1557

Cv 1557

CHAPITRE PREMIER
Il fit en sorte d’arriver à Saint-Quentin le samedi, veille de Pentecôte de l’an 1557. Cette ville du Vermandois d’environ huit mille habitants, réputée pour ses pèlerinages, attirait lors des fêtes religieuses nombre de croyants. Venus de Picardie mais aussi de régions voisines, ils célébraient, priaient, imploraient un miracle du saint apôtre et martyr qui donna son nom à la ville. Une humble chapelle, érigée au IIIe siècle, devint un sanctuaire. Au fil de la légende et du temps, elle s’agrandit et se transforma en une collégiale, témoignage de la ferveur des catholiques picards et provinciaux voisins en hommage à ce saint, auteur de nombreux miracles et guérisons.
Georges Montcalm, encore à plus d’une demi-lieue  , vit l’imposant édifice dans le soleil couchant, sur la hauteur de Saint-Quentin. Très soigneux de sa personne, chaussé de bottes hautes et souples protégeant en partie ses chausses souillées par le voyage, ce cavalier arborait une large cape sur un pourpoint dessinant des raies, devenues pour l’heure aussi ternes que sa monture. Il aiguillonna son cheval, voulant franchir la porte du bourg avant la nuit afin de trouver gîte et écurie convenables.
À l’approche des murs, il avisa une rivière peu large et sinueuse, la Somme, qui longeait une enceinte vieillissante avant de se perdre dans des marais. Une grande agitation régnait au portail sud. Les fêtes de la Pentecôte précédaient une foire annuelle courue dans la région. La porte d’Isle ouvrait sur l’une des entrées principales de la ville, la plus large, flanquée de deux grosses tours d’artillerie de construction visiblement récente. Cette entrée desservait de part et d’autre un large faubourg, protégé par un maigre rempart. Elle donnait également accès à une chaussée pavée assez pentue menant vers les hauteurs de la cité. Sous le porche se bousculaient paysans, pèlerins, mendiants, marchands de toutes sortes, attelages chargés de vivres et de vin. Tous cherchaient à passer de front, leurs bestiaux tirant des charrettes de fourrage où s’entassaient vieillards, infirmes ou paysannes avec leur marmaille. La foule piétinait, s’invectivait, avançait en désordre, se retardant elle-même.
Le guet civil posté là haranguait la populace pour qu’elle se canalise et se hâte de pénétrer en ville, visiblement désireux d’en finir avant la nuit avec ce flot humain désordonné. Cette invasion se répétait chaque année à l’occasion des célébrations du martyr et des principales fêtes religieuses souvent suivies par les foires aux bestiaux, aux grains et aux toiles. Sitôt les portes refermées, la garde irait se régaler à l’auberge Au Pot d’Étain de quelque poule au blanc et salmis de pintade, cuissot de chevreuil ou de sanglier. Pour les amateurs de poisson, on y servait une délicieuse panade de chair de brochet nappée de sauce d’écrevisse ou encore des carpes farcies. Le tout largement et gaiement arrosé. L’endroit, sis dans une lourde bâtisse de bois sous un toit d’ardoises pentu, attirait pour sa cuisine mais aussi pour sa cave. Bien qu’éloigné du centre, l’établissement n’accueillait pas seulement la milice civile locale mais des Saint-Quentinois au bec fin. Cela aurait d’ailleurs pu être l’autre enseigne de ce relais qui recevait toute l’année pèlerins, soldats à pied, cavaliers, voyageurs ou courriers de poste. Tout était aménagé de sorte que chacun puisse trouver bon couvert et repos dans ses murs, à défaut dans les communs attenants.
Montcalm fut parmi les derniers à franchir le rempart d’Isle flanqué de ses deux tours de pierres. Malgré ses nombreuses lieues de chevauchée, il affichait encore une belle prestance. Son toquet   aux larges bords de feutre gris laissait échapper une chevelure blond roux. De même couleur, moustaches et barbe taillées donnaient du caractère à ce visage aux traits réguliers. Il paraissait à peine trente-cinq ans, avançait le corps droit sur une sellerie alourdie de fontes de cuir fauve. En d’autres circonstances, sans la fatigue du voyage, on l’imaginait encore plus fringant. À son allure, on le devinait cultivé. Lorsqu’il parut devant le guet, il s’inclina légèrement, marquant son respect et, dans un français sans accent – ce qui tranchait fortement avec le patois local –, il s’enquit d’un endroit où loger. Il venait à Saint-Quentin pour la première fois. Le guet s’empressa de lui recommander l’auberge relais Au Pot d’Étain, deux rues plus haut, à main droite, l’enjoignant de ne point se baguenauder, faute de ne trouver, s’il tardait, que paille et foin pour lui et sa monture. Montcalm toucha le bord de son feutre pour remercier. Il avança lentement à la suite de la fourmilière et de ses charrois qui progressaient péniblement dans la montée de la rue principale. Pris d’impatience, il fit piaffer son cheval et profita du mouvement de surprise et d’écart pour dépasser le gros du lot, se hâtant de rejoindre le lieu indiqué. Bien lui en prit, car il ne restait déjà plus dans l’auberge qu’une chambre sombre sous les combles et une stalle, où le palefrenier de service mena, dessella et bouchonna son cheval. Ce dernier eut l’air de se satisfaire des soins et de l’endroit, car il se trouva logé aux côtés d’une jeune jument, un peu efflanquée, certes, mais il s’en accommoderait.
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Philippe II, roi d’Espagne, fils de l’empereur Charles Quint   retiré dans une abbaye de la province espagnole d’Estrémadure après son abdication   et Henri II, roi de France, second fils du regretté François Ier, avaient repris le flambeau guerrier de leurs pères. Ils persévéraient dans les affrontements répétés des guerres d’Italie. En 1556, forte des troupes de l’Allemagne, des Flandres et celles de la reine d’Angleterre en renfort (Marie Tudor avait épousé Philippe II en 1554), l’Espagne étendait sa menace sur le royaume de France de façon plus pressante que jamais. À Bruxelles, Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, gouverneur des Pays-Bas espagnols, commandant en chef des troupes impériales, avait rassemblé une imposante armée composée de soldats réguliers, renforcée de mercenaires venus de divers pays. La rumeur laissait entendre qu’une force d’au moins trente-cinq mille fantassins, soutenue par douze mille cavaliers, allait déferler sur la Champagne ou la Picardie. Le nom de la ville de Guise, place picarde fortifiée, revenait souvent dans les propos. Un danger réel pesait aux frontières du royaume. L’armée royale, l’élite d’Henri II, guerroyait en Italie sous le commandement de François de Guise. Emmanuel-Philibert pouvait ainsi profiter d’une moindre présence des troupes françaises aguerries sur leur sol, lui offrant l’opportunité de prendre des villes clefs, voire de s’ouvrir le chemin de la capitale.
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Pour l’heure, Saint-Quentin en liesse et cependant recueillie priait pour les siens, vivants ou morts, pour le roi et pour soi. À proximité de l’hôtel de ville, magnifique dentelle de pierre à la façade gothique flamboyant se dressait, rue Saint-André, le beffroi en forme de tour carrée. Les étages inférieurs construits en grès abritaient la prison municipale. L’édifice surplombait les habitations bourgeoises du centre. Seule la collégiale, à peu de distance de lui et juchée sur le point le plus élevé de la cité, le surpassait par sa hauteur. Du clocher, la vue s’étendait à des lieues au-delà des remparts, par-dessus les collines environnantes. La cloche principale appelait à la grand’messe, s’époumonant par tous ses abat-vent. L’intérieur de l’église impressionnait. D’ordinaire nu et froid, il s’habillait, pour célébrer les fêtes importantes, de lourdes tapisseries tendues le long de la nef et se rejoignant autour du chœur. D’épais tapis de laine à motifs couvraient l’allée centrale. Nombre d’étendards civils ou militaires drapaient de leurs couleurs vives les hautes colonnes soutenant une voûte digne des plus belles cathédrales. La lumière tombant des vitraux du double transept attisait ors et vermeils sortis pour la circonstance. Bientôt, encens et cierges circuleraient aux mains des officiants en cette messe de Pentecôte.
Levé à l’aube selon son habitude, Montcalm n’assisterait pas à la messe. Aucun bruit ne s’élevait encore de l’auberge ni de la rue. Il dévora le demi-chapon, reste du souper monté la veille dans sa soupente. Toilette faite, linge de corps changé, habits dépoussiérés, il partit à pied découvrir la ville. Les habitations de bois aux façades simples, adossées aux fortifications près de la porte d’Isle, dépassaient rarement un étage. Malgré l’heure matinale, les volets commençaient à s’animer, dévoilant pour certaines fenêtres des carreaux ouvragés faits de losanges colorés sertis de plomb. Des silhouettes féminines encore ensommeillées ouvraient leurs croisées sur la rue, ignorant qu’elles s’offraient dénudées au regard du passant. Si certaines répondaient à son sourire, d’autres l’amusèrent en s’esquivant, visiblement surprises. Il continua de suivre un long boulevard bordé de maisons accolées, souvent modestes. Il pensa qu’il ceinturait la ville tel un chemin de ronde. Au passage, Montcalm dénombra six portes : Pontoiles, Saint-Martin, Vieux Marché, Saint-Jean, Remicourt et enfin d’Isle. Les principales – ce qu’il apprit ensuite   ouvraient sur La Fère au sud, Ham à l’ouest, Cambrai au nord. Le rempart, assez vétuste, était flanqué de quelques tours fatiguées. Durant sa promenade, il vit des hôpitaux : Buridan, Saint-Antoine, Saint-Jacques. Un béguinage, des maisons de refuge ou hospices, de grandes abbayes comme celles des Jacobins et des Cordeliers. La fin de sa visite le ramena à la porte d’Isle confirmant l’existence d’un large boulevard ceinturé en partie par la Somme et ses marais.
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Les habitants, dans leur tenue des grands jours, se dirigeaient en famille vers la grande église pour assister à la messe solennelle. Lors des célébrations majeures, on exposait les reliques de saint Quentin. La légende de ce martyr avait de quoi étonner. Montcalm s’en fit conter l’histoire. Natif de Rome, Quentin arriva au IIIe siècle pour évangéliser la région. Il y fit de nombreux miracles, rendant la vue à l’aveugle, faisant parler le muet, entendre le sourd, marcher le paralytique. Sa renommée grandissante lui valut d’être jalousé puis emprisonné par un gouverneur romain du Vermandois qui essaya, sous la torture, de lui faire abjurer sa foi. Rien n’y fit. Il finit par lui infliger un supplice d’une férocité inouïe consistant à traverser son corps, de haut en bas, par deux broches de fer. Finalement, on le décapita et son corps fut jeté, en secret, quelque part dans les marécages de la Somme. Cinquante ans plus tard, une riche aveugle romaine nommée Eusèbie, guidée par un songe, retrouva le lieu. Par ses prières, elle fit ressurgir des eaux le corps et le chef du martyr. Elle voulut aller l’ensevelir à Vermand, localité voisine, mais lors du transfert, les bœufs tirant le convoi s’arrêtèrent en haut d’une colline, refusant d’aller plus loin. Eusèbie interpréta ce signe comme une volonté divine et on enterra Quentin à cet endroit. Elle lui fit élever une modeste chapelle et recouvra la vue par miracle. La collégiale trône exactement à cet emplacement.
Vers dix heures et demie, Montcalm poussa le portail de l’auberge Au Pot d’Étain. Il s’attendait à y voir régner l’effervescence qui précède les banquets des jours de fête : patrons empressés fustigeant tous ceux qui n’avançaient pas, ou pas assez à leur goût. Volaillers et sauciers accompagnant la broche, servantes dressant les tables. Il demeura incrédule, ne voyant qu’une cuisinière d’une quarantaine d’années, sobrement vêtue, qui allait ici et là avec calme et bonne humeur. Dans la vaste cheminée, le feu semblait avoir été entretenu toute la nuit et les bûches s’étaient transformées en lit de braises. Sur une double broche actionnée par de gros poids de plomb, tournait, au plus haut du foyer, une lourde enfilade de chapons. Au-dessous, deux agneaux rôtissaient lentement. Il ne put s’empêcher de demander :
– Vous êtes seule pour préparer tout cela ?
– Bien le bonjour, cavalier. Je m’appelle Thérèse. Cuisinière de mon état, je suis allée prier à prime  , ainsi la maisonnée peut se montrer vêtue de beau à la grand’messe. Mon mari le répète souvent : Y’a un temps pour tout et des endroits pour chacun de nous autres. C’est lui qui s’est chargé de votre cheval hier au soir. La bête, comme vous, mourait de faim et de soif. Mon Julien n’en a pas encore fini ce matin avec l’écurie, mais dès qu’il le pourra, il viendra me prêter la main. Il est brave, mon homme.
– En attendant sa venue, je voudrais pouvoir vous aider.
– Comment ça, Monsieur ?
– Je ne sais, dites-moi…
– Laissez, laissez. Tout sera prêt à temps. Les potages, pâtés, légumes, tourtes salées et sucrées, ont été préparés à l’avance. Seules les viandes vont nous occuper jusqu’à midi. Nous allons bientôt voir revenir ma maîtresse et sa fille pour dresser et garnir les tables. Paraît qu’on a dû refuser du beau monde pour le service du jour. Julien se chargera de tirer les vins de fête : du blanc venu de la Champagne et des rouges de Loire qu’il mettra en pots…d’étain, bien entendu.
Montcalm se montrait confondu devant tant de naturel et de simplicité. Il insista :
– Rendez-moi utile, j’ai le goût et quelque pratique de la cuisine, ça m’amusera !
– Alors, si vous y tenez si fort… Prenez avec précaution le récipient qui recueille le gras puis, avec cette flagelle de crin, à tremper souvent dans la graisse, enduisez avec soin la peau des agneaux. Qu’elle devienne une gourmandise à part, craquante, avant la chair moelleuse. Mais ce faisant, prenez garde à ne point vous rôtir avec elle !
Elle eut un beau rire de gorge qui le fit sourire. Il s’exécuta. L’observant à la dérobée, Thérèse s’étonna de son savoir-faire pour les choses de bouche.
Lorsque Marie, la patronne de l’auberge, accompagnée de sa fille Anne, parut dans la grande salle, elle n’en crut pas ses yeux. Le cavalier de la veille, un moment entrevu au souper, s’était transformé en saucier ! Il devança la réprimande :
– Je suis seul en cause. Je voulais me rendre utile… devant tant de labeur.
– C’est la première fois que je vois un hôte s’occuper du repas.
– J’espère ne pas avoir gâté de si bonnes viandes en les sauçant. Leur agréable fumet et ma faim me conduisirent ici avant l’heure.
– Thérèse, as-tu offert quelque chose ? un rôt ou du pâté ? à boire ?
– Il n’a rien demandé, Marie.
– Mais parfois on devine… on propose.
– Elle avait tant à faire. C’est moi qui ai insisté pour aider. Une question : je vais séjourner à Saint-Quentin quelque temps, vous serait-il possible de m’allouer, après les fêtes, une autre chambre que celle que j’occupe, où je puisse prendre mieux mes aises et peaufiner mes dessins et croquis ? car voyez-vous, pour ce travail délicat, la lumière est importante.
– Ce sera fait après-demain. Toutefois, à mon hôte qui joue les aides en cuisine, je serai heureuse d’offrir le repas du midi.
– Merci beaucoup. Mais pour tout dire, cela m’a rappelé le bon temps quand ma défunte mère enseignait à mes sœurs et moi-même tours de main et recettes de sa façon. J’ai dû en garder quelque chose. La nostalgie certainement.
Pendant cet échange, Montcalm avait croisé le regard d’Anne. Elle l’observait avec curiosité. Comme Marie, elle portait avec grâce une cotte de dessous  prise par un demi-ceint et par-dessus une robe longue jaune (celle de sa mère était bleue), à larges manches et parements de velours, ceinturée d’une cordelière. Béguin  sur la tête et mules de velours aux pieds ajoutaient à leur élégance. Ce raffinement vestimentaire surprenait. L’heure avançant, elles allèrent revêtir les tenues du service.
 
CHAPITRE II
Marie, troisième enfant d’une famille de commerçants aisés   négociants en grains   reçut une éducation religieuse dans sa ville natale, Chauny, située à moins de huit lieues de Saint-Quentin. Elle poursuivit ses études jusqu’à l’âge de seize ans et se passionna entre-temps pour la danse et la musique. Douée pour la viole, elle envi¬sageait de gagner sa vie grâce à son instrument. Elle se doutait qu’il lui faudrait quitter la région pour aller se perfectionner à Paris. La famille comptait cinq enfants dont trois frères, ce qui assurerait, le moment venu, la continuité du négoce. Ses parents, en dehors de l’éloignement, ne voyaient pas d’un mauvais œil le choix de Marie. Ils aimaient cette jeune et jolie fille au caractère enjoué mais sérieux, de nature saine, équilibrée. La vie en décida autrement.
Pour fêter ses dix-huit ans, son père, Jean Vallier, l’emmena avec ses frères aînés à Saint-Quentin où se tenait la traditionnelle foire aux tripes et boudins. Au quartier Saint-Jean se dressaient de grandes tentes pour que les gens d’ici et d’ailleurs puissent faire bombance et se distraire. Tous se trouvaient attablés, serrés les uns contre les autres, au long de tréteaux où l’on servait différentes sortes de boudins, tripes et charcuteries locales, accompagnées de pichets de bière et de vin. Le soir venu, des musiciens s’installèrent sur une estrade. Les convives commencèrent à évoluer au son d’une gaillarde. Marie entraîna son père puis ses frères dans une succession de pavanes et de courantes avant qu’un lieutenant de cavalerie, grand, élégant dans sa tenue d’officier, ne se présente et sollicite la permission d’inviter la jeune fille. Elle avait souvent dansé avec des garçons de son âge, mais pour la première fois elle avait pour cavalier un militaire, d’au moins quatre ans son aîné. Dans une volte bien rythmée, il la conduisit souplement, souriant. Elle répondait sans aucune peine à son sourire, se laissant aller à l’une de ses distractions favorites. Jean Vallier, fier de sa fille si alerte et gracieuse, sa longue chevelure blonde encadrant un visage à la peau claire où pétillaient des yeux améthyste, reconnut en son for intérieur que ce couple avait beaucoup d’allure. Ses fils courtisaient d’autres jeunes filles, aussi Marie fit-elle plusieurs danses au bras du même homme, y prenant un plaisir de plus en plus évident. Lorsqu’il la raccompagna, le regard de Marie pétillait, et son père comprit immédiate¬ment que l’officier lui plaisait. Afin d’en savoir plus sur lui, il l’invita à boire en leur compagnie. Marie en rosit d’émotion. Il dit s’appeler Clément Dassonville, originaire de Tours, fils unique d’une mère soignante bénévole et d’un père commandant de cavalerie, tradition familiale oblige. Sa compagnie stationnait pour le moment à La Fère. Il connaissait Saint-Quentin pour y avoir séjourné lors de manœuvres aux environs. Dans quelques jours, la troupe partirait vers la Champagne afin d’aller renforcer l’armée de François Ier dans la nouvelle et, s’il comptait bien, huitième guerre d’Italie. Comme contrariée à l’annonce de ce départ prochain, Marie, rougissante, osa demander :
– Ces guerres ne finiront donc jamais ?
– Que vous répondre ? Je sers une armée de métier. Mais je réprouve au fond de moi ces conflits qui infligent aux populations civiles la perte de maris, de frères, de proches, et créent aux familles des dommages de tous ordres. Que dire des terres qui ne sont plus cultivées ou pas récoltées à temps en l’absence de bras ? Ce sont là sources de famines, désolations, épidémies et morts. Sans compter le lot de malheurs et d’exactions qui s’ensuivent : rapines, pillages, viols et tueries en masse.
Ce discours plut à Jean Vallier qui, au-delà du soldat et malgré la brièveté de leur échange, vit en ce cavalier un homme loyal et responsable. Sa fille ne le quittait plus du regard.
– Lieutenant, je ne sais quand il vous sera donné de revenir dans la région, mais si vous passez près de Chauny où nous sommes, rendez-nous visite. Il se pourrait entre-temps   car c’est son projet   que Marie s’en soit allée à Paris perfectionner sa pratique de la musique. En vous voyant ce soir si gentiment accordés, je me suis souvenu de l’attitude de ma mère jadis à mon égard, dans une situation presque semblable. Elle fut compréhensive et généreuse. Aussi je ne m’oppose pas, si tel est votre souhait réciproque, à ce que vous correspondiez afin de ne point vous perdre de vue.
Marie, émue, se jeta au cou de son père tandis que Clément s’inclinait respectueuse-ment.
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Marie l’épousa six mois après son retour de la campagne d’Italie où il s’illustra bravement. Un coup d’épée avait légèrement balafré la joue de son bel amour, fraîchement nommé capitaine. Cela le rendait à ses yeux doublement aimable. De ce mariage béni des deux familles naquit Anne, fin septembre 1539. Le jeune ménage s’installa près des parents de Clément qui possédaient une propriété en bordure de Loire. Les Dassonville employaient un couple de jeunes domestiques, logé dans une dépendance avec leurs deux enfants. Le dernier-né avait un mois de plus qu’Anne. Ainsi, Thérèse, cuisinière de la maison, devint-elle naturellement sa nourrice. Julien, son mari, était l’homme à tout faire. Qualité appréciée, car Clément Dassonville partait en campagne parfois plusieurs mois. Tout ce monde, enfants compris, vivait en bonne harmonie. Anne montra très jeune des dispositions pour des jeux réservés habituelle¬ment aux garçons, encouragée en cela par son père. Bien avant ses treize ans, Clément lui transmit son savoir de cavalier : la monte sous toutes ses formes. De plus, il l’initia à d’autres disciplines qu’il jugeait nécessaires en ces temps de conflits répétés : manier l’épée, tirer à l’arc, se défendre en combat rapproché et, un peu plus tard, se servir d’une arme venue d’Italie, le pistolet. Elle acquit une souplesse, une endurance et une adresse que beaucoup de garçons plus âgés lui enviaient. Elle fit de brillantes études, se révélant douée dans le domaine scientifique. Elle s’imprégnait comme une éponge de tous les savoirs dispensés. Une exception, la musique, à laquelle sa mère tenta vainement de l’intéresser. Durant les absences de Clément, elle s’entraînait chaque jour avec son fidèle Julien, devenu une sorte de parrain, au maniement des armes afin que son père apprécie ses progrès au retour. Malgré son caractère bien trempé, elle fondait comme sucre à sa vue.

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