L'Héritier du roi Arthur

Couverture du roman fantasy de Bertrand Crapez L'Héritier du roi ArthurPREMIÈRE PARTIE : LA VENGEANCE DE GALAAD

CHAPITRE TROIS : AU FEU !

Merlin avait péniblement gravi l’escalier en colimaçon et ses centaines de marches usées. Le souffle un peu court, il arriva enfin au sommet de la haute tour circulaire qui lui servait à la fois de bibliothèque et de salle de travail. L’espace était immense et les murs entièrement occupés par de larges étagères. Des livres jonchaient le sol ou s’entassaient pêle-mêle sur des tables en bois, ainsi que des grimoires et des feuilles, presque transparentes à force d’être grattées pour être réutilisées. Malgré la forte impression de désordre le magicien y semblait à son aise, et jamais il ne cherchait en vain un document quand par hasard il en avait besoin. Il savait toujours avec une précision étonnante où étaient rangés les rouleaux d’alchimie, les vélins compilant d’antiques formules magiques, ou les simples feuilles volantes sur lesquelles il avait noté à la hâte un secret révélé autrefois par un vieux dragon depuis longtemps oublié des hommes…

Assis à son grand bureau de chêne, il triait un tas de papiers jetés en vrac. C’était pour lui une véritable corvée, n’ayant décidément pas l’âme d’un archiviste… Mais il fallait bien s’y atteler de temps en temps, sinon les rats, la poussière et les toiles d’araignée se chargeraient vite de faire disparaître d’une manière ou d’une autre une formule d’enchantement ou une vieille incantation impossible à retrouver. Son seul plaisir dans cette activité fastidieuse était la solitude qu’elle lui procurait. Il appréciait ce répit, loin des affaires souvent prenantes du royaume.

Un peu las et préoccupé, Merlin reposa un instant le grimoire qu’il étudiait et se plongea dans ses pensées. Il bénissait chaque jour les Anciens d’avoir confié Excalibur aux hommes, l’Épée qui assurait depuis des décennies au royaume d’Arthur une paix sans précédent. Une arme magique dans la main d’un roi légendaire assurait l’unité de ce territoire immense, aux provinces si différentes. Hélas, ces dernières années, la santé déclinante d’Arthur commençait sérieusement à inquiéter le vieux magicien. Il savait bien qu’Excalibur pouvait lui assurer une longévité exceptionnelle si le roi en manifestait l’envie, mais il sentait que petit à petit l’homme se murait dans une forteresse de solitude. Depuis la mort de sa femme Guenièvre, il n’était plus le même. Arthur aurait tant souhaité avoir un fils. Un prince. Un héritier. Un nouveau roi à qui il aurait pu sans crainte confier les rênes d’un pouvoir devenu trop lourd pour lui.

Merlin avait compris qu’il devait coûte que coûte protéger le royaume, et d’Arthur lui-même s’il le fallait. Pour cela, il avait tout mis en œuvre pour le convaincre de partir en quête de sang neuf. Il ne devait pas rester seul face aux responsabilités qui lui incombaient. Il fallait aussi remettre de la vie dans ce château assoupi, assister à de nouveaux adoubements pleins de solennité, entendre de nouvelles chansons de geste dans les tavernes des villages, même les plus reculés. La Table Ronde devait à nouveau galvaniser les cœurs et les épées.

En même temps que Logres se mettait à la recherche de ses nouveaux paladins, Merlin avait fait de son mieux pour mettre sur pied une école de magie à Camaaloth. Certes, le titre était un peu exagéré… Il n’avait pas le pouvoir de former de vrais magiciens, car, comme chacun le sait, le don de magie pure est inné et très rare. Mais il avait la possibilité d’offrir à chaque élève un peu doué, et qui s’en donnerait les moyens, les connaissances alchimiques, médicales, ou encore astrales nécessaires pour aider le petit peuple en cas de maladie, de récolte difficile, de querelles entre voisins… De simples druides, voilà ce qu’il faisait d’eux.

Toutes ces dispositions ne visaient pas simplement à assurer l’unité et la pérennité symbolique du royaume ; elles préparaient également une ligne de défense prête à être activée si le besoin s’en faisait sentir. Or, ces derniers temps, des nouvelles inquiétantes lui parvenaient des contrées les plus éloignées : on parlait de retour de la magie sauvage, d’interruption des vols de corbeaux messagers… cette situation le préoccupait terriblement. Un hiver précoce et particulièrement froid aurait pu éventuellement expliquer l’absence de communication avec certaines villes situées loin vers le nord, mais ce silence assourdissant ne lui disait rien qui vaille.

Les minutes passaient, calmes et studieuses. Pourtant, Merlin sentait s’insinuer à la lisière de sa conscience une présence malveillante et sournoise qui semblait l’épier. Plusieurs fois il interrompit son travail et releva brusquement la tête, balayant la pièce d’un regard sombre, cherchant un intrus tapi dans l’ombre. Mais il avait beau chercher, il était seul dans la bibliothèque. Il respira profondément, retrouvant peu à peu son calme. En cas de danger pour le royaume, il savait que l’Épée sacrée aurait irradié intensément, alertant tous ses sens. Néanmoins, le vieil homme n’était pas dupe non plus, il sentait bien que la puissance de l’arme magique déclinait.

Il avait servi de nombreux rois au fil des siècles avec la même loyauté et le même dévouement qu’il accordait au fils d’Uther. Quand l’Épée avait été offerte à Arthur, Merlin avait décidé d’y lier sa propre puissance, s’obligeant ainsi à toujours servir son porteur ou à périr. Aujourd’hui pourtant, il se rendait compte qu’il n’était plus qu’un relais du pouvoir de l’Épée en temps de guerre et un simple conseiller avisé en temps de paix.

Plongé dans ses pensées, il ne fit pas attention à la servante qui était entrée discrètement dans la bibliothèque. Elle se tenait sagement dans un coin, attendant qu’il veuille bien sortir de sa rêverie mélancolique. Merlin finit par la voir. Elle apportait des nouvelles des villes côtières septentrionales. Aussitôt il lui arracha des mains les maigres bouts de papier qui avaient longuement voyagé, accrochés aux pattes grêles des corbeaux messagers. La jeune fille, impressionnée, se tint coite et resta à bonne distance pendant que le maître des lieux prenait connaissance du contenu des feuillets. À mesure de sa lecture, son regard s’assombrissait.

Des drakkars auraient été aperçus croisant au large des côtes. Un village de pêcheurs aurait même été attaqué par des Vikings… Quoi qu’il se passe, l’heure était grave. De toute évidence Excalibur et ses sortilèges n’étaient plus capables de protéger le pays contre les incursions des barbares du Grand Nord…

Il fallait prévenir le roi, et vite ! Envoyer des soldats sur place, mettre bon ordre dans tout cela. Il prendrait lui-même la tête de ces troupes. Il était capital de prouver à tous que Logres était encore un grand royaume qui prenait à cœur de défendre jusqu’au village le plus modeste. Les Vikings ne pouvaient pas s’aventurer impunément sur ses terres ! Ils devraient payer leur audace. Mais la prudence restait de mise : il ne pouvait laisser Arthur seul dans la forteresse, livré à lui-même et à sa mélancolie.

La messagère, qui ne disait mot, attendait toujours ses instructions. Il la congédia d’un geste brusque de la main. Poussant un discret soupir de soulagement, elle détala sans demander son reste. Merlin la regarda à peine quitter la pièce, ne pensant qu’aux nouvelles inquiétantes qu’il avait sous les yeux. Ses idées bouillonnaient, confuses et contradictoires. Rejetant la tête en arrière, les paupières closes, il s’obligea à réfléchir calmement.

Il eut soudain un terrible pressentiment. Sautant brutalement sur ses vieilles jambes, il se rua à la fenêtre. Horreur ! Le ciel d’un perpétuel bleu d’été qui régnait d’habitude sur Camaaloth avait pris une vilaine teinte violacée. Des nuages gonflés de pluie se regroupaient en grappes d’une ampleur terrifiante. Tous les orages et tornades du monde semblaient s’être donné rendez-vous au-dessus du château. Le plus effrayant était les brumes traîtresses avançant contre le vent, comme animées d’une vie propre… elles allaient bientôt totalement recouvrir la forteresse ! Un long frisson parcourut l’échine de Merlin. Mais quelle était cette diablerie ?

Hélas, le vieil homme n’était pas au bout de ses surprises… Se penchant plus avant à la croisée, il aperçut au loin un cavalier tout de blanc vêtu monté sur un palefroi recouvert d’une robe pourpre de mauvais augure. L’animal galopait à bride abattue et s’approchait du château.

Il ne fallut qu’un instant à Merlin pour comprendre ce qui se passait : Camaaloth était attaqué ! Mais non par une armée ordinaire. Ces ennemis qui fondaient soudain sur eux, et surtout ceux qui avaient mis sur pied cette attaque, étaient bien plus dangereux… Une sombre nuée de vautours arriva de nulle part et fondit droit sur sa tour. Ces terribles volatiles au bec plus acéré qu’un poignard, aux serres aiguisées comme le fil d’un rasoir, aux ailes épaisses comme le velours d’une nuit sans lune, semblaient accompagner la mort elle-même, tant leurs cris assourdissants et leur épouvantable apparence auraient pétrifié tout homme assez fou pour leur jeter un regard.

– NON ! hurla le magicien tout en se retournant vers le centre de la pièce, vous ne passerez pas ! 

Dans un silence de cathédrale, remplissant toute la bibliothèque, une centaine de formes vaporeuses se matérialisèrent en même temps, vision spectrale d’une explosion muette. Une écœurante odeur de pourriture, de charogne et de chairs en décomposition se répandit aussitôt dans l’air : une meute de sluaghs. Ces anciennes fées déchues étaient, selon la légende, tombées depuis des siècles dans les ténèbres les plus profondes. Pire encore : elles étaient devenues des non-mortes aux ordres des Enfers, des êtres d’une cruauté inouïe hantant des corps en perpétuelle putréfaction. Plus dangereuses que des banshees, craintes de tous, et peut-être même de la reine Morgane en personne…

Pendant un instant qui sembla durer une éternité, ces femmes décharnées aux ailes membraneuses jetèrent à Merlin le même regard de défi. Nullement impressionné, le magicien était déjà en position de combat. Il n’avait pas l’intention de répondre à cette intrusion autrement qu’en se battant !

Comment ? Elles osaient venir le provoquer chez lui ? Que s’imaginaient-elles ? qu’il était devenu faible et sénile ? Eh bien, elles allaient être déçues. Devant l’urgence du péril, Merlin n’avait plus qu’une chose à faire : puiser dans sa nature profonde et faire renaître Myrdhin, fils de Cernunnos, un démon des temps primaires. Il devait renouer, même provisoirement, avec cette part de lui-même tapie dans la pénombre de ses plus anciens souvenirs, masse confuse de cruauté, de violence et de plaisir… Cela seul pouvait lui apporter la toute-puissance d’une armée destructrice et invincible pour lui permettre de vaincre. Il s’était toujours juré de ne l’utiliser que si le royaume de Logres était menacé. Et ce moment tant redouté était arrivé. Un roi vieillissant, une Épée magique affaiblie… Merlin avait besoin de toutes ses forces, même les plus obscures, pour remporter le combat !

Ses yeux s’allumèrent alors comme un brasier sous le vent, lançant des flammes sang et or. Sa bouche se mit à souffler un air si brûlant qu’une tornade se forma et l’enveloppa d’une impénétrable armure tourbillonnante. Emportés par ce maelström, les livres alentour se soulevèrent et commencèrent à tournoyer dans la pièce, se consumant irrémédiablement. Des milliers de cendres incandescentes retombaient sur le magicien et les fées maudites, criblant de minuscules brûlures les vêtements usés du vieil homme. Avant même de compter le premier combattant à terre, la bibliothèque était devenue un effroyable champ de bataille, empuanti par les remugles pestilentiels des sluaghs mêlés à l’odeur du papier carbonisé.

– Tes vieux tours sont inutiles, croassa l’une d’elles.

– Tes vieux jours sont révolus, couina une autre.

– Arrière, gardiennes des Enfers ! Quoi que vous veniez chercher je m’en moque. Retournez chez vous, les morts avec les morts ! Peste soit des démons comme vous !

Merlin se sentait maintenant extrêmement puissant, et son envie dévorante de réduire à néant ces femmes répugnantes le faisait presque saliver d’impatience. Le magicien bougon n’avait plus rien d’humain. Son goût du sang, venu du fond des temps, avait pris le pas sur sa sagesse et sa retenue. Ces êtres vils incarnaient la destruction et la mort, il serait leur fin. Le temps des hésitations était révolu.

Dans les ombres dansantes de ce feu démoniaque, Merlin parut soudain gigantesque, les yeux chargés d’éclairs presque phosphorescents. Sans qu’il s’en rende compte, une nouvelle force venue des tréfonds de la terre avait pris possession de son corps. Une étrange aura sombre ceignait désormais son crâne comme une couronne hideuse et démente. La fureur qui coulait dans ses veines décupla. Seul, face à la nuée pourrissante, il se sentait comme un titan devant une poignée de rats. Il n’avait plus qu’une idée en tête : les réduire à néant, les broyer, les pulvériser. Une voix qu’il avait étouffée depuis trop longtemps hurlait du plus profond de ses souvenirs, réclamant son dû : elle voulait se rassasier de la vue de corps désarticulés, elle voulait dévorer toutes ces âmes tourmentées, n’en épargner aucune. Myrdhin s’était réveillé et il était affamé.

Alors, de ses mains craquelées par le feu, qui le consumait de l’intérieur, surgirent des sphères de lave rougeoyante qu’il projeta à toute vitesse vers les harpies infernales. Quelques-unes, frappées à la gorge, tombèrent au sol, à moitié décapitées. Leurs congénères encore indemnes répliquèrent aussitôt en vomissant vers Merlin des flots de mucus acide à travers leurs bouches édentées. Le déluge de venin verdâtre transperça par endroits la barrière de vent qui protégeait le magicien, et les premiers jets finirent par le toucher au visage… Sa peau parcheminée se mit à fondre là où la substance écœurante dégoulinait. Des lambeaux de chair se détachèrent petit à petit, mettant l’os à nu. Pourtant, malgré l’horreur de ses blessures, Merlin ne semblait ressentir aucune douleur, et ses aptitudes au combat ne faiblissaient pas. Tirées de leur long sommeil, les facultés de régénération transmises par Cernunnos, le démon à tête de cerf, le protégeaient et le maintenaient en vie : peau, muscles, tendons, tout repoussait à mesure que l’acide les rongeait. Les traits du magicien se faisaient et se défaisaient sans cesse, et dans la lumière mouvante des flammes le visage de la victoire succédait à celui de la mort.

La lutte semblait sans fin. Pour chaque projectile enflammé lancé sur les sluaghs, des dizaines d’entre elles se jetaient dans la bataille, répliquant par des jets de sucs mortels et visqueux. Une fumée âcre et piquante flottait maintenant partout dans l’immense pièce.

L’enfer et ses sbires s’étaient donné rendez-vous à Camaaloth…

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