Un destin

Cv un destinPrologue
Juillet 2003. J’ai fait leur connaissance d’une façon étrange dont j’ai encore en mémoire tous les détails. J’étais assis en face d’eux dans le métro. La femme, dans la cinquantaine, était belle. De légères rides apparaissaient sur son visage, mais je fus surtout sensible à la grâce et à l’élégance qui émanaient d’elle. Elle lui tenait la main et l’écoutait en le regardant et en souriant de manière profondément amoureuse. Elle posait de temps en temps la tête sur son épaule.
L’homme, un peu plus âgé, parlait à voix basse. Son visage était sombre et tendu. S’agissait-il de petites difficultés de la vie quotidienne, qui nous accablent jusqu’à ce que les choses reprennent leur place, ou de problèmes existentiels majeurs ? Quelques mots ont attiré mon attention : il évoquait la Charte et le fonctionnement des Nations Unies à propos de la guerre que les États-Unis avaient lancée en mars en Irak. Le Conseil de sécurité lui avait auparavant adressé des exigences, qu’il n’avait pas respectées selon eux, à propos de ses armes, mais il n’y avait pas eu de décision effective d’emploi de la force, à laquelle la France s’était opposée.
Je suis professeur de droit. Je me méfie des personnes qui parlent de ce qu’elles ne connaissent pas, mais ce qu’il disait était pertinent. Et j’étais fasciné par la façon dont la femme le regardait. Aucune femme ne m’avait regardé ainsi pendant que j’essayais, sans grand succès, de lui raconter mes histoires… De temps en temps, il lui disait : « Bon, je t’ai assez embêtée avec tout ça », mais elle répondait : « Non, je t’écoute » en souriant.
Le Conseil avait entériné l’occupation de l’Irak et ainsi la guerre contre les mouvements de résistance qui s’y développaient, ce qui était, disait-il, paradoxal pour une guerre résultant d’un acte d’agression. Si doute il y avait, la Cour internationale de Justice aurait pu, ajoutait-il, dire le droit sur demande du Conseil ou de l’Assemblée générale, mais il n’y en eut pas, et prendre de plus, sur saisine par l’Irak, des décisions à l’encontre des pays européens impliqués acceptant sa compétence. La chute du régime l’avait empêché et on attendait encore, constatait-il, son jugement sur la guerre de l’OTAN contre la Serbie en 1999, déjà lancée après une résolution du Conseil ayant envisagé, mais non décidé, l’emploi de la force.
Il évoqua la résolution Unis pour la paix de l’Assemblée générale, qui lui permet d’agir elle-même, en particulier en cas d’agression, si le Conseil est bloqué par le droit de veto d’un membre permanent. Mais c’était bien théorique, admettait-il, s’agissant d’une action contre les États-Unis, et le Conseil s’était lui-même incliné.
Il exprima ses doutes sur la prétention des États-Unis d’apporter la liberté par les bombardements, puis s’interrompit, mais son visage exprimait toujours sa préoccupation face aux souffrances causées par la guerre. À la station Trocadéro, la femme évoqua, pour lui changer les idées, dit-elle, une émission de la veille, à la suite de la décision de Paris de donner le nom de François Mitterrand à une partie des quais de la Seine. Les écologistes maugréaient en évoquant la destruction, sous sa présidence, du bateau Rainbow Warrior de Greenpeace. La discussion générale sur le nom des rues avait tourné court.
« Dommage, dit-elle. Ainsi le nom Trocadéro célèbre la victoire sous Louis XVIII, en 1823, d’une expédition française contre les révolutionnaires espagnols qui se battaient pour la liberté. Bizarre pour une place liée aux droits de l’homme… Et que dire des rues Thiers, qui ordonna l’écrasement sanglant de la Commune de Paris ? Il y a une plaque commémorative, au jardin du Luxembourg, où nous aimons nous promener, sur un des murs où les Parisiens ont été fusillés… »
« Oui, reprit-il, les cas que tu cites sont choquants. Faudrait-il éliminer tous les noms plus ou moins liés à des crimes ? L’armée française en a commis en Algérie sous de Gaulle, mais c’est l’immense résistant qu’on honore. Mitterrand, ministre de la Justice en 1956, a laissé guillotiner les prisonniers algériens, mais il présida en 1981 à l’abolition de la peine de mort. Napoléon… »
Le métro s’arrêta entre deux stations et une annonce demanda aux passagers de patienter. Il s’interrompit et je ne pus savoir alors ce qu’il en pensait, entre la manière dont Napoléon avait confisqué la Révolution, les guerres meurtrières qu’il avait menées et dont il était en partie responsable, et la modernité qu’il avait apportée. Il me dira plus tard qu’il n’était pas choqué par les cours ou avenues Napoléon, mais préférait ne pas y habiter.
L’arrêt se prolongeant, il évoqua le rapport, fin 2001, d’une commission internationale sur la « responsabilité de protéger », à la suite de divers événements des années 1990. Le rapport ne retenait pas l’idée d’instaurer un droit d’ingérence humanitaire, mais estimait qu’une menace contre la paix internationale pouvait provenir de crimes d’une gravité particulière dans un pays et justifier ainsi une intervention armée sous l’égide de l’ONU selon le chapitre VII de la Charte, malgré la règle de non-ingérence de l’ONU dans les affaires intérieures d’un État, si les moyens pacifiques avaient échoué.
« Ce serait, disait l’homme, le troisième volet d’un triptyque dont le premier est le droit international humanitaire, qui vise à établir des lois de la guerre et à définir les crimes concernant toute l’humanité, et le second la justice internationale pour poursuivre leurs responsables. Mais qu’en sera-t-il de tout ce bel édifice ? On aimerait, dans un monde idéal, faire confiance au Conseil de sécurité dans sa sagesse et son unique souci du bien commun.
Mais on peut craindre qu’il n’agisse toujours que selon les souhaits des États les plus puissants, pourtant eux-mêmes responsables de certains des crimes les plus graves de notre temps, on le voit encore en Irak, en Tchétchénie… Quelle protection alors des populations ? »
Le métro était reparti. Ils se levèrent pour sortir. Après une hésitation, je les suivis, osai les aborder, me présentai à eux en les priant de m’excuser de cette intrusion, et proposai de les revoir pour discuter de ces questions. Ils furent surpris, mais acceptèrent. Ce fut le début d’une longue amitié et d’une collaboration, j’y reviendrai, sur les problèmes du droit international et de la guerre, à propos desquels l’homme organisait déjà des réunions dans le cadre d’une petite association qu’il avait créée.
Il me raconta plus tard la fin de cette journée. Ils étaient arrivés chez lui et il reprenait son discours sur la responsabilité de protéger et ses problèmes, lorsque lui était revenue en mémoire une scène d’un film italien. Les jeunes amants sont nus dans leur lit. Le jeune homme raconte de manière inspirée comment Lénine quitta en 1917 la Suisse, où il était réfugié, pour rejoindre la Russie à travers l’Allemagne et devenir l’acteur majeur de la révolution bolchevique. La jeune femme embrasse son sexe en l’écoutant. La scène, éclairée de manière diffuse par la lune, avait fait scandale à l’époque. Il avait aussi été choqué, mais n’avait pu s’empêcher en même temps de trouver la scène naturelle et belle.
Un sourire traversa son visage ce soir-là : la scène que la femme et lui jouaient était, me dira-t-il, différente et certainement loin d’être aussi belle, mais cette soirée devait être pour eux un moment d’intimité. Le serait-elle si les affaires du monde prenaient le dessus ? Il s’arrêta enfin de parler…
Je fus témoin de leur amour et de leur engagement pour le droit et la justice au cours des dix années qui suivirent. D’abord enthousiaste, cet engagement entraîna chez l’homme des tensions de plus en plus vives qui furent à l’origine, je crois, de la dépression et de l’attaque cérébrale dont il fut victime. Je fus aussi témoin de la force de la femme tout au long de ces années, puis dans la période qui suivit cette attaque, pendant laquelle elle se dévoua totalement à lui, et après la disparition de celui qu’elle aimait.
J’écris ici leur histoire en espérant qu’elle pourra émouvoir celles et ceux qui voudront bien la lire, tout en leur apportant des informations sur le droit et ses problèmes, et sur les difficultés d’agir lors des tragédies de notre planète, ainsi que des éléments de réflexion sur le monde dans lequel nous vivons. Conformément au souhait de la femme, je n’ai pas indiqué leurs noms. Leurs amis les reconnaîtront.

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