Les oiseaux de proie

Cv les oiseaux de proieChapitre I
L'enfer domestique qui consume les corps

Elle est là, les yeux vitrifiés, fixes, perdus dans le vague, comme déjà éteints. Assise, effondrée plutôt, dans un large fauteuil dans lequel elle semble noyée. Elle est vêtue d’une robe taillée dans un vilain tissu, difforme, les chairs asséchées, craquelées, ses bras et ses jambes violacés, traversés d’innombrables veines gonflées, provoquant des nœuds sanglants, soulevant la peau comme ces maladies qui explosent l’écorce des arbres.
Mi endormie, mi consciente. Seuls de légers râles qui s’échappent de sa bouche, aussi mince qu’un simple trait de crayon, rappellent qu’elle vit encore, malgré tout et contre tous. Ils l’auraient voulue morte depuis longtemps et d’ailleurs ils s’y emploient, doucement, vicieusement, par petites touches. Le sait-elle seulement ? Elle doit bien s’en douter un peu, mais à quoi bon se révolter ? De toute façon elle n’en a plus la force ni l’envie. Alors, elle attend la mort. Ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent, ils peuvent bien la précipiter un peu plus vite dans le néant. À la limite ils lui rendent service. De temps à autre son regard vitreux se promène péniblement sur son salon. Vaste, désuet, obscurci par de lourdes tentures pourpres, il se vide petit à petit, inexorablement.
Tout est derrière elle. Les rires, les espoirs, les joies, la vie. Il lui reste tout juste assez de mémoire pour se rappeler parfois. Des illuminations qui traversent son esprit comme des étoiles filantes. Et lorsque la nuit à nouveau envahit son quotidien, des larmes s’écoulent le long de ses joues. Elles s’accumulent d’abord sur les plis secs de son visage avant de rebondir et de glisser péniblement sur son cou. Puis ses yeux s’assèchent et ses rides, humidifiées par ce souvenir fugace et inattendu, retrouvent leur raideur. De son passé il ne reste donc que ces instants de regrets. Des lambeaux, douloureux ou agréables, mais toujours émouvants et lumineux.
Pour le reste elle ne cherche pas à retrouver le parcours précis et exhaustif de sa vie. Elle ne le peut plus. La lassitude et les souffrances physiques ont eu raison de ses expériences, de sa dignité. Elle est vaincue. Mais ce n’est pas que la maladie, ou le temps, qui l’ont ainsi réduite à n’être plus qu’un pauvre souffle. Non. En plus de sa déchéance elle doit endurer son dépouillement, minutieux, systématique, irréversible. Ce n’est pas seulement son âme qui petit à petit s’épuise et s’évapore mais ce sont aussi ses biens, ses objets et ses meubles qui la fuient. Sa vie se dissout jusqu’à n’être plus rien, pas même des souvenirs tangibles de son passage, de ses passions, de ses voyages. Tout cela se dissipe, s’éparpille, se disperse. Elle est dépouillée avant même d’avoir totalement rendu grâce, comme ces bêtes sur le flanc dévorées par des fauves alors qu’elles respirent encore. Les entrailles fumantes et le cœur battant, elles assistent pour quelques secondes encore à leur dépeçage, elles peuvent voir leurs chairs ensanglantées se détacher de leurs os. Bientôt elles ne sont plus que des carcasses toujours vivantes, à peine conscientes, aux portes de la mort.
Elle entame sa cinquième heure perdue dans son fauteuil, elle n’a vu personne durant son après-midi. Doucement la lumière du dehors commence à perdre de son éclat pour devenir grise. En fait la lumière lui parvient par un simple filet, entre deux tentures mal fermées. De son fauteuil elle peut deviner que le ciel est couvert. Il fait déjà presque nuit dans le salon. Elle suit le filet de lumière de plus en plus pâle, puis dans un mouvement maladroit elle bascule sur le côté. Elle se retrouve de travers, la respiration bloquée par l’écrasement de ses côtes. Elle n’est même pas tombée. Juste pliée en deux dans son fauteuil sans pouvoir se rétablir à peu près droite. À la respiration bloquée s’ajoute une douleur insupportable au dos, comme une brûlure, mais en plus lancinant. Elle n’a plus la force de crier. De toute façon ils ne viendront pas, même s’ils sont là. Elle émet des sons inaudibles, elle bave, elle capte un peu d’air pour ne pas partir étouffée. La mort doit ressembler à ça. À ses efforts désespérés pour continuer jusqu’au prochain assaut. Mais qu’est-ce qui peut bien la retenir ? Où et pourquoi va-t-elle chercher toute cette énergie pour rester en vie alors qu’elle n’attend plus rien de l’existence ? Au lieu de saisir sa chance, au lieu de la suivre, la mort, qui est venue la délivrer de sa déchéance, elle se bat encore contre elle. Elle la repousse bien que son corps ait depuis longtemps choisi son camp. Il veut partir. Mais elle, non. Elle attrape de l’air par ses narines, elle tente un rétablissement insensé et même si ses cordes vocales sont maintenant inutilisables elle pousse de petits cris incompréhensibles qui partent de l’estomac et semblent adressés à la mort : « Tu m’as déjà envahie, tu es là, je le sais, prête à l’invasion totale, à l’assaut final. Mais il me reste encore des munitions et, même retranchée, je ne me rendrai jamais de mon plein gré. Tu seras obligée de patienter jusqu’au bout pour me prendre ce dernier souffle de vie qui m’anime. »
Dans un effort effroyable qui aurait pu faire flancher son cœur, elle parvient enfin à se redresser. Tout juste réussit-elle à se débloquer les côtes, à calmer son dos, mais elle n’est pas encore droite. Elle retrouve au moins un état tolérable. Sa vie ne tient plus qu’à un fil d’ange. Curieusement, elle dont l’esprit est si vide désormais, elle récupère après ce genre de combat de plus en plus fréquent, de plus en plus dur, une certaine lucidité, une véritable résurrection. Comme si d’avoir parlé à la mort lui rendait un peu de sa dignité perdue. Elle qui veut tant mourir, lorsqu’elle la voit d’aussi près elle reprend conscience de la supériorité de la vie. Les hommes, elle ne peut plus rien contre eux. Mais face à la mort elle a toujours son mot à dire. Il n’y a que contre elle qu’elle peut encore lutter.
Cette euphorie ne la gagne que quelques minutes. Lorsqu’elle revient à la réalité à nouveau elle implore la mort. Sa victoire silencieuse n’a rien changé à sa situation, elle n’est pas récompensée de son courage ni de sa ténacité par la vie. Au contraire, toujours la même ambiance sinistre, puante à force de monotonie. Alors pour se rebeller, elle replonge dans sa léthargie. Tel un gisant, son visage et son corps se figent, emmurés.
Six heures. Ils vont arriver. Peut-être. S’ils y ont pensé. Il n’est pas rare qu’ils l’oublient. Dans ces moments elle pense être morte. Elle voit se succéder les jours et les nuits sans que rien ne se passe. Elle n’a plus faim depuis longtemps. Elle ne réclame rien. En revanche elle ressent la soif, elle pense à l’enfer. Elle s’étonne de s’y trouver. Puis ils finissent par arriver. Toujours vivante. À la fois le soula¬gement et le regret. Toujours alternés. Aujourd’hui ils sont arrivés à l’heure. Elle perçoit, avec difficulté mais sans doute possible, le bruit de la porte d’entrée. Des pas très secs sur le parquet du vestibule. Encore des bruits de portes, celles qui cloisonnent les différentes pièces de l’appartement. Ils ne viennent pas tout de suite la voir, avant ils se dirigent vers la cuisine. De là elle n’entend plus rien. L’appartement est vaste, la cuisine est à l’autre bout. Elle sait qu’ils mangent et qu’elle ne les verra qu’après leur repas. Le sien attendra bien encore une heure. Ou plus. Maintenant il fait totalement nuit dans le salon, elle demeure immobile dans son fauteuil. Le sommeil, le vrai, ne tardera pas à venir.
Enfin ils pénètrent avec fracas dans le salon. Le lustre s’illumine et vient éblouir ses yeux qui se sont habitués à l’obscurité. Elle les regarde, ne les aperçoit d’abord que flous. Les tentures sont tirées, les larges fenêtres de la pièce sont ouvertes sans ménagements.
— Bon Dieu, c’que ça pue le renfermé là-d’dans ! Tu dors, Mamie ?
Ils se tiennent bien en face d’elle, la fixent, la scrutent, la dévisagent.
— Bon, il faut manger… ou pas… comme tu voudras ! Tu veux manger ?
Elle fait basculer sa tête doucement, de haut en bas puis de droite à gauche. Elle ne sait pas.
— T’as faim ? Parle plus fort ! On n’entend rien !
Ils rient.
— Bon, Isabelle, tu vas à la cuisine chercher un peu de rôti, une pomme et de l’eau.
Isabelle s’exécute, elle disparaît aussitôt dans le couloir. L’homme reste dans le salon, il s’assoit à côté de la vieille et sans dire un mot tire de sa poche de pantalon un paquet de cigarettes. Il en prend une, l’allume et recrache la fumée en direction du fauteuil de la vieille. Elle cligne des yeux, porte sa main à son visage pour se protéger d’un prochain nuage goudronné. L’homme s’amuse de ce geste qui marque son ascendant et la crainte qu’il pense lui inspirer. En vérité elle n’a pas peur de cet homme qu’elle aurait jugé, encore valide, vulgaire et inculte. Si seulement il connaissait sa vie, ses rencontres, ses voyages, ses souffrances, il n’oserait même pas la toiser, de honte et de respect. Le problème est qu’elle ne s’en souvient plus elle-même.
Enfin Isabelle revient, portant un plateau sur lequel est disposé un maigre repas. Elle le pose sur une table basse à proximité du fauteuil de la vieille et déclare que c’est tout ce qu’elle a pu trouver, que de toute manière c’est déjà trop pour une personne âgée. L’homme s’empare du plateau, sans commentaires, le place sur les genoux de la vieille. Le plateau y tient en équilibre, finit par trembler au même rythme que ses jambes. Bientôt le plateau glisse, se fracasse par terre, assiette et verre brisés. Ils savent très bien qu’elle ne peut plus se nourrir toute seule mais le plaisir est trop grand pour qu’ils se privent de cette scène grotesque à chaque repas. Invariablement ils pouffent comme s’ils regardaient un film comique à la télévision, invariablement ils prennent un plaisir maniaque à la traiter de grabataire et à ramasser les quelques aliments souillés au sol pour les remettre directement sur le plateau. C’est seulement après cette humiliation routinière qu’ils procèdent au gavage.
Le repas terminé, Isabelle lui colle un verre d’eau à la bouche et le vide d’un trait. Il n’est pas rare qu’après cela la vieille régurgite une partie de son dîner. Dans ces moments-là, Isabelle rentre dans une colère noire, elle peut alors lui appliquer une énorme gifle. Mais ce soir elle ne vomit pas. Elle ne supporte donc que le rituel débarbouillage, si vigoureux qu’il pourrait s’assimiler à une tentative d’étouf¬fement si l’homme n’intervenait pas à chaque fois pour calmer sa femme.
— Arrête ça ! Tu veux la tuer ou quoi ? J’te l’dis tout le temps ! De la douceur ! Pas de violence physique, pas de marques ! Tu comprends ou t’es vraiment trop stupide ?
Alors, Isabelle foudroie la vieille du regard et quelques secondes plus tard elle s’effondre, en larmes, aux pieds de son mari.
— Je ne veux pas aller en prison ! Je ne veux pas aller en prison ! Tu imagines si quelqu’un apprend ce que nous faisons ! Le mari flanque un coup de pied à sa femme et rentre à son tour dans une brusque et violente colère :
— Bordel ! Tu vas fermer ta gueule ! Pourquoi on nous dénoncerait ? La vieille n’a plus de famille, personne, nulle part ! Alors qui ? Quand elle crèvera, où crois-tu que ses biens iront ? À l’État ! Enrichir toujours les mêmes ! Sans compter qu’la vieille et son mari ont peut-être fait les pires saloperies pour accumuler tout ça ! Et puis on n’est pas les seuls à en profiter. Si on s’fait avoir, eh bien, on dira tout ! Tout ! Mais en attendant, ta gueule !
En général il conclut par un autre coup de pied dans le ventre de sa femme. Parfois il peut aussi lui infliger un coup de poing au visage, qu’il regrette aussitôt de peur de laisser une marque bien visible et accusatrice sur sa peau. Mais ce soir pas de psychodrame. Il en reste là. Après le dîner ils se retirent du salon, entament le tour de l’appartement. C’est un soir d’inventaire. La vieille ne va plus les revoir avant deux bonnes heures, si elle ne s’endort pas entre-temps. Dans ce cas elle sera jetée dans son lit sans même s’apercevoir du changement. Elle y restera jusqu’à une heure de l’après-midi, le lendemain. Heure à laquelle Isabelle vient l’en sortir pour la porter, après une toilette ultra rapide et le règlement quotidien de ses besoins, dans son fauteuil du salon. Où elle attendra, seule, la venue du soir et son unique repas de la journée.
Aujourd’hui elle met du temps à s’enfoncer dans le sommeil, elle entend les bruits de pas, brefs et saccadés, des chuchotements, qui parviennent dans le salon comme des effluves désagréables. Ils fouinent, ils doivent tout ouvrir, tout toucher. Malgré l’état végétatif dans lequel elle est plongée, elle ressent encore leur présence, telle une intrusion. Puis soudain, ils reviennent dans le salon, se mettent à parler sans se soucier de la tranquillité de la vieille, qui garde les yeux clos bien qu’elle soit réveillée.

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