Ce que cachaient les ténèbres

Cv cqcltChapitre I
Baigné par la lumière d’un soleil blafard, l’appareil filait bon train à travers le paysage de terre rouille et de rocs. Il fendait l’air léger en bourdonnant et Mars lui déroulait son tapis rouge.
Vu de dessus, il ressemblait à un insecte géant aux volumes ronds ; un insecte couleur cuivre suspendu à deux gros ballons de forme effilée qui lui tenaient lieu d’ailes. Sur le cockpit en forme de goutte d’eau, le soleil faisait danser ses reflets changeants. En dessous, quelques dizaines de mètres tout au plus, le paysage, monotone et stérile, défilait. Les rochers succédaient aux cailloux. Rochers. Cailloux. Rochers. Cailloux.
Puis une végétation timide fit son apparition.
Dans le cockpit, une voix claire résonna.
— Bravo-17 Victor-Tango à Base de Régulation du Trafic Aérien, bonjour. Vous me recevez ?
Par contraste, le haut-parleur ne put restituer qu’une pâle imitation du timbre humain, sourde et parcourue de craquements.
— Base de Régulation Sinaï Planum à l’écoute. Bonjour, Victor-Tango.
— Victor-Tango à Base : Solange Fortitude sur Scarabée, en approche du Lac Nouvelle-Égée et à destination du Centre d’Intervention et de Secours, secteur nord-est de Noctis Labyrinthus. Appel de procédure standard. Vitesse et trajectoire conformes. Rien à signaler. À vous.
— Base à Victor-Tango : Négatif. Trajectoire non conforme. Salut Solange, c’est Stuart. Comment vas-tu ? Contacte-moi sur la fréquence que je t’envoie. À toi.
Dans le fond de son fauteuil ergonomique, une jeune femme pilotait l’aéronef. Ses yeux se pincèrent à l’écoute de cette invite inattendue.
— Stuart ? Entendu, je te rappelle, répondit-elle enfin.
Le pilote s’étira comme un chat, autant qu’il était permis dans cette cabine de pilotage exiguë, tout au moins. En fond sonore, une voix synthétique récitait sur un mode impersonnel : « …température extérieure sous abri : neuf degrés Celsius, humidité : cinquante pour cent, vent nord/nord-est force cinq en rafales forcissant, indice huit d’ultra violet, pression au sol : six cent cinquante millibars… »
Posé en transparence sur l’affichage tête haute incrusté sur la vitre avant, le paysage qui se jetait à la rencontre de l’appareil continuait d’évoluer. Par plaques successives qui filaient sous l’appareil, étendues herbeuses ou bouquets touffus de buissons, la vie verdoyante se répandait.
Solange Fortitude se décida enfin à composer la fréquence d’appel indiquée sur le moniteur. La commu-nication s’établit.
— Alors c’est toi, Stuart ? interrogea-t-elle. J’ignorais que les conversations privées étaient désormais auto-risées. À toi.
Malgré le changement de fréquence, le haut-parleur s’obstinait dans la médiocrité. La voix de l’homme se força un passage.
— Elles ne le sont pas, tu penses bien. Simplement, j’ai vu ton nom sur la liste des requêtes de vol, donc j’ai attendu ton appel. Je suis en pause et un collègue a pris le relais. À toi.
— Bien joué pour la surprise. C’est vrai que tu parlais de passer au contrôle aérien. Je me souviens maintenant.
— J’avais envie de t’entendre, Solange…
La jeune femme se garda de tout excès d’enthou-siasme.
— Eh bien ! C’est fait, on dirait.
Son correspondant ne se laissa pas décourager.
— Alors cet itinéraire non conforme ? T’es passée en manuel, je parie.
— Affirmatif. Je n’aime pas me laisser porter, surtout par une machine. De toute façon, vu ce qui s’annonce, le trafic aérien ne doit pas être très dense.
— On ne te changera jamais, Solange.
Malencontreux commentaire. Formule d’apprenti sorcier trop vite lancée. Le soleil déjà livide blêmit encore, et la jeune femme se raidit.
— On change tous, de gré ou de force, finit-elle par lâcher.
 Devant elle, un mur de verdure entra soudain en scène. Solange redressa le manche, et les cimes serrées d’une forêt de pins de taille exagérée tentèrent d’agripper le ventre de l’aéronef au passage.
— Tu ne comptes donc pas rentrer sur Terre, finalement ? reprit l’homme.
— Ce n’est pas dans mes projets.
— On m’avait dit que tu devais prendre le prochain transit du Gaïa.
— C’est qui, on ?
Mais la question resta sans réponse.
La forêt de grands pins avait laissé la place au scintillement d’un lac immense et circulaire qui, deux cents mètres plus bas, précipitait avec furie sa surface bleutée sous l’appareil.
— En tout cas, après ce qui s’est passé, je suis sacrément content de savoir que tu es restée, ajouta Stuart avec un entrain qui sonnait un peu faux.
Solange indiqua qu’elle aussi et, au fil de ses réponses économes, la conversation glissa pour un temps vers le terrain sans risque des dernières péripéties du terra-formage et des considérations passe-partout sur les joutes politiques entre Mars et la Terre. Le lot de potins ordi¬naires, bien utile pour meubler les temps morts, ne fut pas non plus oublié.
Le long de la rive opposée du lac, semées comme des gros cailloux, on apercevait les structures rondes de dômes argentés. Ceux-ci prirent du volume, crachèrent des étincelles de soleil, puis s’engouffrèrent à leur tour sous le ventre de l’aéronef.
Le paysage minéral reprit ses droits, mais la chloro-phylle continuait de s’accrocher pied à pied à son austère relief.
Les plus grands des arbres, cependant, fouettaient l’air sans équivoque dans le vent qui forcissait.
Autour de l’appareil, des bandes d’oiseaux noirs sillon¬naient le ciel à grands coups d’ailes effarouchés, comme si un danger inconnu avait menacé dans le lointain.
Le ton de l’homme se fit plus concerné.
— À propos, t’étais où exactement ces derniers temps, pour qu’on n’ait aucune nouvelle ? Enfin, je veux dire, j’aurais été content de prendre contact avec toi.
— J’ai pris un break.
— Un break ?
— Affirmatif. À Ray-Bradbury. Cinq mois de repos au total. C’était mon dernier jour aujourd’hui. Mais comme tu vois, je préfère reprendre du collier au plus vite.
— Tu n’avais pas mis grand monde au courant, dis donc.
— Personne ne savait. J’en avais besoin. Je n’avais même pas emmené mon ordi, pour qu’on me fiche la paix.
Le haut-parleur avait maintenant renoncé à toute resti¬tution crédible de quoi que ce soit.
— C’est pour ça alors, croassa la voix de l’homme. Je t’ai envoyé plusieurs holos mais je n’ai jamais eu de réponse.
— Ah bon ?
— Mais non. Je pensais vraiment…
Les parasites submergèrent la fin de la phrase de Stuart et la communication se dilua dans une soupe inaudible.
— Pas de bol, commenta Solange.
Elle coupa le signal et ne fit aucun effort pour reprendre contact.
L’aéronef continuait d’avaler l’ocre et le vert du paysage martien à un rythme effréné.
Tout là-bas, le bleu du ciel s’estompait, envahi par les nuages sombres qui s’accumulaient.
Puis une nouvelle forêt surgit devant le Scarabée, artificielle cette fois-ci. Des pylônes gigantesques se dressaient par centaines. À leur sommet, des ailes scintil-lantes tourbillonnaient dans le vent. À leurs pieds, posés à intervalles réguliers, on reconnaissait d’autres dômes argentés, certains encore manifestement en construction.
Stuart revint à la charge.
— Allô Solange ! Tu m’entends ? appela-t-il. À toi.
— Affirmatif. Désolée, ça a coupé. Il y a eu des inter-férences. La tempête approche.
— Tu peux me rappeler sur cette nouvelle fréquence ?
La jeune femme s’exécuta.
À la grande satisfaction de son correspondant, la réception était meilleure.
— T’es partie sur une inter, c’est ça ? questionna-t-il.
— Affirmatif. J’ai été bipée alors que je m’apprêtais à quitter Bradbury. J’ai pu emprunter l’un de leurs Scarabées. Pas facile de changer de tenue là-dedans mais j’ai connu pire. Je viens d’avoir les premières infos sur le moniteur. Je saurai le reste en arrivant sur le Centre d’Intervention.
— C’est quoi le problème ?
— Une explosion sur l’unité Planète-Bleue.
— Alors là tu m’en bouches un coin ! Dire que j’y travaillais il y a encore quelques semaines !
— Tu es parti à temps, on dirait.
— Heureusement, l’unité a été totalement évacuée en prévision de ce qui s’annonce, je crois.
— Eh bien non, justement ! Il restait encore du monde et, apparemment, d’après ce qui vient de tomber sur le moniteur, l’explosion a fait des dégâts.
En dessous du Scarabée, les structures élancées des éoliennes avaient défilé, puis disparu.
Dépêchés par le vent, des tourbillons de particules enveloppèrent soudain l’aéronef.
— On dirait que c’est parti pour un tour de manège gratuit, constata Solange, plutôt pour elle-même.
Ses doigts experts effleurèrent un tapis de boutons lumineux, déclenchant d’invisibles sécurités. De puissants projecteurs s’allumèrent, perçant les nuages de poussière.
— Écoute, déclara Stuart à brûle-pourpoint, je sais bien que ce n’est pas le moment ni l’endroit, mais je tiens à te dire que je suis vraiment désolé pour Adrian…
Solange resta silencieuse.
— T’es toujours là ?
— Oui, je suis là, répondit la jeune femme d’un ton étrange.
— Je… Je n’ai pas pu être présent pour la cérémonie. Je t’ai expliqué pourquoi dans l’un des holos que je t’ai envoyés.
— Il n’y a pas de problème, Stuart.
— Donc… Enfin, si tu te sens seule, n’oublie pas que ma porte te sera toujours ouverte.
Solange avait rivé son regard sur l’extérieur.
— J’y penserai. Bon, écoute, ça ne va pas tarder à secouer sérieusement ici. Je vais devoir te laisser, articula-t-elle d’un ton monocorde, presque mécanique.
— Oui je comprends. À bientôt j’espère. Ça m’a fait plaisir. On garde le contact, hein ? Terminé.
La jeune femme salua et raccrocha. Située à l’extrémité gauche de son serre-tête, une petite barrette incurvée se redressa docilement pour se stabiliser en position verticale.
Dehors, derrière la paroi de Plexiglas du cockpit, le temps s’était encore assombri. La vitre était giflée par d’incessantes rafales de poussière. « …Température extérieure au sol six degrés Celsius, humidité : soixante pour cent, vent nord-est force neuf en rafales for-cissant… » continuait, imperturbable, la voix synthétique.
Solange s’était perdue dans ses pensées. Un coup de vent plus fort la tira de sa rêverie et son corps se remit en mouvement. Elle plongea le bras dans sa poche de poitrine et en sortit une cigarette orangée qu’elle alluma. Puis la jeune femme abaissa deux commutateurs, pressa trois boutons et par endroits, sur l’affichage tête haute, les inscriptions se modifièrent, les couleurs changèrent de ton. Enfin, elle se rejeta en arrière et, se calant dans son fauteuil, s’emplit les poumons de la drogue brûlante.
Le vent, à présent, secouait durement l’habitacle. Mais les volutes de fumée que Solange expira, dans cet habitacle aux voyants multicolores innombrables, ren-voyèrent pendant quelques minutes les teintes apaisantes de l’arc-en-ciel.

L’aéronef continuait de tailler sa route dans un environ¬nement de plus en plus agité. Il avait glissé dans les replis d’un gigantesque cratère d’impact et filait tant bien que mal vers un horizon indistinct qui brouillait le changement de relief qui s’annonçait.
— Tour de contrôle du Centre d’Intervention Noctis Labyrinthus, secteur nord-est, à Scarabée Bravo-17 Victor-Tango, bonjour. Confirmation d’identification, s’il vous plaît. À vous, déclama un peu plus tard une nouvelle voix grésillante dans le cockpit.
La barrette, docile, s’abaissa de nouveau à hauteur de la bouche de la jeune femme.
— Victor-Tango à Contrôle, bien reçu. Ici Lieutenant Solange Fortitude. Numéro de mission Charly-Fox-12-09. En approche de vos installations en vitesse optimum pour phase finale. À vous.
Le contrôleur lui indiqua son numéro d’allocation : piste numéro sept. Les conditions météo empirent, ajouta-t-il. Le lieutenant Fortitude voulait-elle qu’il charge les données actualisées en vue d’une procédure automa¬tique d’atterrissage ?
— Non ça ira, répondit Solange. Je vais tenter autant que possible la descente finale en manuel.
La jeune femme échangea avec la tour de contrôle les formules d’usage de fin de communication, attendit que le micro ait repris sa position d’origine sur son casque et ajouta pour elle-même, l’air excédé : « Qu’est-ce qu’ils s’imaginent ? Que je ne sais plus piloter un zinc dès qu’il y a un coup de vent ? »
Elle secoua la tête de dépit et se concentra sur la tâche à accomplir. Le jour désertait les lieux. L’appareil taillait maintenant sa route entre les deux falaises énormes et tourmentées d’un canyon plongé dans un morne cré¬puscule. Les projecteurs peinaient à percer l’atmosphère chargée. Tout autour, une véritable tempête faisait rage et imprimait des secousses toujours plus fortes.

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