Un enfant de la brousse

Cv un enfant de la brousseAVANT-PRÉFACE
– Qu’y a-t-il pour votre service, Messieurs Dame ?
– Voilà, dit l’homme un rien gêné, nous avons une petite fille et nous avons perdu la seconde… bruta-lement. Ma femme ne veut plus avoir d’enfant mais moi j’aimerais avoir encore un enfant et si possible, un garçon…
– Vous le voudriez blond, brun, avec des yeux verts, bleus peut-être ???? et vous, Madame, que voulez-vous exactement ?
– Moi, dit la femme tristement, je voudrais avoir la paix… et je crois que je ne pourrais plus avoir d’enfant…
– Même un garçon ?
– Un garçon, pour quoi faire, pour qu’il meure comme ma fille, un beau matin ??? Non, j’ai trop de chagrin… bien sûr un garçon ça serait bien…
– Et si je vous disais, moi, que vous allez avoir un enfant, que ce sera un garçon ? Hein, qu’est-ce que vous en dites ? Je vais même vous dire mieux, ce sera un garçon et j’en serai la marraine, je le vois vivre très vieux et il portera une robe noire.
– Une robe noire ? Mon Dieu, un curé !!!! s’exclama la femme dépitée,
– Allez, et n’oubliez pas, j’en serai la marraine et c’est moi qui paierai la fête du baptême, il y aura à boire et à manger pour tout le village et il y aura même un orchestre… on s’en souviendra…

À peine sortis de chez la cartomancienne, l’homme et la femme se regardèrent incrédules.  
– Je pense qu’elle dit n’importe quoi ! soupira la femme.
– Je ne crois pas, dit l’homme, cette femme ne s’est jamais trompée… Rappelle-toi qu’elle avait même annoncé la fin de la guerre et qu’elle a eu pas mal de soucis avec ça ! Faisons lui confiance, nous n’avons rien à perdre…
 
PRÉFACE
On m’a toujours dit que pour qu’une vie soit bien remplie, il fallait avoir planté au moins un arbre, avoir construit une maison et écrit un livre.
Des arbres, j’en ai planté des centaines, que dis-je des centaines, des milliers, de véritables forêts que je peux voir maintenant, quarante ans après, non sans une certaine émotion, et pourquoi ne pas l’avouer, une certaine fierté.
J’ai aussi construit une maison… toute une épopée… mais ça fait partie du jeu… et peut-être le raconterai-je plus loin.
Mais je n’ai toujours pas écrit de livre !!!!  J’ai un peu essayé, j’essaierai encore… mais je ne suis pas certain d’être capable d’écrire un vrai roman.
Alors, je me suis dit que je pourrais au moins écrire mon histoire. Pas mes mémoires, il ne faut pas exagérer non plus. Non, juste mon histoire, tout simplement. Non pour qu’elle soit publiée, même si par certains côtés elle mériterait de l’être compte tenu de mon parcours de vie atypique, mais simplement pour qu’un jour, un enfant, un petit-enfant, un arrière-petit-enfant, connaisse une partie de ses origines, sache d’où il vient. C’est une question que je me suis souvent posée comme beaucoup je suppose. Et comme beaucoup, j’ai fait quelques recherches généalogiques au sein de ma famille d’abord, puis sur internet, mais quand on a comme moi une origine « étrangère », que la famille a vécu mille histoires dans plusieurs pays différents, sur plusieurs continents, cela devient vite difficile.
Il reste les « fables » familiales qu’on se transmet de génération en génération.
C’est fou le nombre de gens qui sont d’anciens nobles déchus et ruinés, qui ont été spoliés d’un château, d’un titre, qui sont des bâtards de princes ou de rois, ceux dont la famille a été très riche et qui sont aujourd’hui complètement désargentés, ceux qui ont une histoire de trésor caché quelque part, dont un aïeul a été conseiller du roi, ministre du tsar, confident d’une reine, précepteur d’un grand de ce monde, que sais-je encore ?
Il faut s’inventer une dynastie, une histoire reluisante, un passé glorieux. Quand on n’est pas capable de sortir soi-même de l’ornière, il semble qu’il faille tout de même redorer son blason !!! se justifier, d’une certaine manière, vis-à-vis de sa postérité.
À ce titre-là, je ne suis vraiment pas différent des autres, mais je pense qu’il faut, à un moment donné, que la réalité laisse la place aux rêves, chimères et autres billevesées.
La vie est ce qu’elle est, différente pour l’un ou pour l’autre, plus douce pour certains que pour d’autres. Une boutade dit qu’il vaut mieux être jeune, riche et beau que vieux, pauvre et malade.
En ce qui me concerne, je dis qu’il vaut mieux être heureux que malheureux.
Sur ces considérations de « petite philosophie », j’ai donc décidé d’écrire mon histoire, simplement, avec tout ce que j’ai effectivement vécu, ce que j’ai cru peut-être vivre, les pays et les gens que j’ai connus, mes rêves et mes ambitions, mes réussites et mes échecs, mes joies et mes déceptions, mes expériences bonnes ou mauvaises, mes souvenirs, ceux qui sont vivaces, ceux qui sont un peu effacés, ceux que mon esprit a certainement enjolivés pour les rendre plus acceptables, ceux que ma mémoire n’a pas retenus parce qu’ils étaient insignifiants, ou contraires à mon éthique, ou à mon ego, etc.
Raconter son histoire, ce n’est pas forcément commencer par le début et s’arrêter à une date donnée, à un événement précis. Cela peut venir aussi tout à trac, au lecteur de recoller les morceaux, reconstituer la trame, remettre dans l’ordre chronologique : une sorte de lecture aléatoire, comme lorsqu’on appuie sur la touche correspondante du lecteur de CD et que la troisième chanson vient après la sixième, qui elle-même précède la douzième et que suivra la première.
C’est l’effet de surprise et peut-être un bon moyen de ne pas trop s’ennuyer à une lecture somme toute lénifiante à bien des égards, car je pense que l’histoire du type qui a marché sur la lune est certainement plus intéressante que celle du type qui a marché dans une crotte de chien sur le trottoir d’en face, encore que…
Il m’a semblé quand même qu’un minimum consiste à situer le personnage et donc à commencer par le tout début, quitte, par la suite à déraper sur la chronologie au gré de la fantaisie de l’auteur. J’aime bien ce terme « l’auteur » : ça fait écrivain, ça « élève » comme d’avoir un arrière-grand-oncle qui aurait fait la première croisade ou quelque chose comme ça… mais je n’ai pas cela en magasin, ou du moins je l’ignore totalement !!
Ignorer, c’est aussi bien pratique, car il y a un classement de l’ignorance. Je m’explique : il est plus facile de dire « J’ignore si l’un de mes aïeuls a accompagné Godefroy de Bouillon lors de la première croisade pour sauver Jérusalem ! » que de dire « J’ignore si l’un de mes aïeuls n’a pas eu la tête tranchée après avoir tenté de s’évader du bagne de Cayenne où il purgeait une peine de réclusion à perpétuité pour avoir violé 30 petites filles, étranglé leurs mères dans la foulée, après avoir fracassé le crâne de leurs pères ».
Vous voyez ce que je veux dire ?
Bon, on y va…
Toutefois, je dois avertir le lecteur qu’il ne va pas lire un roman, je veux dire par là que ce n’est pas l’œuvre d’un romancier, c’est juste un « truc » commis par un gribouilleur qui voulait juste que sa descendance sache ce qu’avait été sa vie. Donc, l’indulgence est requise pour le style (complètement absent), la dialectique (souvent approximative) et tout le reste qui n’entre pas dans les « canons » de l’écriture telle qu’on l’entend dans le sens noble du terme.
Cette fois, c’est parti…
Une toute petite chose encore, j’écrirai comme je parle, c’est-à-dire simplement, avec « mes mots à moi » comme on dit là-bas, mais sans aucune arrière pensée. J’entends par là qu’il ne faut pas chercher un propos raciste ou sectaire ou diffamatoire quand je dis « nègre », « black », « juif » ou « bougnoule ». J’ai été élevé dans un pays où ces « ethnies » se côtoyaient en bonne intelligence, pour ne pas dire en bonne fraternité, tant que les politiques n’ont pas foutu le « bordel ». J’aime et respecte toutes les nationalités, ethnies, groupes, religions, pour autant qu’elles me le rendent. Je ne reviendrai pas sur la question, enfin je crois…

 
NAZEREG-FLINOIS
Ne cherchez pas ce village sur la carte, il n’existe plus, tout du moins plus sous ce nom-là, mais cela n’a que peu d’importance. Le patelin en question n’en avait pas non plus. Il comptait peut-être 200 âmes, bourricots compris, sans compter le village nègre qui restera pour moi jusqu’à ce jour et pour toujours un endroit mystérieux.
Une petite bourgade de rien du tout qui s’étire le long de la rue principale (et presque unique) bordée d’eucalyptus, avec ses petites maisons basses et pauvres, son église, son bistrot-épicerie-tabac…, sa place à pétanque avec son kiosque à musique (à proximité immédiate du bistrot, comme il se doit), sa boulangerie (avec sa boulangère !!!).
Une fois de plus, dans ce décor idyllique et bucolique (bien qu’écrasé de soleil la majeure partie de l’année), ce matin-là, comme souvent d’ailleurs, c’est le chant du marteau du forgeron sur l’enclume qui a réveillé le village.
C’est un jour comme un autre, semble-t-il, mais pas pour tout le monde.
C’est un jour triste pour le vieux coq qui, privé depuis longtemps de ses fonctions génitrices, voit son dernier privilège attaqué.
Si ce forgeron insomniaque continue, il est bon pour la casserole. Que n’a-t-il rejoint, quand il en était encore temps, ses collègues des champs. Le vieux coq déprime, car il n’a pu faire éclater, de toutes les forces qui lui restent, son cocorico annonçant l’arrivée du soleil.
À quelques kilomètres de là, dans la ferme AYALA, le jour n’est pas encore levé et c’est déjà le branle-bas de combat !!
Le jeune coq s’inquiète. Il n’a pas eu le temps de chanter et il va être la risée de la basse-cour.
Peut-être est-il temps pour lui de remplacer le vieux coq du village. Après tout, il a fait son temps, il est bon pour la casserole : Place aux jeunes !!!
C’est justement une place pour un très jeune que l’on prépare à cet instant, et dans la famille AYALA c’est l’effervescence.
Manuela AYALA, la jeune épouse de Juan SAËZ, arrive à son terme, non sans difficultés et non sans crainte.
Oh ! ce n’est pas son premier enfant. Sa première fille Bernadette a maintenant presque 6 ans et n’a posé aucun problème.
Malheureusement, sa deuxième fille, Marie-Jeanne, est décédée juste après l’anniversaire de sa première année, subitement, sans prévenir.
Ce malheur ne quittera jamais Manuela et elle ne voulait plus d’enfant, plus jamais.
Mais une cartomancienne, réputée dans la région, lui a annoncé un nouvel enfant, un garçon et elle serait sa marraine.
La grossesse n’a pas été facile, et à quelques semaines de l’accouchement, il a même fallu l’opérer de l’appendicite !!!
C’est assez dire si Manuela et Juan sont tendus.
Le père AYALA, André, d’un naturel optimiste et peu soucieux habituellement est anxieux lui aussi et il a préféré aller s’occuper de la jument et des cochons en attendant que le travail avance.
La mère AYALA, Marie, née MARTINEZ, s’affaire et jacasse pour donner le change. Quelle histoire pour un accouchement !!! Les « Mauresques » accouchent tous les jours, des fois même au milieu des figuiers de barbarie et elles n’en font pas toute une histoire.
Mais derrière cette façade bravache, la mère est elle aussi inquiète.
Sa fille Manuela n’a pas trop de chance et à 26 ans elle en a déjà beaucoup bavé.
À peine mariée (à 18 ans), son mari est parti faire son service militaire en France, à AUTUN, autant dire à l’autre bout de la planète. La petite Bernadette a été conçue pendant une permission et c’est à peine si le père a pu voir sa fille pendant ses premières années. En effet, à peine revenu de son service militaire, il était mobilisé pour faire la guerre 39/45.
Il sera donc absent 7 ans de son foyer au point qu’à son retour sa fille Bernadette, ne sachant comment le situer dans la famille, l’appelait Jean.
Pendant l’absence de Jean (Juan), Manuela a été hébergée dans sa belle-famille.
Pas tendre la belle-famille !!! Levée aux aurores pour traire les vaches, houspillée à longueur de journée par les belles-sœurs acariâtres, ignorée superbement par les beaux-parents qui ne voyaient pas en elle un parti suffisamment bien pour leur fils. Une mésalliance en quelque sorte !
Elle en a tellement bavé que son père André l’a récupérée sous son toit pour éviter de régler le problème au calibre 12.
Pour moi, le moment est arrivé d’entrer dans le monde.
Ici, je commence à me sentir à l’étroit et l’appel du large (qui ne me quittera jamais !!) est plus fort que le petit confort du ventre de ma mère.
Et me voilà !!
Pas glorieuse l’arrivée ! la lumière m’aveugle et j’étouffe jusqu’à ce qu’une cinglée m’envoie une grande claque sur les fesses qui me fait hurler de douleur.
La douleur, c’est pas tellement la claque !! je ne suis pas trop douillet… mais l’air qui s’engouffre tout à coup dans les poumons obligés de se déployer d’un seul coup d’un seul, je ne vous dis pas…
Bon, après c’était cool, lavé, rincé, pomponné, bichonné, parfumé, cocooné, bref un petit prince.
« C’est un garçon ! » annonce la matrone préposée aux accouchements dans le village.
Comme si ça ne se voyait pas !!! Il n’est pas très gros, mais il est entier, il a tous ses doigts aux mains et aux pieds et un zizi tout ce qu’il y a de normal.
Ma mère n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles !!!
Mon père, ivre de joie et de fierté, s’enfuit cacher son bonheur et son émotion dans les champs en ramassant des oignons.
André, lui, a repoussé sa casquette à l’arrière de son crâne, ce qui laisse apparaître une lune blanche sur le haut de la tête qui contraste avec son hâle de paysan. Et il rit, il saute, il danse, il selle la jument et galope à bride abattue au village annoncer cet événement à ses copains et arroser cela copieusement au café-épicerie BIRON.
Ma mère, à peine revenue de ses émotions et compte tenu de sa précédente expérience malheureuse souhaite que l’on déclare rapidement le garçon à l’état civil.
Mais André a déjà enfourché son alezane et Juan raconte son histoire à ses oignons.
Heureusement, Manuel SAËZ, le frère de Juan qui vit aussi à la ferme AYALA avec sa femme Joséphine, elle-même sœur de Manuela (oui je sais, ça se complique un peu), n’est pas encore parti et se propose pour la formalité à la mairie.
– Et comment tu l’appelles ton fils ? demande-t-il à Manuela .
– Jean-Baptiste, souffle Manuela, épuisée mais heureuse.
– Jean-Baptiste ? tu aurais pu trouver autre chose quand même ! Bon j’y vais !
En route, mon oncle Manuel est boudeur. Il a eu 3 filles, 3 pisseuses. Pas un seul garçon ! Et quand son frère préféré, son jumeau, comme on l’appelle ici, a un enfant, il ne pense même pas à le prénommer Manuel… la vie est mal fichue…
Arrivé à la mairie, il tombe sur monsieur KONIG, maire à vie de Nazereg Flinois et receveur des postes de surcroît. Cet Alsacien despotique règne en maître absolu sur le village.
– Alors, Manuel, quoi de neuf ?
– Je viens déclarer le fils de mon frère Juan qui est né aujourd’hui à 8 h 15 du matin.
– Bien, j’inscris : 4 janvier 1950, naissance de… comment se prénomme-t-il cet enfant ?
– Jean-Manuel Baptiste !!! annonce crânement mon oncle en pensant : il ne sera pas dit qu’après moi personne ne s’appelle Manuel SAËZ !!!! Pour ce qui est de faire avaler la pilule à la belle-sœur, on verrait plus tard.
Et non sans une certaine fierté, mon oncle Manuel ressortait de la mairie avec l’acte de naissance de Jean-Manuel Baptiste SAËZ né le 4 janvier 1950 à Nazereg-Flinois, département de Saïda, Algérie.

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