était un homme d’action peu fait pour la vie contem-plative ou le bête entretien d’un potager, mais les tâches nobles du monastère lui étaient interdites à cause de son daltonisme.
Windulfe avait pourtant tout essayé.
Il y avait déjà quelques temps, pour éprouver le moine, l’abbé lui avait confié la tenue de l’officine médicinale de l’établissement. Frère Déicole, trompé par la couleur de certains simples séchés au soleil, avait, en guise de tisane roborative et par une infusion de son invention, flanqué une diarrhée persistante à l’abbaye tout entière, Windulfe y compris. Les frères, déjà fragilisés par la frugalité de leurs repas, avaient dû s’aliter, épuisés et gémissants, contraints à la diète la plus stricte alors qu’on n’était même pas en Carême.
Par prudence, on avait muté le frère à la copie des parchemins, plus spécialement aux enluminures. Personne ne sut qui avait pu suggérer un tel transfert et s’il était dû à une malveillance ou à une provocation. Toujours est-il que le daltonisme de frère Déicole put épanouir ses méfaits dans cet emploi, et y développer de surprenantes trouvailles que le monastère entier s’abstenait de commenter devant l’artiste. Ce dernier s’étonnait pourtant de ne retrouver aucune de ses œuvres dans les in-folio terminés.
C’est alors qu’un jour, un groupe d’Écossais catholiques, ces Calédoniens nouvellement convertis, était venu à Bangor pour y acheter des manuscrits. Tombés sur les dernières démences coloriées de frère Déicole, ces gens indélicats et inconséquents étaient partis d’un rire gras accompagné de commentaires désobligeants. L’artiste déprécié était là et il fallut toute une cohorte de clercs pour tirer les Écossais des griffes du moine roux transformé par la colère en ange exterminateur.
C’est de ce moment-là que datait la haine inextinguible que portait frère Déicole aux Calédoniens en général, catholiques ou païens.

Le moine, refoulé de tous les emplois valorisants, était tout de même clairvoyant et sa nature bouillante l’avait poussé à demander au père abbé l’autorisation de partir en mission d’évangélisation. Il rêvait d’aller exercer ses talents dans les confins obscurs de cette Germanie toujours inépuisable en païens endurcis de toutes confessions. L’abbé, effrayé à l’idée de l’image déplorable que ce trublion de moine allait donner de son monastère à l’Europe entière, lui avait assigné comme terre de mission exclusive le nord de l’Écosse, contrée déjà disgraciée par la nature et suffisamment isolée du reste de la chrétienté. Le brave homme avait pensé qu’après le passage de frère Déicole, ces terres septentrionales seraient à jamais perdues pour le catholicisme.
De ces points de vue différents était née la longue querelle entre les deux hommes et frère Déicole venait de l’emporter.

Dès le lendemain, le clerc s’était mis en route vers ses nouvelles terres de mission. Pour bagage, il n’emportait qu’un maigre sac de provisions ainsi qu’un lourd pénitentiel, ultime cadeau du père abbé désespéré. Lorsqu’il prit le chemin, le monastère entier poussa un ouf ! de soulagement qui monta vers les cieux comme une action de grâce.
Bénéficiant de l’hospitalité des très nombreuses abbayes jalon-nant la terre d’Irlande qu’il gratifia au passage de sa nervosité et de son excitation, le missionnaire atteignit le petit bourg de Dublin d’où il s’embarqua pour l’Armorique.

Effectuée par beau temps, la traversée fut calme. La mer était bleue, le ciel aussi et frère Déicole fut courtois. C’est en vue de la terre armoricaine, faite à la ressemblance de celle d’Irlande, que l’ambiance de l’esquif devint détestable. L’équipage, nerveux, houspillé par le clerc, faillit manquer la manœuvre et le navire évita de fort peu des écueils menaçants. Le bateau, dirigé tant bien que mal par des marins en pleine querelle avec le moine roux, atterrit enfin près de Saint-Brieuc où se trouvait un monastère fondé par le saint du même nom. Frère Déicole, quasiment jeté par-dessus bord, y trouva l’hospitalité mais l’abbaye perdit toute quiétude car l’intrusion du moine cristallisa le choc entre deux conceptions radicalement différentes de la vie monastique.
En ces temps-là, les monastères d’Europe continentale étaient régis par la règle de saint Benoît, toute de douceur et de tempérance, fort éloignée des extravagances ascétiques irlandaises nées des sévères pratiques édictées par saint Colomban.

Immédiatement après son entrée dans le monastère, frère Déicole était devenu un centre d’attraction pour tous les moines qui, à chaque heure canoniale, délaissaient leurs occupations pour admirer les tours de cirque de l’Irlandais perdu dans ses psaumes, versets et génuflexions. Certains essayaient de l’imiter sous les vivats de leurs collègues mais ils s’effondraient vite, hors d’haleine. Et chaque fois après ces prestations, le moine roux partait d’une terrible colère contre ces confrères qui ne savaient pas prier Dieu comme il se doit.
Il fallut que l’abbé de Saint-Brieuc en personne intervînt pour éviter des rixes. Ce dernier, brave homme déjà sur la sente tortueuse qui conduit à la béatification, excusait en son for intérieur ce moine roux venant d’une terre, véritable pépinière de saints, qui en deux siècles avait déjà donné à la chrétienté deux cent soixante-dix-huit bienheureux, soit la presque totalité du calendrier. Fort de cet argument, l’abbé n’excluait nullement que ce frère Déicole de brute apparence fût une sainte chrysalide dont l’éclosion éblouirait un jour le monde entier.
Frère Déicole n’était arrivé que depuis quelques heures à peine mais une ambiance détestable habitait déjà le monastère entier jusque dans ses moindres recoins. Certains prédisaient une sorte d’apoca¬lypse. D’autres, heureux d’entretenir le catastrophisme ambiant, rappelaient la pagaille qu’avait mise saint Colomban dans la chrétienté quand il était venu en Europe. Beaucoup en rajoutaient, soutenant que le saint irlandais n’était qu’un chérubin comparé à frère Déicole.
Bref, Saint-Brieuc était au bord de l’explosion.
Elle eut lieu dans le réfectoire lors du deuxième repas du jour. Les moines au grand complet étaient entrés en bon ordre et en silence, les yeux brillants de gourmandise et la trogne déjà réjouie à l’idée de la bonne chère qu’ils allaient manger et que la règle de saint Benoît autorisait. Ils ne souhaitaient qu’une seule chose, la récitation expéditive du Benedicite pour pouvoir fondre sur leurs écuelles pleines. Certains, mais c’était plus rare, lorgnaient vers les pichets de vin déposés sur les tables. Frère Déicole, debout à côté de l’abbé, promenait des prunelles orageuses sur la foule des tonsures. Le Benedicite s’acheva sur un Ah ! poussé par les poitrines monastiques et les clercs s’attablèrent avec empressement.

— Bâfrez ! Bande de porcs, bâfrez ! se mit à hurler frère Déicole dans un silence de mandibules stupéfaites. Croyez-vous glorifier Dieu à travers vos tripes ? Vos étrons sont-ils si saints que vous vous efforciez d’en produire le plus possible ? Dans nos orange terres d’Irlande nous méprisons le corps qui est le siège de grands péchés, à l’image d’un piège à démons. Nous ne mangeons qu’une fois le jour, jamais de viande, mais seulement quelques légumes bouillis servis dans leur eau et cela fait notre sainteté. Méprisez cette nourriture diabolique dont vous êtes gonflés.

Joignant le geste à la parole, frère Déicole rafla l’écuelle du père abbé qui essaya en vain de la retenir. Puis, vif comme l’éclair, il fit le tour du réfectoire sous les yeux écarquillés des moines interloqués, fauchant les écuelles de son bras et les précipitant au sol. Deux ou trois clercs, qui avaient de bons réflexes, parvinrent à s’enfuir, serrant sur leur poitrine de leurs mains crispées le repas du soir dont une bonne partie se répandait sur leur robe de bure.
Un silence pesant, menaçant, régnait dans le réfectoire. Frère Déicole, un rictus aux lèvres, semblait narguer les moines qui le regardaient comme s’ils étaient victimes d’une hallucination collective. En vérité, ils étaient hypnotisés par ce Polyeucte barbu. Ils ima¬ginaient l’Irlande comme une île de braise, parcourue de satyres au poil rouge, couleur de feu, dont frère Déicole aurait été un parfait échantillon. La muette fascination aurait pu durer longtemps mais ce fut le moine roux qui l’interrompit.

— Adonc, fit-il, voilà une bonne chose de faite. À compter de ce jour, vous mènerez sainte et frugale vie en ne mangeant que raves bouillies une fois le jour.

Tous, y compris l’abbé, se dirent que la vie monastique ne valait plus la peine d’être vécue et le monastère entier, porté par un cri de rage, fondit sur l’Irlandais qui fut catapulté hors de l’établissement par des centaines de bras unanimes. Même le père abbé, oubliant qu’il était proche de la sainteté, expédia en direction de l’ostracisé, à la manière d’un discobole, le pénitentiel que le clerc fou avait laissé derrière lui. On balaya scrupuleusement le réfectoire afin de ramasser les quelques poils roux qui avaient pu être arrachés au moment de l’algarade. On effaça ainsi toute trace du passage du disciple de Colomban.

Frère Déicole plein de colère dut passer la nuit à la belle étoile.
Le lendemain, au réveil, il chassa rageusement de sa mémoire le souvenir du monastère de Saint-Brieuc. Demandant son chemin aux rares passants sur un ton agressif, frère Déicole se dirigea vers l’abbaye de Dol. Le missionnaire pensait trouver dans cette fondation qui avait donné deux bienheureux à la chrétienté, saint Samson et saint Magloire, plus de discipline et de compréhension.
Ce fut pire qu’à Saint-Brieuc, bien que le motif de l’expulsion de frère Déicole fût différent. Le casus belli porta sur un point du rituel dont l’importance avait certainement dû échapper aux clercs de Dol.

Cela se passa au soir de l’arrivée du moine roux qui, tard venu, n’avait pas participé au repas. Pour le monastère, ces modestes agapes s’étaient déroulées dans la quiétude bénédictine. Toutefois, depuis vêpres, de l’abbé jusqu’au moinillon, tous avaient ressenti une inexpli¬cable pointe d’agacement, diffuse, impalpable, mais bien réelle.
On fit les honneurs de l’établissement au nouveau venu, un moine rouquin dont la robe de bure et la barbe étaient piquetées de brins d’herbe secs. L’abbé, flatté de recevoir la visite d’un représentant de cette Irlande de prière qui avait donné deux cent soixante-dix-huit bienheureux à la chrétienté, demanda à frère Déicole de bien vouloir célébrer l’office de la nuit pour l’édification de ses clercs.
Afin de favoriser le repos des moines, saint Benoît, dans sa grande sagesse, avait prévu une liturgie simple, courte mais efficace pour cette heure avancée. Frère Déicole, élevé dans la règle de Colomban, ne l’entendait pas de cette oreille et voulut appliquer à la lettre des préceptes qui avaient fait leur preuve dans son île. Comme on était dans la nuit du samedi au dimanche, le rituel devenait plus long. Il prévoyait en effet le récit de soixante-quinze psaumes avec vingt-cinq antiennes. On devait, évidemment, s’agenouiller à la fin de chaque récit.
L’office de la nuit commença devant le monastère au grand complet. Au fur et à mesure de l’incessante litanie des psaumes et des antiennes, les moines, perdus dans des génuflexions qui leur pro-voquaient des crampes, se regardaient entre eux, soufflant d’un air excédé. L’abbé jetait des yeux pleins de détresse autour de lui. Le pauvre homme, épuisé, tenta de lancer un Amen pour mettre fin au supplice de tous mais il n’insista pas car un regard noir de l’officiant avait suffi pour le terroriser. Un jusqu’auboutiste, perdu dans la foule, cria comme un homme qui se noie :

Ite missa est.

D’un geste péremptoire, frère Déicole mit le perturbateur à la porte et le moine réjoui alla se coucher sous le regard envieux de tous les assistants. Voyant cela, les clercs, du supérieur au novice, crièrent tous, avec ensemble :

Ite missa est.

La barbe hérissée par la colère, frère Déicole se tourna vers le père abbé qui faisait hypocritement semblant de n’avoir rien entendu, ni fait.

— Messire abbé, gronda l’Irlandais, votre sainteté vous assourdit ! Il y eut, ce tantôt, fort tumulte interrompant l’office. En ce cas, notre règle prévoit qu’il sera repris depuis le début. Y seriez-vous opposé ?
— Eh bien… non, laissa lâchement tomber le supérieur qui n’osait affronter le dragon roux.

L’office reprit. Les moines étaient épuisés et les derniers rangs de l’église se dépeuplaient petit à petit, les clercs s’esquivant sans bruit. Frère Déicole ne voyait rien mais le père abbé, qui ne savait plus s’il priait pour Dieu ou pour son propre repos, regardait avec envie ses moines partir en douce. Étant trop près de l’officiant, il n’osait faire de même. Il tenta quelques pas de côté qui, peu à peu, le conduisaient vers une zone d’ombre. Dès qu’elle serait atteinte, il se fondrait dans la nuit pour aller rejoindre sa confortable paillasse. Il y était presque lorsque frère Déicole, certainement averti par un saint cafardeur, se retourna brusquement. L’église était vide d’orants à l’exception de l’abbé, rouge de confusion.
Sur un « Nom de Dieu ! » rageur qui fit pousser un cri de surprise au supérieur de Dol et au paradis tout entier, le moine roux se précipita hors de l’église. Il courut vers les cellules du monastère dont il ouvrit les portes avec fracas, se précipitant à l’intérieur, renversant les paillasses, chassant à grands coups de pieds leurs occupants déjà endormis en hurlant des imprécations dans sa langue natale.
La coupe était pleine. Les moines, père abbé en tête, se liguèrent contre lui et le jetèrent dehors avec interdiction de revenir. Le monastère entier put alors se rendormir jusqu’à une heure avancée de la matinée et personne n’entendit les malédictions de frère Déicole.

Durant les jours qui suivirent, le moine roux hanta les chemins de l’Armorique, pestant dans sa barbe en éventail. Il se disait que les chrétiens de ce pays avaient une manière douteuse de prier le même Dieu que le sien. Frère Déicole décida donc d’abandonner pour l’instant toute idée d’évangélisation de la Germanie afin d’amener les monastères armoricains à plus de rigueur ascétique. L’exemple étant la meilleure pédagogie, il décida d’une action qui allait frapper les imaginations. Il se promettait de montrer à ces moines assoupis ce qu’était un véritable ascète souffrant pour son salut éternel.

« Pour l’édification des frères », lança-t-il en direction du Ciel, « je vais me livrer au crosfigill. »

À ces mots, le paradis frémit.
Le crosfigill était un des sommets de l’extravagance religieuse d’Irlande. Le patient devait prier en permanence, agenouillé et les bras en croix. Le record en la matière était détenu par saint Kévin de Glendalough qui était resté, dit-on, sept ans en posture de crosfigill, ne dormant jamais et tellement immobile que les oiseaux firent leurs nids dans ses mains. Les moines continentaux qui mortifiaient leur chair de quelques coups de verges et par le port de cilices certainement molle¬tonnés, faisaient piètre figure à côté de ces hauts compétiteurs profes¬sionnels qu’étaient les clercs d’Irlande.

Le hasard des chemins mena frère Déicole vers le monastère de Rhuys, renommé pour sa sévère discipline. Décidé à ne dire que le strict nécessaire pour ne persuader que par les actes, le moine se présenta, demanda une hospitalité qui lui fut accordée et exprima l’admirable souhait de faire pénitence. Ce court préambule récité, il se précipita en posture de crosfigill, les yeux en extase, aux pieds du frère portier qui fit un saut en arrière tant il était surpris. D’habitude, les pèlerins demandaient la direction du réfectoire. Dérouté, le frère portier fit quérir le père abbé qui vint aussitôt en se frottant les mains, car il adorait recevoir des visiteurs qui rompaient la monotonie des jours. Le brave homme marqua un temps d’arrêt quand il vit le moine à la grande barbe rousse qui, de ses bras en croix, barrait le passage en dardant vers les cieux un regard d’amour si intense que ses paupières se plissaient.

Personne dans le monastère ne connaissait le crosfigill et l’abbé avançait vers le moine à genoux d’un pas prudent, prêt à prendre la fuite si quelque chose d’insolite se produisait. Rien d’étrange n’arriva et le supérieur, rassuré, tenta d’attirer l’attention du visiteur par des gestes de la main ; frère Déicole n’eut aucune réaction. L’abbé inter-posa sa face rubiconde et légèrement couperosée entre les yeux du pénitent et le ciel, en faisant force clins d’œil et diverses grimaces dont certaines très laides. Rien ne se produisit. Un pesant silence régnait, seulement interrompu par les gloussements de rire étouffé du frère portier qui regardait les singeries du père abbé. Quand ce dernier se rendit compte de l’image qu’il donnait de lui, il partit d’une terrible colère qui ne troubla nullement frère Déicole mais qui figea le portier dans une attitude de réelle contrition, entrecoupée de quelques spasmes de rire résiduel.
Une fois mis au courant des motifs de l’attitude du visiteur, le supérieur se montra respectueux des désirs de pénitence de ce dernier tout se disant qu’il fallait être fou pour en arriver là.
L’embêtant était que frère Déicole barrait le passage de toute son envergure et qu’il devenait impossible d’entrer ou de sortir du monastère. Déjà un embouteillage se créait que venaient grossir des badauds. L’abbé résolut alors d’écarter le moine roux dont le corps, durant cette translation, resta rigide, comme tétanisé, à la grande admiration de tous les présents. On le déposa dans une niche bâtie dans le renfoncement du mur près de l’entrée.
Bien qu’il eût les yeux levés vers le ciel, frère Déicole percevait tout de ses alentours. À la nuit tombée, les portes du monastère une fois closes, il se rendit compte qu’il était isolé dans son réduit et que son exemple n’édifiait plus personne. Il décida donc d’aller trans-porter son ascétisme ailleurs.
L’abbé, repu et confiant en la mansuétude de Dieu, dormait sur sa paillasse, chaudement emmitouflé dans des couvertures en peau de loup. Il sursauta, brusquement tiré de son sommeil par la sensation d’une présence. Il ouvrit les yeux et poussa un cri de terreur. Un moine était agenouillé tout près de sa couche, les bras en croix, le regard extatique, seulement éclairé par la blafarde lueur de la lune qui passait par l’étroite baie percée dans le mur de la cellule. La grande barbe couleur carotte de l’apparition jetait une tache de feu sur une robe de bure rendue fantomatique par la lumière de l’astre de la nuit. L’homme, tremblant, ferma les yeux.

« Mon Dieu », pensait-il, « pourquoi m’éprouver ainsi ? »

Lorsqu’il rouvrit les paupières, l’ectoplasme avait disparu mais il sentait les démons rôder dans le monastère. Les mains crispées par la terreur, les couvertures remontées sous le menton, il entendait les hurlements de ses moines que tourmentait l’apparition, cellule après cellule.
Les clercs, paniqués, cherchèrent refuge dans l’église et là, devant l’autel, les attendait le moine irlandais, toujours figé dans son attitude de crosfigill. Pris d’un doute, les gens de Rhuys se précipitèrent vers la niche où ils étaient certains d’avoir déposé frère Déicole tétanisé. Il y était et semblait ne pas avoir bougé. Le monastère entier passa en groupe cette nuit d’angoisse, serré autour du père abbé, dans les jardins du cloître.
Dans la journée qui suivit, ce fut pire. Le pénitent était partout en même temps, dans le réfectoire, les cuisines, les latrines, l’infirmerie, le potager, la porcherie, les étuves, la salle des copistes ou la sacristie. On ne pouvait faire un pas sans buter sur cette terrible entité. À bout de nerfs, deux moines courageux saisirent frère Déicole sous les aisselles, le portèrent hors les murs du monastère et le déposèrent au bord du chemin. L’Irlandais y resta plusieurs jours, suscitant un respect mêlé d’effroi. Lorsqu’il gênait la circulation, on le déplaçait et, à force de translations, il finit par se retrouver dans la campagne, perdu, hors de vue.
Or, un exemple ne vaut que lorsqu’il est perçu par les gens à qui il est destiné. C’est en vertu de ce principe que frère Déicole se dénoua et, vouant la terre d’Armorique aux enfers, prit la route de la Germanie.
Le monastère de Rhuys, pendant très longtemps et contre toute règle de charité, refusa d’accorder l’hospitalité aux pénitents venus d’Irlande ou, tout simplement, roux.

Au bout de plusieurs mois de voyage, frère Déicole atteignit Cologne après avoir semé sur son passage une pagaille telle qu’elle rappelait les ravages de saint Colomban.

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