Le Secret

Cv le secretPROLOGUE
 
  L’astre souverain des nuits était dans sa plénitude et semblait, depuis son chatoyant royaume de velours noir, observer la scène avec intérêt. Enveloppant d’une inquiétante lueur cendrée ce lieu fervent d’Afrique, où l’invisible était réalité, où chaque phénomène, chaque minéral, végétal ou animal était l’émissaire d’une divinité.
  Un bûcher lançait vers le ciel de fougueuses et hautes flammes qui enrobaient d’or et de sang l’homme et l’enfant.
  Vêtue d’un fin tissu blanc ceint autour du torse, elle était assise en tailleur à même le sol en terre battue. Les mains posées sur les genoux, le dos bien droit, le visage inexpressif, ses yeux fixaient l’homme au corps d’ébène et aux profondes scarifications.
  Il portait un pagne rouge et une coiffe de plumes.
  Tous deux avaient le visage en partie dissimulé par des rayons de peinture.
  Contrairement à la tradition, lui, le hougan, pratiquait la cérémonie en plein air, son houmfo, son sanctuaire, devait être l’ensemble du sol africain. Ainsi en avait décidé l’oracle !
  À côté du pilier sculpté qui liait la terre au ciel, après avoir invoqué Legba, « le Maître des Portes », afin qu’il ouvre le passage entre le visible et l’invisible, l’homme dansait tout en infligeant à son tambour des coups violents et saccadés.
  Sa voix était sépulcrale et mystérieuse. Sans cesser de tourbillonner et chanter, il avait posé son instrument pour se saisir d’un sac de toile grossière rempli de sel. Il en prit une poignée et commença à dessiner de complexes symboles, puis un large cercle autour d’eux englobant le pilier et le feu. Son rituel achevé, il se tourna vers l’enfant et, d’un regard, lui fit signe de le rejoindre. Elle se dressa, légère comme un flocon de coton, se mit à enrouler et dérouler son corps tout en virevoltant au même rythme, bras tendus. Elle joignit sa voix aux incantations du maître. Celle-ci semblait venir des profondeurs de la terre et non du corps d’une fillette. À un certain moment, elle vacilla comme la flamme, puis s’effondra sur le sol à ses pieds.
  L’homme-sorcier cessa de danser et chanter.
  Il se saisit d’un poulet qui était attaché au pilier, d’un mouvement sec lui trancha le cou. Le sang gicla dans l’air et se mit à dessiner des signes kabbalistiques sur l’enfant avant de finir de se répandre sur le visage de l’officiant. Celui-ci frappa alors le sol trois fois du pied, faisant sonner les bracelets métalliques, décorés de perles et de plumes, qui enserraient sa cheville. Il brandit une bague représentant un serpent se mordant la queue. Puis il se pencha pour la passer au pouce de la fillette et lui murmurer la parole sacrée, dernière étape d’une longue initiation à la « connaissance mystique et secrète ».
  Il ramassa le petit corps devenu aussi inconsistant qu’une poupée de chiffon, l’éleva à bout de bras au-dessus de lui, le présenta à la lune et à l’assistance. La tête et les cheveux de l’enfant, qui pendaient, semblaient liés aux flammes dont ils avaient pris la couleur. Le silence fut alors déchiré par le feulement d’un fauve.
  L’homme sourit au ciel, puis en langue fon proclama :
  — Mawu, la lune, déesse de la nuit, de la sagesse et de la connaissance, t’a reconnue et a fait de toi une mambo. Tu es sa prêtresse maintenant ! Chevauchant les esprits, tu possèdes leur force et leur savoir. Écoute le feu et le vent qui soufflent dans ton cœur et s’emparent de tes pensées… Écoute les bruits de la nature… Écoute… c’est la voix de ceux qui ont franchi les portes de la vie et qui sont dans tout ce qui existe et t’entoure. Tu es liée à moi, serviteur de Lissa, le soleil. Je m’engage à toujours t’éclairer, te protéger par-delà la vie et la mort.
  Il la reposa sur le sol, effleura de la main le visage et le corps de l’enfant. Semblant avoir repris vie, elle lui fit face.
  L’homme se tourna alors vers le pilier et sortit d’un panier, situé à son pied, un python royal d’Ouidah dont la longueur était égale à la taille de la nouvelle mambo. Il le posa sur les épaules de celle-ci.
  La fillette vacilla légèrement sous le poids. Puis elle se saisit avec douceur du reptile, le brandit vers le ciel et adressa une prière à l’astre en jurant de respecter les Iwas. Le serpent ondula doucement au-dessus d’elle. Son corps effleura le front de l’enfant en un arc de cercle argenté. Sa queue était inclinée vers le sol et sa tête semblait vouloir se rapprocher du firmament.
  C’est alors que l’excitation atteignit son paroxysme. Les membres de la petite communauté, qui avaient assisté dans un complet silence à l’initiation, commencèrent à faire vibrer l’air d’une longue complainte, tout en se rapprochant du cercle sans toutefois le franchir. Peu à peu, ils se déchaînèrent et se joignirent à la célébration par des battements de tam-tams au rythme hypnotique, des chants et des danses effrénées.
  Les transes rituelles commencèrent.
  L’homme et l’enfant étaient liés à jamais.
 
CHAPITRE PREMIER
 
  — « Le paradis tout comme l’enfer peuvent être terrestres, nous les emmenons avec nous partout où nous allons. » Que pensez-vous de cette phrase que Ridley Scott fait prononcer à l’un de ses héros ?
  — Que cela est exact, bien que nous ayons le choix de privilégier l’un ou l’autre. Quant à moi, j’ai, depuis longtemps, choisi le paradis !
   — Merci de nous avoir reçus et d’avoir répondu à nos questions.
   — C’est moi qui vous remercie.
 
  La journaliste et son équipe viennent de partir.
  Pénélope se tient debout devant la baie vitrée, le front soucieux. Depuis son appartement, la vue sur Central Park et les immeubles éclairés aux alentours est toujours aussi féerique, d’autant que la neige a recouvert la ville d’une robe virginale. Mais, ce soir, ce spectacle ne la fait pas rêver.
  Ces quelques instants, consacrés à répondre sans fard aux questions pertinentes de cette jeune femme, sous l’œil des caméras, lui ont fait revivre le passé. Bien qu’elle ait tout fait pour se le cacher, celui-ci s’avère toujours aussi douloureux.
  C’est la première fois qu’elle sort de ce douillet anonymat qui lui a permis de disparaître aux yeux de ceux qui avaient représenté toute sa vie, de se fondre en un sombre frimas. Ces fortifications invisibles, elle les a bâties il y a fort longtemps… par nécessité, par crainte.
  A-t-elle réellement su privilégier le bonheur ? Oui, bien sûr, elle y est arrivée ! Quelle question ! Enfin, du moins, veut-elle le croire. Mais alors, d’où lui vient ce sentiment de malaise ? Peut-être s’est-elle trop dévoilée.
  Elle sent son cœur osciller entre satisfaction et regrets.
  Elle réactive les téléphones momentanément débranchés. Aussitôt la ligne fixe la rappelle au présent et à ses servitudes, mais à ses plaisirs également. Elle tourne la tête vers cet objet qui lui a toujours paru indispensable. Elle se demande s’il va la mettre en communication avec Brian, son ami du moment, ou Johanna qui tarde tant à la fixer sur les résultats des dernières ventes. Fiasco ou réussite ? Elle ne veut pas imaginer une autre possibilité, ce ne serait pas elle. Depuis toujours, elle n’a accepté qu’une alternative dans la vie et s’en porte très bien : tout ou rien ! Elle a connu le rien, elle court toujours après le tout. Le tiède, le simple, la demi-mesure ne font pas partie de ses objectifs.
  Après avoir refoulé quelques réticences, elle se décide finalement à répondre. Avec un léger sourire, elle songe : le passé n’existe plus, je suis une autre, bien dans sa tête et sa peau, prête à affronter toutes les nouvelles.
  La voix de Brian, impatient d’avoir des explications sur son histoire dont elle a dévoilé des bribes, résonne dans le combiné. Il aimerait tant percer à jour son côté mystérieux et insaisissable. Penny sait que cela contribue à dégager une magie à laquelle il est sensible. De toute façon, elle ne lui dira rien de plus. C’est sa vie !
  Ils se retrouveront ce soir. Comme prévu, elle portera la robe qu’il lui a fait parvenir pour cette occasion.
  Au fait, que doivent-ils fêter ? Pas la nouvelle année avec dix jours d’avance ! Il sait bien qu’elle est superstitieuse !
  Il lui apprend que ses ventes viennent d’atteindre des chiffres record. C’est cela qu’il veut célébrer et c’est forcément ce que veut lui dire Johanna qui cherche aussi à la joindre.
 
  Pénélope a des sentiments pour Brian, il les lui rend au centuple. Johanna, sa fidèle amie et collaboratrice, doit être aux anges, les affaires marchent bien. Que demander de plus ? La vie est belle.
 
  Elle enlève le petit ensemble qu’elle portait pour l’interview et se glisse, avec délice, dans le fourreau noir pour un bref essayage. Elle constate, avec ravissement, que la robe est sublime. Très décolletée, c’est sûr, mais après tout, elle n’a aucune raison ni envie de cacher son corps, et puis Brian adore. Alors…
  Avec bonheur, elle virevolte gracieusement à travers la pièce, sa crinière aux reflets de soleil couchant fouette l’air. Par moments, elle s’arrête pour contempler l’image que lui renvoie le grand miroir. Celle d’une séduisante jeune femme au teint clair, aux yeux couleur de miel, dont la beauté est exaltée par cet écrin couleur de nuit, plus suggestif que si elle était nue.
  Elle fait onduler ses courbes souples et harmonieuses en une danse semblable à celle d’une flamme dans un âtre imaginaire.
  Cheveux relevés en chignon ou libres dans le dos ? Brian aime pouvoir passer la main dedans à tout moment. Pourquoi ne pas le satisfaire ? Ce sera crinière au vent.
  Brian, Brian, Brian… Elle prend conscience qu’elle doit se reprendre, la vulnérabilité n’est pas son fort, la faiblesse encore moins. C’est elle qui mène le jeu ! Pas question de devenir ce genre de femme soumise qui, obéissant à l’homme avec qui elle partage une portion de vie, se transforme, au gré de celui-ci, sans voir qu’elle se détruit.
  — N’est-ce pas, chère Nadine de Rothschild ? interroge-t-elle à voix haute, comme si la charmante baronne pouvait l’entendre.
  Puis, ayant retiré la toilette qu’elle portera ce soir, elle attache sa longue chevelure.
 
  Le téléphone, encore le téléphone ! Vite, elle branche le haut-parleur de l’appareil posé à côté de son lit.
  — Johan ! j’attendais ton…
  Une voix masculine, aux inflexions exceptionnellement chaudes, caressantes et profondes, émane de façon inopinée de l’appareil.
  — Non, ce n’est pas Johan…
  Cette voix ressemble tant à une autre qui a longtemps été sa raison de vivre et qu’elle ne peut oublier. Pénélope perçoit une attente à l’autre bout du fil. Après un long silence, de part et d’autre, elle poursuit sur un ton qui se veut calme :
  — Évidemment, vous n’êtes pas Johanna ! Excusez-moi, j’attendais l’appel d’une amie.
  — Désolé de vous décevoir. Voulez-vous que je vous rappelle plus tard ?
  — Non, je vous en prie, continuez, balbutie Penny.
  — De passage aux États-Unis, j’ai assisté par hasard à l’émission où vous avez évoqué votre vie en France. Depuis, j’ai contacté toutes mes relations pour obtenir votre numéro…
  Après une courte pause, pendant laquelle l’hésitation de son interlocuteur est perceptible, celui-ci poursuit en un souffle :
  — Je pense que nous nous sommes bien connus à cette époque.
 
  Pénélope sait à cet instant précis que quelque chose d’irrémédiable vient de se produire en elle.
  Son cerveau vole en éclats de souvenirs, son cœur explose en millions de salves de battements. Une douleur violente la transperce. Elle a envie de pleurer ou de se réjouir ou les deux à la fois, elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle a l’impression que ses jambes vont cesser de la soutenir, qu’une faille vient de s’ouvrir inexorablement sous elle. Elle glisse, plus qu’elle ne s’assied, sur son lit. L’air lui manque. Sa vue se trouble. Elle sent son âme chavirer et lui échapper pour se blottir dans la poitrine de la jeune femme fragile et malheureuse qu’elle a été, il y a fort longtemps.

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