Virtual Insanity

Cv virtual insanityUn bruit enfle et s’incorpore à mon rêve, venant agresser ma conscience et troubler cette représentation imaginaire, cette métaphore reflet d’une tare de mon subconscient …
Gargouillis métallique incongru, grésillement pseudo musical insipide : le signal synonyme du dépassement de l’heure fatidique.
La bête vient de se réveiller et ses cris insupportables résonnent dans ma boîte crânienne. Je risque ma main à découvert, il faut absolument que cela cesse. Mon bras tendu, seule partie de mon corps à avoir récupéré ses capacités locomotrices, tâtonne avec fébrilité mais conviction, cherchant le moyen d’en finir, lorsque l’extrémité de l’un de mes doigts trouve enfin le bouton et l’enfonce… Le radio-réveil se tait, s’avouant vaincu et à court d’arguments.
Les lundis matins ne devraient pas exister…
Je tente désespérément d’entrouvrir les yeux, de les habituer à la pénombre avant d’allumer la lumière. Il faudrait maintenant que je me lève, j’en suis totalement conscient, mais j’ai la tête dans le cul et c’est sans doute pour ça que mon corps ne réagit pas, restant « flasquement » avachi sur le lit en espérant peut-être la fin du monde, ce qui m’éviterait bien des efforts.
Un faible souffle s’extirpe d’entre mes lèvres produisant une sorte de grognement atténué, inarticulé : une régression du langage humain qui correspondrait à peu près à un putain… fait chier…
Au bout de cinq minutes l’influx nerveux semble enfin arriver jusqu’à mes muscles et mon petit cul daigne enfin se lever pour me permettre de quitter définitivement cette léthargie. Je réussis à me faufiler à travers les tas de vêtements, plus ou moins propres, aban¬donnés là dans le désordre le plus méthodique, les magazines éventrés, le rouleau d’essuie-tout, des feuilles de cours victimes de mon lâche désintérêt… puis je titube jusqu’au frigo.
Il me reste une demi-heure pour émerger complètement et me préparer.

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Le moteur s’ébroue à la première pression sur le démarreur, il prend vie et le battement régulier et puissant de son cœur métallique réchauffe le mien par son ronronnement. Le bruit de mon monster m’enveloppe, m’électrise doucement parsemant mon corps de frissons : prémisses d’excitation, promesses d’extase. J’enclenche la première et me laisse conduire.
Je suis, au choix, de trop bonne humeur ou encore trop dans le pâté pour m’énerver contre les « caisseux » qui se traînent ou conduisent comme des cow-boys. Il est un peu plus de huit heures, le moment où la majorité des êtres socialisés finissent par affronter la dure réalité du quotidien et se traîner avec plus ou moins d’entrain vers leur bureau, leur usine, leur école… en songeant à la magnifique journée de merde qui se profile devant eux avec insistance. J’en profite pour utiliser à bon escient ces facultés visuelles dont nous sommes dotés, nous les vertébrés, j’en profite malheureusement aussi pour accroître ma frustration ; je ne peux toucher qu’avec les yeux. Que choisir entre ces jeunes working girls que je mate sans complexes en les dépassant aux feux… ou ces sensuelles lycéennes à peine majeures qui semblent plus que conscientes de leur pouvoir de séduction et qui en profitent, outrageusement au goût de certaines personnes bien pensantes…
L’avantage de la moto, à défaut d’être pratique et en dehors du plaisir qu’elle procure par rapport à une voiture, est qu’elle permet le matin d’affiner un réveil trop brutal et mal achevé. Elle me communique un enthousiasme simple… et, en plus de me décoiffer, me colle des moustiques sur la tronche.
J’arrive alors à la fac, imminent lieu de glande, où je peux mettre en pratique un autre avantage de la moto : la frime.

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Je continue à m’éveiller doucement et agréablement en caressant de mon regard, à défaut d’autre chose, les courbes séduisantes des étudiantes que je croise, cherchant leur regard, tentant de provoquer un sourire. Je me dirige vers l’entrée du bâtiment en réprimant un peu ma bonne humeur mais mon dur réveil est déjà bien loin, supplanté dans mes pensées par quelques images délicieuses : visages, lèvres m’appelant d’un frémissement, jambes joliment modelées mues par des muscles fessiers de toute beauté, tentants, poitrines lourdes tressautant au rythme des pas, étendard féminin fièrement présenté, ou seins menus, délicats, moulés dans un haut qu’on voudrait voir mouillé ou disparaître… Bref, la journée commence plutôt agréablement, même si ça ne va pas durer. D’ailleurs il faudrait peut-être que je réfrène mon excitation, une raideur m’empêche déjà de marcher normalement et je ne voudrais pas être contraint de me taper une queue dans les chiottes de l’université.
Je retrouve Greg et Matilda dans le hall devant les amphis D et E. Greg est un copain de lycée, Matilda est sa nouvelle petite amie depuis presque un mois (autant dire une éternité pour ce dragueur invétéré) et accessoirement sa sixième depuis septembre. En fait de dragueur, Greg n’est pas ce beau gosse un peu macho qu’on pourrait imaginer, il est bien un peu arrogant, mais un tel succès avec les filles rendrait sans doute orgueilleux le plus modeste des hommes. Il n’essaye pas non plus d’étendre son palmarès, d’enrichir sa collection, enfin pas tout à fait je crois, il a seulement du mal à trouver la bonne, celle avec qui il pourra rester, celle qu’il saura garder. Pourtant, il ne me semble pas exception¬nellement beau… enfin je ne vois pas ce qu’il a de plus, je ne comprends pas sa supériorité esthétique vis-à-vis de moi. Cependant, je dois bien avouer que je suis loin de posséder son aisance relationnelle et sa facilité oratoire, très loin. En fait je pense qu’il me manque principalement sa science aiguë du contact… Et je reste donc seul, continuellement seul, trop exigeant vraisemblablement et surtout trop timide, sûrement trop introverti.
Matilda est blonde, plutôt grande pour une fille, possède des formes pulpeuses plutôt… intéressantes… et elle est très sympa, bien qu’un peu trop simple à mon goût, mais faut-il s’attendre à mieux de la part d’une blonde ?… Surtout, c’est la copine de Greg, je m’interdis donc d’avoir des vues sur elle.

— Salut Tilo, prêt pour une matinée de folie… ?
Ce qu’il y a de cool avec Greg c’est qu’il paraît toujours motivé, même pour trois heures de cours magistral avec le prof le plus chiant et le plus soporifique qui puisse exister. En parlant de ce prof, il me rappelle une phrase anonyme que j’ai lue parmi les nombreuses inscriptions qui recouvrent les pupitres des amphis : « Si l’ennui était mortel, cet amphi serait un cimetière. »
— Ouais c’est ça… si ça te dérange pas je préférerais qu’on parle de choses plus gaies. Tu vas me faire de plus en plus regretter de m’être levé.

*****

Dernier cours de la journée, nous sommes assis au tiers supérieur de l’amphi, contraints d’assister à ce monologue ennuyeux, tentant de différencier dans le discours débité d’une voix monocorde les très légères variations d’into¬nation, signes de l’importance de la loi édictée.
Cela fait plus d’une heure et demie que ça dure, mais ce prof paraît posséder le pouvoir sadique de stopper le cours du temps et il n’a aucun remord à en abuser. L’auditoire est de plus en plus dissipé, de moins en moins concentré, et on commence à discuter un peu partout. Le rythme des soupirs d’ennui se fait de plus en plus rapide et régulier. Les coups d’œil pleins d’espoir sur la montre ne s’espacent que rarement de plus de trois ou quatre minutes…
À cela vient s’ajouter l’alcalose postprandiale, phénomène digestif d’endormissement qui annihile toute tentative de résistance. La nourriture industrielle du RU, si elle n’a pas l’avantage du goût, conserve le défaut caractéristique du repas du midi : elle provoque cette irrépressible envie de sieste, surtout quand la digestion débute en plein cours de « chimie orga ».
L’esprit divague, tente de s’évader, mais il est rappelé à l’ordre et doit à nouveau se concentrer sur ce monologue dénué de toute émotion, sur ce personnage impassible qui prend mécaniquement plaisir à dérouter son auditoire, à tester les limites de notre attention et à aller bien au-delà.
L’aiguille finit inexorablement par s’approcher de l’heure, la fin du cours arrive enfin et, avec elle, le soulagement. Les esprits se relâchent, reprennent leur liberté et reviennent à la futilité et à la légèreté de propos. Les discussions d’étudiants reprennent, des propos de jeunes cons, heureux de l’être encore pour quelques années d’insouciance.

*****

Après cette journée d’intense labeur, je suis plutôt pressé de rentrer et de me coucher pour tenter de réduire l’énorme temps de sommeil déjà perdu qu’une vie ne suffirait pas à récupérer.
Je démarre ma moto et je quitte rapidement la fac.
Bien que je sois encore en ville, je ne peux m’empêcher de rouler au-dessus de la vitesse autorisée. Mais il n’y a personne dans la rue que j’emprunte, je ne ressens donc pas le danger et puis je suis pressé d’arriver. Je m’amuse à prendre un virage serré à vive allure, repoussant les limites d’inclinaison, vérifiant consciencieusement certaines lois de la physique. Je tourne plus brutalement la poignée d’accélérateur et prends mon pied à sentir le moteur monter dans les tours et me propulser en avant de plus en plus vite, l’aiguille du tachymètre dépasse maintenant cent-vingt kilomètres heure.
« Oh putain !… »
Je tire subitement le levier de frein et enfonce la pédale de mon pied droit… mais j’ai beau freiner comme un malade, ma moto conserve son inertie, la roue arrière finit par dépasser la limite de l’adhérence et je commence à partir en travers, mais je n’arrive toujours pas à m’arrêter.
Je ne peux plus qu’attendre… attendre le crash…
J’ai bien vu le camion qui débouchait là-bas sur la droite, mais, visiblement, lui ne m’a pas vu, je roulais trop vite, beaucoup trop vite. J’ai beau freiner aussi fort que ma conscience me le permet, le camion se rapproche de plus en plus. Les yeux exorbités, l’ensemble de mes muscles totalement tétanisé, je ne peux que me résoudre à attendre la collision et à espérer m’en tirer. Ma conscience se restreint à cette masse informe et compacte, concentrée sur l’impact inévitable. Je n’arrive plus à réfléchir, je n’en ai d’ailleurs plus l’utilité. Je ne sens plus mon cœur battre, je n’entends plus rien, je n’ai plus l’impression de contrôler mes gestes, je ne vois que l’obstacle, inévitablement là, toujours plus proche, de plus en plus immense et menaçant.
Dix mètres… cinq mètres… trois… puis deux… et enfin l’obscurité, le noir total, plus rien que le néant.

*****

Ne vous êtes vous jamais demandé
si le monde dans lequel vous viviez
(… ou dans lequel vous croyez vivre…)
était bien réel ?…
 

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