T’as des nouvelles ?

Cv t as des nouvellesLe vélo
Le gosier en feu, Pierre, solitaire, s’époumonait à tirer de toutes ses forces sur un semblant de cigarette, tapi au milieu des bottes de foin dans la grange familiale. Ce mégot clandestin avait un goût particulier, celui des grandes vacances. Une saveur interdite qui inaugure les douze ans, un rite initiatique en quelque sorte. Cette cigarette n’était pas en vente dans le commerce, sa fabrication était totalement artisanale. Les contrebandiers ne se seraient pas ridiculisés à en faire le commerce illicite, elle ne contenait pas de tabac, c’était juste un morceau de liane séchée.
L’estomac en révolution, Pierre sortit de sa poche un morceau de chocolat salvateur et le mangea aussitôt. La confiserie s’avérait indispensable pour récupérer une haleine acceptable et parachever son plan de mystification.
Le chef de famille se tenait à l’extérieur de l’étable. Autour de lui, la dizaine de chats de la ferme étaient rassemblés pour assister à un spectacle assez ignoble. Le père de Pierre avait, comme d’habitude, hérité de la tâche ingrate d’euthanasier la progéniture féline née dans la nuit. Après avoir testé la noyade, la méthode barbare de les projeter violemment contre le mur s’avérait la plus efficace. Le son sourd provoqué par le craquement des os glaça ceux du jeune Pierre qui s’enfuit en claudiquant.
Un autre son familier, beaucoup moins sinistre, retentit au loin dans la campagne, celui du klaxon de la camionnette de l’épicier, un vieux tube Citroën rompu à tous les caprices du temps. Du carré de levure en passant par le savon de Marseille, de la pierre à briquet à la gousse de vanille, on pouvait tout y dénicher ou presque. Mais Le miroir du sprint avec son idole Jacques Anquetil était trop onéreux pour que Pierre puisse se l’offrir. Il se repliait donc inlassablement sur un autre livre de chevet, le catalogue Manufrance, envoyé par la société stéphanoise. Un investissement largement amorti, puisqu’il était assuré d’une seconde vie : classeur temporaire pour la constitution de l’herbier scolaire.
La couverture flexible cartonnée et les centaines de pages, dont l’épaisseur n’avait rien à envier à celle d’un missel romain, renfermaient tout l’outillage et tous les biens de consommation possibles et imaginables de ces années 60. La lecture de prédilection de Pierre s’échelonnait de la page 343 à la page 347, celles où s’exposaient les vélos de course. Maintes fois manipulées, consultées, humectées par son index, elles étaient toutes cornées et chiffonnées ; la passion avait presque effacé l’encre des illustrations. La frustration avait sa part de responsabilité dans cette ferveur. La poliomyélite avait fait irruption dans la vie de Pierre quand il avait quatre ans. Il savait qu’il ne poserait jamais ses fesses sur la selle d’un cadre rutilant et s’en était fait une raison. Clin d’œil du destin, le lendemain après-midi, le Tour passait dans son village, c’était son événement à lui.
La caravane défilait avec son lot de voitures bigarrées. Des mégaphones crachaient des airs d’accordéon et des réclames sans discontinuer. Le chocolat Poulain et le bibendum Michelin fermaient la marche. Des bonbons par poignées entières étaient lancés des voitures. Les casquettes des idoles répandues sur la route avaient été chipées et trônaient maintenant sur les crânes des curieux entassés sur le bord de la chaussée.
Pierre, fuyant les moqueries et la foule excitée, s’était posté à l’écart en haut d’un raidillon. Fébrilement, il essayait d’apprendre par cœur la liste des dossards imprimée dans la page Sports du journal local.
Le dossard 51 venait de fournir son effort. Son idole à tunique bleue et blanche, siglée Saint-Raphaël, cycle Gitanes, se détachait. Il avait pris une centaine de mètres d’avance sur le gros du peloton. Il volait au-dessus de la route. Pierre ne voyait que lui, il le dévorait des yeux, il était seul, en tête-à-tête avec lui. Soudain, la côte franchie, le drame, un nid de poule, l’inattention, la chute. Mais déjà son champion se relevait, son cuissard était déchiré, il saignait, mais n’y prêtait pas attention. Il resserra ses cale-pieds. Un regard complice, un signe de tête approbateur, Pierre, du haut de ses douze ans le poussa de toutes ses forces et courait maintenant derrière lui comme un chien fou tout en traînant sa jambe raide. Le cycliste reprit en appuyant de tout son poids sur les pédales, accéléra… le peloton ne le rattraperait pas.
Pierre n’enfourchera jamais un vélo, peu importe, puisqu’un jour il a gagné le Tour de France par procuration.

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