Le Bonheur et l’Adieu

Le bonheur et l'adieu, roman de Michèle CasertaLes pieds trempent légèrement dans l’eau fraîche du patio de la grande maison… Les plantes vertes se penchent avec une certaine langueur vers les mosaïques multicolores du fond du bassin… Petite, mais ouverte sur le salon, c’est la pièce préférée d’Eugénie.

Elle entend au loin, leur bonne, Yamina crier avec fermeté, mais toujours gentillesse : « Aroua mena Tioune ! » Un sourire s’ébauche sur la face de la fillette de huit ans. Elle sait que son frère, Antoine, va en prendre pour son grade ! Il a deux ans de plus qu’elle, mais ne peut s’empêcher de faire des farces et il a dû gêner un peu Yamina dans son travail. Le bruit de l’eau que celle-ci jette à toute volée sur le sol, rafraîchit encore la lourde atmosphère de cet été d’Alger, en ce jour de juin 1902.

Eugénie ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder dans un paradis personnel qu’elle savoure avec délices… Sa mère, Victoire née de Passy, et son père, Auguste Varlan, vivent le bonheur d’un amour sincère et toute la maisonnée en ressent le bien-être. Leur maison de ville, où ils font halte avant de partir passer deux mois dans leur famille métropolitaine, en Provence, est très confortable et spacieuse. La vie s’écoule, paisible, sans souci, entre les leçons des précepteurs, les cours de danse, de piano, les chevauchées dans la plaine du Dahra, en Algérie, colonie française depuis la prise d’Alger, le 5 juillet 1830.

Le nom de la famille a été modifié officiellement en « Varlan de Passy » car Auguste, fils unique d’André, incarne désormais l’union et la continuation, l’avenir, plus que jamais, dans cette colonie en plein essor. « De Passy » manquait de disparaître. Varlin devint Varlan.

« Nous ne sommes décidément pas des révolutionnaires ! » avait affirmé Auguste.

Le Conseil d’État accéda à sa demande. Nouveau départ mais dans la continuité d’une famille ancestrale. La famille Varlan de Passy contribue à cet essor depuis l’achat, sous le Second-Empire, du grand domaine agricole par Aurélie, comtesse de Saint-Auran, puis vicomtesse de Passy et mère de Victoire, toujours « le soleil au cœur » !

D’autant qu’Auguste a lui aussi hérité du domaine créé de toutes pièces par sa mère adoptive, Mathilde. Elle a fui Paris et la répression qui a suivi l’échec de la Commune, mouvement populaire à la chute du Second Empire en 1871, fini dans la tragédie par des exécutions et des déportations. Elle n’était pas elle-même dans l’action révolutionnaire, mais elle aimait André Varlin, père d’Auguste. Elle forma avec lui un couple complexe mais, pour échapper à l’accusation de complicité, elle réussit à rejoindre Alger avec son « fils », au bout d’un périple invraisemblable…

Bien qu’ayant arraché à l’administration française si tatillonne, quatre hectares de terres dans l’Oranais, elle finit par se tuer à la tâche : défricher, bâtir une maison, éduquer au mieux Auguste… Celui-ci avait été à bonne école : voir la valeur du travail chaque jour, jusqu’à l’acharnement, malgré le paludisme, les marais, le manque de produits de base, de routes, de médecins… !

Malgré tout, Mathilde avait tenu bon, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent.

Alors, elle avait révélé au jeune homme le secret de sa naissance : il était le fils caché d’une princesse ! Et son père n’était pas mort, comme elle le lui faisait croire, mais bel et bien vivant…

Auguste réussit à le revoir avec sa vraie mère, ensemble, à Monaco. Celle-ci, personne généreuse, lui offrit une somme importante, qui permit à Auguste de développer l’œuvre de Mathilde : son domaine devint un des plus importants de l’Oranais.

En même temps, dans une propriété voisine, venait, de temps à autre, Victoire de Passy, fille unique du vicomte Charles-Antoine de Passy. Aurélie, la mère de Victoire, avait eu un autre enfant, Arnaud, de son premier mari : Arnaud de Saint-Auran. Ce voisinage avait favorisé la rencontre de Victoire et Auguste.

Malgré la différence apparente de classe sociale entre eux, leur inclination avait pu enfin s’épanouir. Ils s’étaient mariés en 1891. Antoine, d’abord, puis Eugénie avaient comblé de bonheur le jeune couple.

De son côté, Arnaud de Saint-Auran, frère de Victoire et donc oncle des enfants, avait épousé une jeune aristocrate provençale, Isabelle de Castenave dont il avait eu un fils unique : Adrien.

Antoine et Eugénie retrouvaient donc chaque année leur cousin Adrien, les deux mois d’été au château de Saint-Auran, en Provence, près d’Avignon. C’était le berceau de la famille depuis des siècles. Aurélie, seule héritière, avait su en assumer la charge.

Mariée en premières noces à son tuteur, Arnaud de Saint-Auran, elle avait connu le drame de le perdre ainsi que leur petit garçon, d’une épidémie de choléra. Mais un fils posthume, Arnaud, était né.

Elle avait pu ensuite retrouver le bonheur avec le vicomte Charles de Passy dont Victoire était la fille unique. Mais le destin frappa une deuxième fois ! Femme de caractère, elle se plongea dans l’administration de son immense richesse, ce qui lui donna la force de surmonter son veuvage, et finit sa vie près d’André Varlin, dont un destin facétieux avait fait officiellement un ami, mais secrètement son amant.

Cette grande dame s’en était allée, un an auparavant, en 1901, victime d’un coup de froid aggravé en pneumonie. André la suivit quelques mois après. Sans doute avait-il perdu, en la perdant, sa raison de vivre… Les aléas de leur histoire, fait de disparition et de résurrection, puis le mariage surprise de leurs enfants, en faisaient un couple hors norme.

Ses petits-enfants avaient pu durant une dizaine d’années se lover dans les bras chaleureux de leur grand-mère aimante et si originale : aristocrate, femme d’affaires, mondaine, férue d’art, acceptant, au vu des aléas de la vie, les compromissions nécessaires au bonheur des siens…

Eugénie savait que son prénom était un hommage à l’Impératrice, épouse de Napoléon III, dont sa grand-mère avait été Dame d’honneur à la Cour impériale.

 

Slissen, le domaine des « Auguste », dans la plaine oranaise s’étend sur des centaines d’hectares. On y cultive avec grand succès, car la terre est fertile, des agrumes et surtout, des vignes. À la pointe du progrès, tant sur le plan de l’exploitation que du matériel employé, les terres produisent donc un vin rouge puissant, et un vin blanc fruité, aux saveurs boisées, exporté dans toute l’Europe grâce aux nouveaux bateaux à vapeur.

Les villages dans la plaine d’Alger, Sahel et Mitidja, ont proliféré avec les maisons construites par les pionniers européens, les cultures plantées, les routes, les ponts et tout récemment, en cette année 1902, les lignes de chemin de fer… Il n’est plus aussi difficile que dans les tous premiers temps de la colonisation, de se déplacer entre les trois départements d’Algérie : Oran, Alger et Constantine. Les Varlan de Passy ont hérité du domaine d’Aurélie en Algérie. Mais ils sont aussi propriétaires du domaine de Slissen, hérité de Mathilde, la mère adoptive d’Auguste. Si l’on ajoute à cela, une maison à Alger, de style mauresque, ayant appartenu autrefois à des janissaires turcs, et un hôtel particulier à Paris, ils comptent parmi les colons les plus riches du territoire. Sans compter les titres, actions, rentes…

Eugénie, ne se préoccupant pas de cela, en récolte les bienfaits avec une grande sérénité. Vivre près de ses parents, dans un cadre luxueux, environnée de personnes bienveillantes à son égard, constitue pour elle, un paradis dont, étonnamment, elle a pleine conscience. Même à huit ans, elle s’imprègne totalement de ce bonheur, en se disant : Quelle chance j’ai ! Comme je suis heureuse !

La seule ombre, légère, au tableau, est la vitalité parfois excessive de son frère, Antoine. Il aime diriger, mener son monde à sa façon. Elle se rebelle souvent, lui résiste quand il veut l’entraîner dans ses jeux de garçon. Il est temps qu’il aille en pension ! J’aurai plus de paix !

Mais, en fait, elle aime son frère intrépide, elle l’admire même, pour son audace, sa propension à ne pas toujours respecter les conventions qu’un précepteur sérieux tente de lui inculquer… La fillette apprécie qu’on la laisse loin de trop d’éducation. Ce qui lui plaît plus que tout, c’est la danse. Elle s’entraîne devant la glace de sa chambre et peut répéter inlassablement la chorégraphie en cours.

La valse de l’Empereur, c’est si beau ! se dit-elle, rêveuse.

Mais pour l’heure, elle agite ses petits pieds avec délices dans le bassin du patio de la maison d’Alger. Une folle impatience l’envahit, car elle a hâte de prendre le navire qui les emmènera à Marseille. Elle adore être en mer, sans voir un bout de terre à l’horizon.

— Nous allons bientôt partir. C’est merveilleux de revoir Saint-Auran et notre cousin Adrien ! Comme on va s’amuser à se cacher dans le château, à courir dans les champs, à se faire des niches…

— Eugénie, viens voir ! lui crie Antoine.

— Laisse-moi. Je suis bien ici… Que veux-tu ?

— Viens donc !

— Bon… j’arrive !

À contrecœur elle quitte la fraîcheur du patio et découvre Antoine perché tout en haut de l’énorme armoire dans l’entrée !

— Mais… qu’est-ce que tu fais là ? Descends vite, grand fou ! Si on te voit, tu auras encore des ennuis !

— Tu es bien une fille à avoir toujours peur ! D’ici je peux mieux entendre tout ce qu’on dit et, crois-moi, j’en ai entendu des secrets. Pas plus tard que tout à l’heure. Mais… je ne te dirai rien, puisque tu trouves que j’ai tort.

— Oh dis-le-moi, sois gentil ! Qu’est-ce que c’est ?

— Non non, je suis muet.

— Antoine ! arrête ! tu es pénible ! Bon, je m’en vais alors.

Et Eugénie tourne le dos à son frère.

— Attends ! Que tu es susceptible ! Tu dois d’abord me jurer de ne rien dire !

— Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer. Chah !

— Bien. Alors écoute : j’ai entendu ce matin maman annoncer tout doucement à papa que…

Tout à coup, une voix de stentor retentit, empêchant Antoine de finir sa phrase :

— Mais que diable faites-vous là mon fils, sur ce meuble ? Êtes-vous devenu une espèce de singe ou un acrobate ? Auquel cas, vous seriez le premier de la famille sacrebleu !

Auguste ne peut jamais prendre son fils au sérieux, ne pouvant pratiquement jamais le prendre dans une attitude conventionnelle…

Avec une mine qu’il tâche de montrer sévère, il réprime tant bien que mal un sourire. Finalement, il aime bien ce côté original qui affleure dans toute l’histoire des siens, et se manifeste chez son rejeton.

— Voulez-vous bien descendre de votre perchoir, avant que je vous y force !

Antoine ne se le fait pas dire deux fois. Il est courageux, mais pas téméraire, ce garçon ! Il sait qu’on ne badine pas avec l’autorité paternelle. Le voilà qui saute à terre et se rétablit sans peine devant son père.

— Pardon, papa. Mais vous savez, je manque d’exercice, moi, dans cette maison, en ville. Le jardin est bien petit par rapport aux champs de Slissen.

— Oui, bien sûr, votre vitalité vous submerge, n’est-ce pas ? lui dit ironiquement Auguste. Eh bien, soyez rassuré. Nous embarquons pour Marseille demain matin à huit heures. Quant à vous, mignonne demoiselle, vous pourrez faire tous les pas de danse que vous voudrez sur le pont !

Eugénie et Antoine se jettent dans les bras de leur père adoré.

Ils dansent et sautent de joie autour de lui.

— On embarque demain ! on embarque demain !

Leur nounou arrive opportunément et les emmène se préparer pour le souper.

 

En ce mois de juin, le port d’Alger grouille d’activité : les paquebots à vapeur, mais harnachés de mâts hautains, sont regroupés le long des quais, prêts à recevoir dans leurs entrailles sombres les produits du travail des colons et indigènes. La pelle, la charrue, armes pacifiques, ont permis la culture des agrumes, les vendanges puis les milliers de bouteilles de vin, tout cela entassé et en partance vers tous les ports européens.

Il est loin le temps où il fallait quatre jours pour parcourir avec difficulté, dans un vieux chariot, les dix kilomètres de Blida vers Alger… Dans les premiers temps de la colonisation, en effet, pas de moyens de transport. Puis tout fut construit avec force et persévérance par les Européens débarqués de France, d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Corse…

À la prise d’Alger, le 5 juillet 1830, seuls six cents colons accompagnaient l’armée. À présent, au début du xxe siècle, ils sont plus de sept cent mille !

En cette année 1902, la France en Algérie, connaît une période de grand essor. Les immenses travaux d’assainissement faits par les premiers colons ont cessé ; la population s’est acclimatée aux grosses chaleurs, miasmes pestilentiels, et autre paludisme, désormais combattus plus efficacement que par le simple verre de quinine, par les conditions d’hygiène et les progrès de la médecine.

Enfin, il naît plus d’Européens qu’il n’en meure !

Cette terre barbaresque, occupée par différentes ethnies, touaregs, kabyles, berbères tout d’abord, puis à partir du viiie siècle conquise par les Arabes, ne devint « Algérie » qu’un jour de 1830, à l’Assemblée nationale de Paris, lorsqu’un député prononça ce mot en tribune, pour la première fois.

À partir de là, le gouvernement du roi Charles X décide de créer une France nouvelle qui augmenterait la puissance et les richesses de la mère patrie. Il faut détourner les esprits des désordres politiques en France, mettre fin aux contestations pécuniaires du Dey d’Alger, offrir à la France, affaiblie par de nombreuses guerres, un territoire – comme l’Angleterre et d’autres puissances coloniales – et aussi mettre fin aux rapines des Turcs et de leurs pirates qui attaquent les bateaux et côtes chrétiennes et emmènent leurs prisonniers en esclavage.

Le 5 juillet 1830 l’armée française occupe Alger et le pouvoir ottoman s’effondre.

Tenter de faire vivre côte à côte une population chrétienne et une autre musulmane est une tâche ardue, car les mœurs de l’islam, religion pratiquée par les Arabes, prône une civilisation bien différente.

Du pont des goélettes, des bricks, des vaisseaux à voile, descendent à partir de ce moment, des colons très divers : aventuriers douteux tout d’abord, très vite suivis d’hommes bien plus sérieux : pêcheurs venus avec des semences, des fruits et légumes à repiquer, des chèvres, des poules… De tous les points de la Méditerranée, accourent des personnes honnêtes, dans la force de l’âge, vigoureux, attirés par un avenir meilleur soit politique, soit social. Certains ont ainsi rassemblé toutes leurs économies pour augmenter l’investissement familial. En résumé, beaucoup d’audacieux ont décidé un jour, de « monter sur le pont et respirer le vent du large ». (Marie Elbe).

L’Algérie est certes à la mode, mais la réalité est bien différente du « grenier à blé » tant vanté en Europe ! Bien sûr, mer bleue, soleil étincelant sur les plaines et les cimes de l’Atlas, mais ni routes, ni capteurs d’eau… Seulement quelques figuiers de barbarie ou oliviers parsemés dans une immense plaine de broussailles peuplée de hyènes, avec de misérables douars habités par une population survivant au milieu de marécages d’où se dégagent des miasmes pestilentiels… Si l’on ajoute à cela les tracasseries d’une administration frileuse car la France n’est pas sûre de vouloir rester en Algérie, et les attaques des indigènes rebelles, on mesure l’œuvre immense réalisée par les colons.

Après différentes périodes « de poudre et quinine » vient enfin, dès 1856 la période du « grand essor » ! L’Empereur Napoléon III est très favorable à la colonisation de l’Algérie, au point de s’y rendre en visite d’État…

Les premiers Français ont su se faire accepter en fournissant du travail rémunéré, des abris, des soins aux indigènes tout en respectant leurs us et coutumes.

Les colons bâtissent des maisons, développent les cultures de céréales, coton, fourrages, avec des moyens à la pointe du progrès. Ils font venir les meilleures espèces de races bovines, les meilleurs cépages. Des ouvriers agricoles, des petits commerçants affluent et les colons tout d’abord installés autour d’Alger, osent ensuite s’aventurer dans la plaine de la Mitidja, puis dans la plaine oranaise.

Ainsi se créent de nombreux villages : Arcole, Renan, Rio Salado, Hussein Dey, Saint-Eugène… De nombreux pêcheurs prospèrent en bord de mer. Certains deviennent armateurs.

Tous les colons se prennent d’un attachement très fort pour ce pays au ciel lumineux et au sol devenu si fertile !

Ils ont su créer leur paradis, malgré les invasions de sauterelles, les épidémies de choléra, les famines, les attaques de certains Arabes regroupés en bandes de brigands meurtriers !

Les roumis, Européens appelés ainsi par les indigènes, ont survécu aux assauts de la nature, des brigands rebelles, les entraves d’une administration qui leur mettait au début des bâtons dans les roues. Ils ont créé de grandes choses là où il n’y avait rien, dans des conditions terribles, et cette œuvre remarquable fut accomplie par des personnes de conditions sociales inégales : du gentilhomme au paysan, ils déployèrent tous une égale endurance, un égal héroïsme ! Par leur vie rude et pleine de périls, par ce qu’ils réalisèrent sur cette terre africaine, ils méritent l’admiration.

En 1842, le cheik Abd-el-Kader fait sa soumission à la France et se rend, enfin, avec sa smala.

Commence alors, vers 1856, une brillante période de peuplement : reprennent les concessions gratuites de terre, les ventes aux enchères de lots du domaine public, le rachat de terres aux indigènes… La période du grand essor économique et culturel peut commencer : celle des constructions de voies ferrées, de tramways à vapeur, de ponts, de routes, de barrages, de canaux d’irrigation, d’hôpitaux, d’écoles, d’églises…

Avec les propriétaires agricoles, les petits métiers de toutes sortes progressent : charrons, forgerons, boulangers, maçons, petits commerçants, employés… Et, surtout dans les villes, de nombreux fonctionnaires, ingénieurs, médecins, instituteurs, chefs d’entreprise s’installent…

Ainsi une classe aisée, surtout citadine, vit sur un mode très raffiné. Elle se presse, par exemple, sur les terrasses ou aux soirées élégantes du luxueux hôtel Saint-Georges, de style Belle Époque, au centre d’Alger… On fume les cigarettes Bastos, on boit du Cristal anis et on apprécie les semoules Ferrero…

Les riches colons, quant à eux, bien que moins nombreux, procurent beaucoup d’emplois locaux, tant aux musulmans qu’aux Français. Leurs vastes domaines, parfaitement gérés, produisent des agrumes, du vin de qualité, exportés dans toute l’Europe ! Les ouvriers indigènes y sont logés sainement, payés et soignés. Des liens amicaux se créent entre tous. Le fils du propriétaire offre ainsi le produit de sa chasse à l’ouvrier agricole qui l’a souvent vu naître. En retour, celui-ci offre du thé qu’ils boivent ensemble, en toute détente.

Quelques armateurs ont fait fortune avec leur flottille de bateaux de pêche. Comme les cultivateurs, ils sont à la pointe de la modernité dans leurs méthodes.

Les artistes, écrivains, peintres, musiciens, participent aussi au rayonnement de l’Algérie en cette période de la fin du xixe siècle et du début du xxe. La lumière et l’exotisme du sud les ont beaucoup inspirés. Biskra est ainsi un lieu de rendez-vous international très couru. Ils y passent l’hiver dans d’illustres palaces, au son d’une musique classique mais aussi arabo-andalouse… Les théâtres, salle de concert, bals sont légion.

Les classes diverses de la société se côtoient mais ne se mélangent pas pour autant.

Auguste et Victoire Varlan de Passy vivent dans le cercle fermé de leur milieu, mais ils aident énormément de gens par leurs actions caritatives ; leur façon juste de gérer leurs biens assure nombre d’emplois rémunérés.

Toute la société européenne a en commun les valeurs familiales, la qualité de la vie acquise par le travail, la gaîté…

La plage, le climat ensoleillé sont gratuits. Les réunions familiales, souvenir inconscient du prix précieux de la survie légué par les premiers colons, s’accompagnent le plus souvent de rires exubérants et du bonheur de vivre… Sur la place des villages trône une église car les colons sont en grande majorité catholiques. Tout est prétexte à fête ! Fêtes nationales, mariages, baptêmes… Un kiosque à musique orne souvent le jardin central et les musiciens offrent des concerts aux villageois. Autour de bancs et de plates-bandes fleuries, la piste de danse du bal populaire invite les familles en fin de journée… Dans les écoles, les enfants musulmans reçoivent, autant que faire se peut, la même éducation que les petits Français.

Le goût de la bonne chère fait déguster, à tous, des plats de leur pays d’origine : cocas, calenticas, couscous, pâtisseries fondantes…

Travailler dur mais ne pas oublier de profiter de la vie !

Pour l’empereur Napoléon III, c’était l’opportunité de diffuser les bienfaits de la culture, les modes de vie européens.

C’est pourquoi Aurélie, suivant le « vent de l’histoire », avait pensé acheter un grand domaine en Algérie. Outre le fait que cela la détournait de son chagrin, car elle venait de perdre son époux, elle pensait faire œuvre utile.

Il est vrai que la médecine importée par les Français contribue alors à une meilleure hygiène de vie et de meilleurs soins aux populations. En 1889, la loi de naturalisation automatique a accordé la nationalité française aux Espagnols, Italiens, Maltais, Suisses, Allemands…

Voilà la façon raffinée et l’ambiance cosmopolite dans laquelle vit en ce jour de juin 1902, toute la famille Varlan de Passy, digne descendante de deux pionniers que tout opposait : André, l’homme du peuple, pionnier malgré lui grâce à la pauvre Mathilde réfugiée en Algérie pour sauver Auguste des représailles du gouvernement après la chute de l’Empire ; et Aurélie, la riche aristocrate venue tenter d’amoindrir son chagrin de veuve en achetant un grand domaine…

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