Tu n’as pas rêvé, extrait

Couverture du roman de Jacqueline Grand, Tu n'as pas rêvé

CHAPITRE PREMIER
Comment comprendre l’inexplicable,
accepter l’inadmissible ?
L’odeur, inoubliable, indescriptible, à la fois nauséabonde et douceâtre, renforcée par la chaleur moite qui régnait dans la salle, nous saisit à la gorge dès que nous franchîmes l’entrée. Un mélange d’anis, d’excréments, de sang, de vomi et de poudre. Les murs étaient écla¬boussés de lambeaux de chair, d’éclats blanchâtres osseux, de coulures visqueuses brun rougeâtre et de matière cérébrale.
Du tag à la marseillaise !
Des flashs crépitaient de tous les côtés, le sol semblait couvert d’un tapis rouge. On se serait cru au Festival de Cannes au pied des marches du Palais. Toutefois, les stars du jour n’en avaient ni la tenue sexy ni les sourires. Elles faisaient plutôt penser à une ancienne publicité pour le festival international du film fantastique d’Avoriaz.
Certainement un règlement de comptes, comme il s’en produisait régulièrement à Marseille.
Appelés en urgence, nous avions dû quitter précipitamment, tandis qu’elle battait son plein à quelques pâtés de maisons, une de ces grandes soirées comme seul le maire savait les organiser.
Un froid intense sévissait en ce début novembre. Malgré cela Hugues ne portait qu’un simple costume sombre. Quant à moi, j’avais revêtu un chaud manteau de cashmere noir. Une étole assortie couvrait mes cheveux dont s’échappaient quelques mèches du même ton rubis que ma robe.
Le souvenir du retable du Jugement Dernier de Van der Weyden s’imposa à moi. Certains personnages y portaient nos couleurs, d’autres avaient le regard horrifié de ceux auxquels nous étions confrontés.
Nous avions été requis par le procureur, pour procéder aux premiers actes de thanatologie, dont les levées de corps, accompagnés d’officiers de police judiciaire assistés de techniciens scientifiques.
Afin de ne jamais être pris au dépourvu, Hugues et moi trans-portions toujours avec nous de quoi nous changer. Ce que nous fîmes sitôt sur place dans un petit local que les premières forces de l’ordre arrivées sur les lieux nous indiquèrent.
La plupart des occupants du bar Le Santa avaient déjà laissé leur peau. Les meurtres étaient d’une sauvagerie inouïe. Un homme affalé contre le comptoir, le crâne explosé, semblait chercher à récupérer la main qui manquait au bout de son bras. Une femme, dont la chevelure cachait en partie le trou béant qui avait remplacé son visage, exhibait un morceau de mâchoire pour tout ornement.
Hugues contemplait la scène le regard empli de mépris et de fatalisme. Se tournant vers moi, il me fit remarquer qu’ils n’avaient pas fait dans la dentelle, ils avaient shooté dans tous les sens, vidant bon nombre de chargeurs, pour déchiqueter d’une façon aussi atroce les corps. Une multitude de douilles et d’étuis jonchaient en effet le sol.
– En plus, ils ont utilisé du gros ! Je n’avais encore jamais vu une pareille horreur, mais plus rien ne m’étonne ! Quand je pense que des 950 JDJ…
– Fusils les plus puissants existant actuellement, qui tirent à 670 mètres par seconde. Ils ont la capacité, en matière d’énergie balistique, des obus des tanks de la Première Guerre mondiale, récitai-je d’une voix mécanique, sans récupérer mon souffle, pour lui rappeler que je connaissais mes classiques.
Sans s’offusquer, il reprit :
– … ont été, une fois de plus, trouvés au milieu d’un véritable arsenal dans une planque des Aygalades, il y a une semaine.
– Oui, je l’ai lu… Il paraît que tu peux t’en procurer un pour 1 500 € avec une douzaine de projectiles. Sachant que ça vaut près de 7 000 € sans les balles, ça doit en attirer plus d’un ! lui répondis-je pensive.
Cela n’avait rien d’étonnant quand on sait que tout peut s’acheter à bas prix, sans difficulté, dans les quartiers nord, telle une Kalachnikov à 500 €. Notre métier avait fini par nous transformer en experts en armement.
– Quelle bande de minables ! Quel manque de professionnalisme ! Gâcher de cette façon des munitions ! persiflai-je.
– Peut-être devrais-tu partir… Attends qu’on nous les amène ! Ce n’est pas un spectacle pour une jeune femme sensible.
Comme toujours, Hugues essayait de me pousser au bout de mes retranchements. Je reconnus, le sourire moqueur, qu’il avait raison. Consciencieusement, j’enfilai mes gants, introduisis mon index dans le trou béant d’un crâne, le ressortis en faisant mine de le lécher tout en lui jetant un coup d’œil amusé.
– Manque de sel…
Avec une grimace de réprobation, il détourna la tête. Je me plantai devant lui l’air docte et sérieux. J’insistai, lui rappelant d’un ton sentencieux que dans beaucoup de civilisations les vainqueurs mangeaient certains organes des vaincus pour s’attribuer…
– Je sais, c’est bon ! Peux-tu cesser de jouer les dures à cuire ? Il y a des moments où je ne te supporte plus…
En réalité, c’est ainsi qu’il m’aimait, forte et sensible à la fois, capable du pire souvent, du meilleur parfois.
Tout en l’écoutant, je me saisis subrepticement d’un bout de papier froissé, maculé de taches pourpres. Quelques mots y avaient été jetés à la hâte d’une écriture tremblante : « Ils ont tué Fanou ». À côté, un morceau humain non identifiable traînait sans propriétaire. Un froid intense s’empara de moi aussi subitement que mon cœur s’emballa. La réalité venait de me rattraper. C’en était trop ! Personne ne me re¬gardait. Je glissai avec une sensation d’oppression douloureuse mêlée de honte le document dans ma poche. Puis j’appelai, d’une voix qui se voulait ferme, pour que l’on récupère le fragment sanglant préalable¬ment emballé dans un sac conçu à cet effet.
Je m’efforçai de jouer les blasées, malgré la douleur et le dégoût qui venaient de me submerger. Je ne devais pour rien au monde laisser transparaître cette marque de faiblesse. Et pourtant, ce spectacle dé¬lirant agressait mes sens. Le grotesque tentait de s’imposer à l’atroce. Il m’était impossible de rester indifférente. Hugues l’avait parfaitement compris. C’était un réel carnage. Tous mes sens étaient en alerte. Je m’efforçai de graver dans ma mémoire tout ce que je pouvais voir, discerner, pressentir.
Les corps, pour certains affalés au sol, pour d’autres avachis sur les tables, baignaient dans ce que j’avais pris l’habitude de nommer avec dérision le vin de vie. La plupart avaient été surpris, selon les apparences, pendant qu’ils sirotaient un apéritif ou jouaient aux cartes.
Les agresseurs avaient trouvé le temps d’entourer d’un trait de feutre une tête de Maure ornée de son bandeau blanc. Ils s’étaient évertués à hachurer, au point de le faire disparaître, le nom de la ville d’Ajaccio sur la carte de la Corse accrochée au mur derrière le comptoir. Elle signait l’appartenance des propriétaires et, vraisembla-blement, de la plupart des clients.
Le fait que seul Ajaccio fût rayé dut certainement représenter un élément important pour les forces de police chargées de l’enquête. Elles avaient été diligentées, aussitôt l’alerte donnée. Elles étaient arrivées en même temps que le SAMU, suivies d’une ribambelle d’ambulances. Ce massacre succédait aux vingt-huit assassinats per-pétrés en un an, liés à une vendetta entre la principale organisation secrète de Corse du Sud et ses rivales maghrébines. Or, les indices laissés par les assassins semblaient vouloir impliquer d’autres belligérants. En outre, cette affaire tombait quelques jours seulement après l’assassinat de mon cousin. Avec mon esprit de famille…
– Tes compatriotes n’ont pas la vie facile depuis quelque temps ! Ça va aller, toi ? me demanda Hugues.
Sa question me tira de mes pensées. Je levai les yeux vers lui. Je le trouvais différent des autres. Cette différence me le rendait proche. Je lui affirmai qu’il n’avait pas de souci à se faire pour moi ni pour les miens. Nous avions toujours su nous défendre…
Pensivement je poursuivis :
– Là, je pense que les agresseurs ont fait une connerie : la moyenne d’âge semble se situer autour de la soixantaine…
– Les crimes sont d’autant plus horribles qu’ils paraissent inexpli-cables et injustes, me coupa-t-il.
– Je voulais dire que ça sent les représailles. Le chômage n’est pas pour demain en ce qui nous concerne ! Tu ne penses pas ?
– Je suis à un stade où je ne pense plus… Allez, on respire un bon coup, puis au travail ! rétorqua-t-il.
Des gargouillements émanaient d’abdomens déchirés semblant refuser leur sort et vouloir raconter une souffrance qui n’existait plus.
Je balayai la salle du regard. C’est à cet instant que je le vis. Ses yeux cherchaient les miens. Il attendait un signe de ma part. Je compris instantanément que c’était trop tard.
Je criai à Hugues que quelqu’un avait besoin d’aide, qu’il vomissait tripes et boyaux. Dans le cas présent, ce n’était pas qu’une expression… Sans attendre, je me précipitai pour tenter de colmater la plaie située en plein milieu de l’abdomen de l’homme au regard devenu trouble. M’ayant reconnue, il réussit à me serrer la main. Dans un souffle presque imperceptible, il laissa échapper :
– Shéhérazade…
– Shéhérazade ? Je ne comprends pas. Ce sont eux ici ? chuchotai-je doucement, en le serrant contre moi.
Il cligna des yeux un instant en signe d’acquiescement, tenta en un vain borborygme de me parler. Il se mit à trembler. Son corps sembla prendre soudain la consistance d’une masse gélatineuse. Il venait de mourir entre mes bras. Bien qu’il eût sombré dans des tréfonds où il n’existe plus ni joie ni douleur, le sang continuait à s’échapper, laissant croire à l’existence d’une vie déjà perdue. Cette image fit remonter en moi le souvenir lointain des cerises que je l’avais vu écraser en riant au pied de l’arbre qu’elles avaient décidé d’abandonner.
Je ne connaissais pas de geste, de médication ni d’incantation magique pour faire revenir le temps sur ses pas, lui intimer l’ordre de changer le cours des choses. Personne ne me l’avait appris. Je sentis la boule d’angoisse grossir dans ma gorge. Je ne pus m’empêcher de penser : Ces salauds, ne l’emporteront pas au paradis !
– Il t’a dit quelque chose ? me demanda Hugues.
– Rien de compréhensible, bredouillai-je les larmes aux yeux.
Profitant d’un moment d’inattention, je sortis pour donner un coup de téléphone. Le numéro ne répondant pas, je laissai un message.
*****
Le spectacle de la rue était aussi affligeant que la scène de crime. En dépit du froid, des badauds excités se bousculaient, l’œil aux aguets. Tous voulaient garder dans leur mémoire ou dans celle de leur télé¬phone les images des abords du drame. Ils n’avaient pas vu les corps massacrés. Toutefois l’ambiance, les quelques ordres et mots saisis au passage boostaient leur imagination. Leur faconde s’occuperait du reste. Elle leur permettrait de dresser un récit imagé bien qu’imaginaire de ce qui s’était passé. La police tentait de chasser les importuns, du moins de les tenir à distance, tout en cherchant des témoins crédibles.
En homme galant notre maire, César Lefol, me passa à cet instant un appel empreint de politesse et de gentillesse :
– Ma chère Lydie, je regrette que vous ayez dû nous quitter aussi tôt. Solange, mon épouse, était tellement heureuse de partager un moment en votre compagnie… Comment cela se déroule-t-il sur place ? J’ai été informé qu’il s’agissait d’un acte abominable dont notre bonne ville se serait volontiers passée, en plus à la veille des élections ! Enfin, c’est surtout pour vous que je m’inquiétais…
Je le rassurai en ce qui me concernait, tout en l’informant briève-ment de la gravité des faits. Son appel n’était pas anodin. Les miens représentaient un groupe de pression important. Il devait penser que la qualité de nos rapports pouvait avoir un impact sur leurs votes. En m’appelant, il faisait ce qu’il savait le mieux faire : du clientélisme ! Même si je n’étais pas dupe, j’admirais le bonhomme.
Hugues apparut tandis que je raccrochai d’une formule de politesse. Comme s’il avait pu lire en moi, il conclut :
– La politique, encore et toujours ! Je pense que ces macchabées, qui vont en gêner plus d’un, alimenteront les conversations des jours à venir…

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