Tel un papillon

Cv tel un papillon 1Je marche dans la rue, au milieu d’une foule qui profite des derniers jours avant les fêtes pour mettre une touche finale aux cadeaux. Il pleut, mais les gens sont sereins et souriants. L’atmosphère dégage comme un parfum de gaieté. Nous sommes en pleine période de Noël, et peut-être, toutes ces vitrines, ces illuminations, ces pères noël que nous trouvons au coin des rues, contribuent-ils à faire de cette fin d’année un enchantement. Une bonne odeur de châtaignes grillées chatouille mes narines et, passant devant le stand du marchand ambulant, je m’offre pour quelques pièces ce petit cornet. Non seulement il va constituer un en-cas substantiel mais aussi réchauffer d’une douce chaleur mes mains qui, malgré une paire de gants en laine, subissent le froid rigoureux de l’hiver. Une à une, les petites douceurs s’en vont mourir dans ma bouche, tandis que mes yeux s’attardent sur les vitrines, toutes plus belles les unes que les autres… J’entends au loin le son d’un accordéon martyrisé par un musicien qui doit faire la manche, et je crois reconnaître L’Hymne à l’amour.
C’est au moment où j’écrase entre mes dents la dernière châtaigne qu’un fracas énorme et irréel transperce mes tympans. Autour de moi une pluie de vitres brisées s’abat sur le trottoir. Des hurlements déchirants et sans fin suivent l’explosion. Des membres déchiquetés, lambeaux de chair et autres substances non identifiées tombent sur moi et une épaisse fumée chargée de débris et de poussière s’élève vers le ciel comme un champignon atomique. Avec la déflagration, j’ai été projeté au sol. Je suis littéralement KO. Je ne comprends pas ce qui se passe, j’ai du mal à réaliser. Je suis aveuglé par une lumière blanche. Quelques secondes pour reprendre mes esprits, puis j’ai la force de me relever. Comme un ballet organisé et semblant surgi de nulle part en un rien de temps arrivent les véhicules de secours, dont les acteurs entrent en scène les uns après les autres : pompiers, police, SAMU,… J’entends de toutes parts les sirènes stridentes dont l’écho s’amplifie petit à petit pour venir mourir au pied du désastre. Hagard, j’erre parmi ces corps qui jonchent la voie publique tandis que les véhicules d’intervention continuent à affluer sur les lieux de ce massacre. Partout je vois des corps mutilés et couverts de sang, femmes, enfants, hommes, tous étrangers entre eux il y a encore quelques secondes mais désormais unis dans la mort. Alors que je me tiens immobile, désemparé, impuissant au milieu des cadavres et des blessés qui, tels des zombies, marchent sans but précis, je vois, comme dans un film au ralenti, un arbre en train de s’abattre sur moi. Au moment où je vais mourir écrasé, j’ai la force de crier.
Je me réveille en sursaut, couvert de sueur, le souffle coupé. Je m’assieds sur le lit et peine à re-prendre pied dans la réalité. Quelle vision d’horreur ! Quelle précision dans les détails, jusque dans les odeurs de brûlé, de raisiné et de mort ! On se calme. Je suis dans mon lit, tout va bien. Je n’avais plus fait ce genre de cauchemar depuis longtemps. J’allume la lumière, histoire de finir de me convaincre que ce n’était qu’un mauvais rêve. J’attends plusieurs minutes, appuie sur l’interrupteur pour me replonger dans l’obscurité et profiter encore de mon lit pour le peu de temps qu’il me reste avant le réveil. Je flotte dans une demi-somnolence et j’entends vaguement au loin quelques bruits parvenir jusqu’à mes oreilles. Le grondement croissant de la rue. Je sais que ça ne va pas tarder. J’ai à peine eu le temps de le penser, ça y est !
06 h 13. L’alarme se déclenche, une sonnerie stridente et continue qui résonne dans toute la pièce et me tire de mon état léthargique. Quel tintamarre épouvantable ! J’étends le bras pour mettre fin au supplice et, les yeux encore embrumés, je regarde l’heure, tout en connaissant pertinemment le réglage de mon réveille-matin. Je remonte les draps complètement sur ma tête. Encore cinq minutes… Dans une vie, cinq minutes ce n’est pas grand-chose, mais dans mon lit le matin c’est énorme. En plus aujourd’hui c’est la reprise, et après trois semaines où je me la suis coulé douce, je vais devoir me réhabituer aux automatismes. Je m’étire avec force pour mettre en route ce corps livré depuis plusieurs semaines à un rythme inhabituel de grasses matinées, de sorties tardives, de restaurants, de plage, enfin bref, de tout, pourvu que ce tout soit loisir ou farniente total ! J’ai bien profité des vacances, et maintenant je dois me faire violence puisque personne n’a encore inventé la machine à remonter le temps. Allons-y, rabattons les draps et posons les deux pieds par terre… Allez ! Un, deux… Encore cinq secondes… Un, deux… Dix secondes. Un, deux… À ce rythme-là, dans une heure j’y suis encore. Un, deux, on y va !
La plante de mes pieds touche enfin le sol, j’enfile mes pantoufles et, assis sur le rebord du lit, il me plaît de penser que devoir se lever pour aller travailler est inhumain. Pourquoi dans la vie, faut-il toujours avoir des obligations ? Tout ça pour gagner de quoi payer mes factures. Je me déplie et me dirige vers la cuisine. Un grand verre d’eau pour humidifier cette gorge asséchée par les soirées de débauche, puis direction la salle de bains. Pendant que je me douche, il me revient en mémoire, une par une, toutes ces habitudes quotidiennes qui sont déjà en train de régler ma vie à l’intérieur de cet appartement et qui, dans une grosse demi-heure, vont la rythmer également à l’extérieur… Sortir de l’immeuble, saluer la concierge qui brique l’entrée, dire bonjour au voisin d’en face qui attend le bus, marcher jusqu’au tramway et croiser les professeurs de français et d’histoire qui se rendent au lycée voisin, ainsi qu’une poignée d’élèves, toujours les mêmes, que j’ai vus grandir et évoluer au fil des années. J’arrête là mes réflexions, ma douche est terminée. Je sors, m’essuie et termine ma toilette par un brossage vigoureux des dents. Le temps de repasser dans la chambre, ouvrir le placard, choisir mes vêtements   jeans et tee-shirt, il n’y a pas de quoi pavoiser  , m’habiller, et me voilà fin prêt. J’enfile mes baskets, tenue décontractée pour cette journée de rentrée.

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