Le Dernier Courbet, roman de Joëlle Tiano-Moussafir, portrait de femmeLe Dernier Courbet

Roman de Joëlle Tiano-Moussafir, éditions Zinédi

Extrait - Deuxième partie, chapitre VIII

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« 7 décembre 1877

Le dernier voyageur avait pris place dans la diligence qui, de Pontarlier, menait à La Tour de Peilz. Le cocher allait lancer son fouet lorsqu’une femme accourut au devant, le héla, monta hors d’haleine sur le marche¬pied, ouvrit la portière, jeta un sac de voyage et s’affala sur la banquette.
C’était une femme qui n’avait que peu d’années de-vant elle avant d’être dite « entre deux âges », et n’eût été l’affolement de son arrivée, le plus jeune voyageur n’y aurait pas prêté attention. Pour l’autre, un paysan, depuis Vallorbe il tenait les yeux clos.
Reprenant ses esprits, la femme s’installa dans un coin après avoir salué les deux passagers que la malle transportait.
Lorsqu’elle eut calé son bagage à ses pieds et appliqué son front contre la vitre, plus rien ne suscita l’intérêt du jeune voyageur. Dans la demi-obscurité il avait, d’un œil exercé, déjà fait le tour du « sujet » : rien de saillant, d’éclatant à première vue dans ces traits réguliers. Seule la carnation, qu’on devinait lumineuse, pouvait justifier de regards qui s’attardent. Les cheveux étaient cachés dans un chapeau qui enserrait de près le visage. Rien à relever dans la mise non plus : une robe puce un peu fatiguée, une mante sombre, un jonc d’or au poignet, d’or aussi une perle à l’oreille qu’on découvrait et voyait luire lorsque, appuyant sa tête au carreau, la femme dé¬plaçait involontairement son chapeau.
Le voyageur s’assoupit. Un cahot le tira de son sommeil. Comme il ouvrait les yeux, il vit la tête de la voyageuse heurter l’encadrement de la fenêtre et, dans le choc, le chapeau reculer, laissant s’échapper deux mèches d’une couleur inouïe. C’étaient des cheveux vaporeux, d’un blond ardent, qui capturaient le peu de lumière de la voiture. Le paysan qui avait semblé somnoler depuis le poste frontière de Vallorbe, entre la France et la Confédération helvétique, regardait lui aussi les cheveux s’échapper du chapeau ajusté. Et l’indécence de cette chevelure troubla durablement l’atmosphère de la malle.
Il se mit à tomber une neige qu’une lueur livide der¬rière le gris du ciel annonçait depuis quelques heures.
Le cocher toqua à la paroi qui le séparait des voya-geurs.
— Peilz ! annonça-t-il.
Le jeune homme se hâta de descendre. Il était en-combré d’un sac de voyage et d’un grand chevalet. Ses petites chaussures de ville prenaient l’eau en crissant sur la neige et il regretta sa tenue de dandy pari¬sien.
Heureusement, on lui avait bien indiqué le chemin de la maison où il devait se rendre : le lavoir était là, à sa droite, la fontaine au double canon à sa gauche, ses deux jets d’eau gelée telle une barbe bifide, et la rue pentue en question, la rue Haute, juste en face.
Il arriva devant la porte sans avoir eu le temps de re¬marquer le silence sous lequel les flocons ensevelissaient le village de Peilz.
***
Un homme ouvrit la porte sur le voyageur. Il lui donna l’accolade puis pencha la tête de côté, car il venait de distinguer une silhouette derrière le jeune homme.
— Mais, tu n’es pas seul !
— Si, répondit Paul.
Il se retourna cependant et eut la surprise de dé-couvrir la femme de la diligence. Ainsi elle avait marché derrière lui sans qu’il s’en rendît compte ! Il s’écarta pour lui laisser libre champ mais Gustave, rudement, le poussa pour le faire entrer.
— Va, Paul, il y a un bon feu, va te sécher.
***
— Madame ? demanda-t-il sèchement à la femme qui se tenait devant lui, dans la pénombre de la ruelle.
— Courbet ? C’est toi ?
Si la femme n’avait pas répondu mais questionnait à son tour, c’est qu’elle s’était attendue à ce que l’homme qui lui ferait face soit grand, brun, charpenté mais leste, et elle avait devant elle un homme tassé, large comme une barrique, qui semblait sur le point de s’écrouler sous la charge excessive d’un ventre monstrueux, et à qui ses cheveux blancs et sa barbe blanche finissaient de com¬poser un physique de nain obèse et chenu.
— Jo ?
La voix était tendre soudain, incrédule, la voix de souvenirs heureux, enfouis, enfuis très loin.
Jo entreprit de dénouer les rubans de la faveur sous son menton qui maintenait en place son chapeau. Devant la splendeur des cheveux l’homme sut à quoi s’en tenir et se ressaisit aussitôt. »

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