Le Soleil au cœur

Cv le soleil au coeur 1Aurélie de Saint-Auran écarte vigoureusement les rideaux de sa somptueuse chambre.
Un coup d’œil sur le parc. Oui, le temps est superbe !
— Tant mieux ! Aujourd’hui est un grand jour. Je me marie ! J’épouse l’homme que j’aime !! Ah ! que la vie est belle !!
Son rire cristallin emplit la pièce d’un bonheur pur, encore étonné.
À dix neuf ans à peine, Aurélie, comtesse de Saint-Auran, a déjà un passé, un triste et morne passé qui lui fait apprécier le présent à sa juste valeur…
Orpheline très jeune, elle a été éduquée dans une de ces austères pensions pour jeunes filles bien nées, reflets des principes éducatifs rigides de cette fin du XIXe siècle. Son tuteur et seul parent, cousin éloigné de son père, a fait son devoir en lui faisant apprendre la broderie, l’aquarelle, le piano, et quelques auteurs soigneusement choisis pour leur édifiante sagesse.
À part cela, l’ennui. Un immense ennui pour ces jeunes filles enfermées dans un mode de vie trop étroit, empli de messes et de travaux routiniers. Fort heureusement, personne ne peut avoir prise sur leur imagination ! Et de l’imagination, elles n’en manquent pas ces demoiselles blotties au fond de leur lit dans les sombres dortoirs et la nuit mystérieuse…
Aurélie, plus encore que les autres, chaque soir, lumières éteintes sur une dernière prière, laisse s’enflammer ses rêves…
Elle ne se trouve plus dans son couvent ; personne n’entrave plus sa pensée. Elle est libre de faire, en rêve, tout ce qu’elle souhaite, d’aller où ses désirs la mènent. Où donc s’évade-t-elle ?
Aurélie, jeune fille protégée, se laisse emporter par son esprit pur, dénué de toute autre considération que le grand, le véritable amour. Elle ne rêve que de situations romanesques ; elle donne vie au fameux Prince Charmant, promis par les contes, et par les histoires de sa meilleure amie Sabine de Valensole, chuchotées en secret…
Ainsi, Aurélie se retrouve chaque soir à l’Opéra de Paris : Paris, en cette fin du Second Empire, c’est la fête, la ville lumière, un endroit fascinant où vivent ces femmes séduisantes, couvertes de bijoux, couvées du regard par de beaux messieurs en adoration devant elles ! La ville de l’amour pour cette jeune pensionnaire !
Comme il est doux de s’imaginer dans une élégante loge, toute de dorures, à l’Opéra, assise sur un fauteuil de velours cramoisi, agitant délicatement un éventail en ivoire, aux légères incrustations de turquoises. Bien sûr, elle est parée d’une merveilleuse robe de taffetas crème, un peu trop décolletée ; sur son cou, si clair, se détache un collier d’or serti de superbes turquoises à l’antique ! Elle se sent divine, et n’est pas la seule à le penser ! Près d’elle, se tient un jeune homme, très beau, brun, aux traits fins et réguliers, affichant une allure virile. Ce bel inconnu, dont rêve Aurélie, jeune comtesse de Saint-Auran, a le maintien fier et la distinction d’un aristocrate…
Enfin, ô merveille, il n’a d’yeux que pour elle ! Il ignore les regards aguichants des plus belles femmes de la capitale ! Il ne sourit qu’à elle, car il n’aime qu’elle, et elle lui rend son amour, de toute la ferveur de sa jeune âme !!
D’ordinaire, parvenue à ce stade, Aurélie s’endort de son doux sommeil de jeune pensionnaire paisible. Elle ne songe jamais à la pièce donnée ce soir-là, ni à la suite de la soirée. Son bonheur, bien mince, réside dans sa certitude qu’un jour, elle connaîtra réellement un moment aussi fastueux. L’important, pour elle, est le lieu, l’Opéra de Paris, synonyme de splendeur, et le moment, en soirée, pour exhiber de superbes robes et parures. L’important, surtout, est cet extraordinaire jeune homme qui l’accompagne !…
Ainsi, portée par ses rêves, Aurélie atteint sa dix-neuvième année.

En ce jour de printemps, la Mère Supérieure de son couvent, à la grande surprise de la jeune femme, la prie de s’asseoir, et lui annonce :
— Ma chère enfant, vous êtes ici depuis dix années, au cours desquelles nous avons eu le plaisir de vous compter parmi nos élèves les plus appliquées, les plus agréables. Nous séparer de vous sera des plus difficiles, mais je crois qu’il est temps pour vous d’entrer dans le monde auquel vous êtes destinée, un monde d’où le luxe ne sera pas exclu. Aussi, mon enfant, n’oubliez pas votre charité chrétienne. Où en étais-je ?… Ah ! Oui ! Notre éducation a fait de vous une future épouse et mère accomplie… Enfin , pour tout dire, votre tuteur, Monsieur le Comte de Saint-Auran a décidé de vous accueillir en son château, dès demain, afin de vous lancer dans le monde, et de vous établir au plus tôt. Je vous souhaite tout le bonheur possible, ma chère enfant. N’oubliez jamais que notre maison sera toujours la vôtre, si vous en ressentez le besoin. Allez, maintenant…
Aurélie, durant ce discours, alla d’étonnement en ravissement ! Elle savait qu’il lui faudrait, un jour, quitter sa pension, mais elle se projetait dans un lointain presque irréel… Tout d’un coup, cela se produisait ! Quitter le couvent, et pour être lancée dans le monde ?
La surprise passée, Aurélie retrouve son amie Sabine.
— Que t’arrive-t-il, Aurélie ? Te voilà tout agitée.
— Je pars, Sabine, je quitte notre couvent demain ! C’est étrange, j’ai souvent pensé à ce départ, et voilà ! J’y suis ! Comprends-tu ce que cela signifie ? Je vais vivre enfin ! Je pars ! Je pars, cela est merveilleux ! Ah ! Ah ! Ah !…  
Le rire éclate, bref, hésitant, puis de plus en plus assuré. Ce fameux rire d’Aurélie qui, lâché en de rares occasions, emplissait la salle de classe de sa fraîcheur et de sa musique. Un rire cristallin et doux, ni vulgaire, ni agressif, mais quasi magique dans sa pureté.
Aurélie rit et rit encore ! Enfin, elle quitte ce monde empesé, qu’elle a dû subir, dans l’attente du jour où elle commencerait sa vraie vie, où elle éprouverait ces sensations enivrantes dont sont farcis les livres romanesques. Ce jour est arrivé !
— Oh ! Chère, très chère Sabine, je n’ose y croire ! Malgré la peine que je sens de te quitter, pardonne-moi le bonheur que j’éprouve.
— Je te comprends, répond Sabine, songeuse. Moi aussi, j’aimerais tant… Que cela sera dur, sans toi, ici. Mais je ne veux pas gâcher ta joie ! Je suis si heureuse pour toi, Aurélie ! Mon cœur t’accompagnera dans tous les bonheurs qui t’attendent, j’en suis sûre ! C’est mon vœu le plus cher.
Les bagages d’Aurélie se réduisant à un modeste trousseau de pensionnaire, et quelques livres pieux, ne furent pas longs à préparer. Son bien le plus précieux, elle le portait toujours à son cou : une croix en or, dernier cadeau de sa mère.
Le grand jour du départ, Aurélie est avisée que la voiture envoyée par son tuteur l’attend. Elle prend congé de ses amies, de ses professeurs. Après avoir promis aux unes de ne pas les oublier, et aux autres de rester fidèle aux principes enseignés en ces lieux, elle se tourne vers Sabine, très émue :
— Au revoir, Sabine chérie, je te ferai parvenir de mes nouvelles très vite.
— Au revoir, Aurélie. Écris-moi vite, je t’en supplie !  
Celle-ci s’arrache à la douce étreinte de son amie et monte dans le magnifique cabriolet attelé de deux chevaux bais.
Gracieux et puissants à la fois, ils s’élancent au pas tout d’abord, puis, les grilles franchies, au trot, tandis qu’Aurélie, en ce frais matin de printemps, agite son mouchoir de dentelle blanc, en signe d’adieu, et part embrasser son destin.

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