Le passeur

Cv le passeur« Assis devant un verre de gin, il m’est déjà impossible de me situer dans le temps et dans l’espace. La réalité bascule pro-gressivement dans une nouvelle dimension.

Après avoir bu une bouteille de gin, je me surprends à avoir encore suffisamment de lucidité pour sentir en moi ce bascu¬lement. Ce moment précis où le cerveau, sevré par le liquide salvateur et destructeur, ne répond plus aux sollicitations exté¬rieures mais où chaque être, chaque objet deviennent autant de perceptions irréelles et magiques.

Il me faut maintenant quitter ce bar pour en rallier un autre. Avant de lâcher le comptoir rouge et usé, je laisse circuler mon regard noyé de gnole dans la salle, afin de me nourrir de l’atmosphère abrutie d’alcool et de musique de l’endroit. Il y a là toute une population mi saoule mi survoltée qui semble se distraire et s’observer mutuellement dans le fracas des décibels et des verres.

Ne sachant au fond plus ce que je veux, je décide de commander un autre gin pour profiter encore un peu de ce moment rare où la rationalité du quotidien, sa banalité, se métamorphose en un spectacle ahurissant : les arrivées et les départs mouvementés des consommateurs, les bribes de conversation, les scintillements des bouteilles, des spots et des yeux, font penser à la représentation d’un spectacle de cirque.

La musique remplit en totalité l’espace du débit de boisson et habille l’endroit autant que les meubles. D’ailleurs elle remplit aussi les buveurs, qui ne l’écoutent pas mais sont dedans, en elle. Elle devient le seul repère logique et stable, elle donne à l’ivresse une maîtresse. Les notes s’enivrent de spirales d’éthers voluptueuses.

Il me faut partir et m’extraire de la masse liquoreuse des êtres et du lieu. Cette perspective semble presque une aventure, chaque geste est devenu lourd et désordonné. Debout, et après avoir payé ma cuite, je me dirige avec lenteur vers la petite porte de sortie, ou d’entrée, qui marque la frontière invisible et terrible de la nuit. Dehors, non loin du bar, des ombres vomis¬santes et agonisantes se plient et gémissent, entourées d’autres ombres aussi désemparées, mais debout. Devant moi, une masse sombre, inquiétante, énorme, semble vouloir m’agresser, m’enlever plutôt. Je la connais pourtant, mais l’ivresse lui donne une dimension fantastique.

Loin de la fuir, je me dirige droit sur elle pour lui administrer un traitement coutumier : il faut que je pisse et les murs de l’église assombrie et bercée par la nuit deviennent, comme un rite, un passage obligé pour continuer ma promenade éthylique.

Encore sous l’influence de l’euphorie artificielle du magma musical et bruyant du dernier bar, je ne perçois plus avec précision les sons et les rires des individus qui m’entourent. Seulement des mots, des mots sourds qui apaisent.

Je dois marcher, mais je ne marche plus, je dérive. La lumière du soir, une compagne presque palpable. Démarche saccadée, chaloupée, automatique, mais sûre d’elle, guidée par l’habitude de ce parcours nocturne. De même je ne vois plus, seules des perceptions me parviennent, des images confuses et dédoublées des êtres que je croise, tels des fantômes.

Le flou a remplacé la clarté du réel. Mais est-ce si limpide au fond le réel ? N’est-ce pas maintenant la vraie vision du monde ? Une vision déformée, partielle, et si profonde, car la souffrance de la nuit est celle des solitaires, de ceux qui savent la nature ambivalente de toute chose. Je me situe entre la perception charnelle des choses et des individus et la perception irrationnelle de l’invisible.

Là, les immeubles qui bordent la rue sont endormis, ou seulement assoupis, baignés d’étoiles et consolés des brûlures du jour par les respirations sourdes et les rêves de leurs habitants. Il se dessine sur leurs façades comme des songes de lumières jaunes et blanches.

Je devine au loin une faible illumination qui offre la perspective d’un réconfort, encore quelques pas désarticulés et je rejoindrai une oasis d’alcool, un point de ralliement des fantômes de la nuit. Là, je boirai encore. Il le faut bien : la nuit ne souffre pas la modération, elle ne se donne que dans les bras de l’inconscient, celui qui parle enivré, pas avant.

Enivré, je le suis déjà, mais il n’existe pas de remède à l’effroi, ou alors il n’en existe qu’un seul : l’oubli dans l’abrutissement des sens. Devant moi je perçois un univers coloré, une façade marron ornée d’écussons d’où s’échappent des animaux de légende, des navires et des arabesques. J’en pousse la porte et pénètre alors dans un de ces champs de vision, restreint au premier abord, mais pourtant tellement vertigineux.

Le comptoir s’offre à moi, cuivré, il reflète les images déformées des visages qui se penchent sur lui. On ne met pas longtemps à me servir : on connaît ici, comme ailleurs, mes habi-tudes « libatoires ». Pas de musique surpuissante, mais plutôt un filet de notes qui émane des parois du bar. L’euphorie du lieu précédent laisse la place à presque du silence. Cet univers des vérités est donc aphone : aux cris et aux débordements, les ombres des âmes.

Des voix néanmoins se font entendre, par lambeaux. Éparpillées, elles semblent se répondre les unes aux autres. Et moi, amarré au comptoir, j’observe ces échanges, je les imagine, je leur réponds.

Les visages qui m’environnent viennent heurter mes pensées chaotiques et retiennent ma douloureuse attention. D’abord celui du barman, à qui la fumée de la cigarette qu’il consume donne une teinte maladive, translucide. Il semble, derrière le comptoir, appuyé contre des caisses de bières américaines, captivé par la scène des buveurs. Témoin autant que complice de ces perditions tourmentées et volontaires. Puis il se ravise et entreprend de faire le tour des tables afin d’en faire disparaître les cadavres et de prendre d’autres commandes qui finiront, comme les précédentes, assassinées par des gorges assoiffées d’oubli.

Je suis son périple à travers la petite salle jusqu’à ce qu’il regagne son poste d’observation, derrière le comptoir étincelant. Il n’y a pas foule, ce qui lui permet d’entrecouper ses services de demis, frais comme l’air d’un matin d’automne. On se connaît par habitude, mais son humeur maussade et, à dire vrai, peu conviviale m’a toujours dissuadé d’engager avec lui une conversation amicale. La seule familiarité qu’il me marque est de ne pas attendre mes sollicitations pour me servir un gin ou un whisky (selon ma première commande) aussitôt que mon verre est vide.

Pour autant je n’attribue pas à ce comportement une quelconque marque de sympathie. Au contraire. Les regards noirs et perçants qu’il jette parfois aux consommateurs donnent le sentiment qu’il désap¬prouve et méprise cette clientèle éperdue d’ivresse. Sa rudesse et le recul qu’il manifeste vis-à-vis de son travail est, selon moi, une preuve supplémentaire de ce mépris.

Ce soir j’entreprends, malgré mes réticences et ma difficulté à coordonner mes paroles, de connaître ses états d’âme. Une fenêtre s’ouvre, me semble-t-il, car il consomme de façon intensive de la bière. Ce qui me paraît contradictoire avec ses supposés juge¬ments moraux et inhabituel de sa part. Je l’interpelle avec diffi¬culté et je dois m’y prendre à deux reprises avant de capter son attention.

— Dis-moi, tu fêtes quelque chose ce soir ? Tu vas vider le fût à ce rythme !

Cette remarque parfaitement idiote ne semble pas, contre toute attente, attiser sa mauvaise humeur.

Il se retourne sur lui-même et prend, sur l’étagère à sa portée, un verre qu’il remplit aussitôt de bière à la tireuse. Il le pose, en face de lui, sur le comptoir, et prend son propre verre à moitié vide, qu’il complète de la même manière. J’observe la scène sans vraiment la comprendre, captivé que je suis par son geste : le verre penché délicatement dans lequel s’écoule, sous l’effet de la pression, un flot superbe de liquide encore crémeux. Une cascade dorée qui, d’abord furieuse et bouillonnante, se transforme au fur et à mesure que le verre se redresse, en une mer jaune et sereine, tout juste animée de légères convulsions gazeuses.

Il pose les deux verres totalement pleins devant moi, empoigne le sien dans l’instant et le porte à ses lèvres. Il le repose, vide. Son visage se strie alors d’un large sourire et il me répond :

— Pas vraiment. Mais toi, en revanche, tu m’as l’air d’en tenir une sacrée ! Et tu donnes pas l’impression d’avoir quelque chose à fêter pour te mettre dans cet état, comme tous les types que je sers ici toutes les nuits !

Sa remarque me fait l’effet d’une douche glacée et, pour toute réponse, j’attrape avec maladresse le demi qu’il m’a servi, et goûte à la mousse sans le regarder. Ce qui ne m’empêche pas de sentir son regard sur moi.

— Le demi, bien sûr, c’est pour moi… ajoute-t-il. Pour satisfaire ta curiosité, ça va faire trois ans ce soir que je bosse ici. Alors, c’est pas que j’en sois fier… mais bon, c’est comme ça…

Il me quitte un instant pour satisfaire la demande pressante d’un pilier du lieu, puis revient vers moi.

Lui derrière le comptoir, moi devant, je remarque que l’expression de son visage a changé. En plus doux. Ses yeux foncés ne sont plus menaçants et il semble disposé désormais à parler sans retenue.

— C’est pas si infamant de consoler tous ces types, comme tu dis, en séchant leur chagrin. Leur vie c’est peut-être de la merde. On ne fuit pas le jour par hasard…

En disant cela, je pense à moi bien entendu, mais de manière confuse, presque abstraite, comme si j’étais étranger à ma propre existence. Il ne répond pas tout de suite. Comme pour trouver une réplique définitive, il réfléchit quelques secondes.

— Ce n’est pas de les servir qui me gêne, c’est seulement de penser à leur vie justement. Bon dieu, pour se dézinguer à ce point, faut-il que ça ne tourne pas rond dans leur tête ! Tiens, moi, avant de bosser ici, je ne me posais pas trop de questions existentielles. Je pensais avoir une vie agréable, celle que je voulais en tout cas. Et puis un jour tout bascule…

À ces mots, il s’arrête, il donne l’impression d’avoir dépassé ses pensées. Je veux le questionner davantage, mais mon élocution devenue anarchique ne me permet pas de prolonger la discussion. Je m’enfonce alors lentement dans une douce torpeur. Un silence de songe. Les mains croisées sur le comptoir, rien de ce que je vois n’appartient au réel. Tout est extraordi¬naire, comme habité par des esprits tantôt démo¬niaques tantôt féeriques. Je lutte pour ne pas sombrer en totalité dans les méandres de ma conscience avinée. Assommé, mais toujours debout.

Ne plus rien voir, ne plus rien comprendre, ne plus rien entendre. Voilà tout. C’est pour cela que je rôde la nuit comme un chat, de bar en bar. Pour m’assommer. Alors je ne chercherai pas à en savoir plus sur ce barman. Chacun porte son silence. Les hommes sont des puits de larmes sèches. Ils n’échangent pas leur souffrance, ils survivent avec elle.

Moi, cela fait quinze ans que je vis comme un mort vivant. Un clandestin dans son propre pays. La nuit est devenue mon territoire. Elle m’est devenue une sorte de refuge, je peux y rencontrer des gens de toutes sortes qui, comme moi, se fuient et fuient les autres.

Le barman fait résonner la petite cloche en laiton qui annonce la fermeture de l’établissement. Cela a pour effet de me sortir de ma léthargie. Je reviens à la surface comme on sort du sommeil. Le barman se dirige vers moi et annonce à mon intention exclusive qu’il doit fermer, sans quoi la police sera là dans la demi-heure pour faire respecter le sommeil des personnes respectables et endormies du quartier. Je trouve sa démarche incongrue : je suis un habitué de l’endroit et je connais très bien, même ivre, les règles du jeu nocturne. Aussi, je quitte mon tabouret en vociférant et surtout en titubant.

En outre je n’ai pas de papiers d’identité, la venue de la police représente donc un risque que je ne peux pas courir. Mes virées de nuit sont en elles-mêmes une menace suffisante. Mais c’est aussi ce qui leur confère ce caractère de résistance passive qui me motive encore. Il est des résistances à la force publique qui sont plus désagréables. Mon maquis, c’est l’alcool.

Une fois dehors, j’hésite, une fois de plus, sur la suite à donner à ma randonnée nocturne. Désorienté, je suis tenté par le statu quo : m’allonger là, sur le banc qui s’offre à moi dans une sorte de square près du bar déjà fermé. Le délicieux lampadaire qui le sort de l’obscurité donne à la scène un caractère cha¬leureux. Comme une chambre douillette, tout juste baignée d’une clarté douce et apaisante.

Cependant une lueur de lucidité, un filet de raison me détournent bien vite de cette tentation de sommeil alcoolique, lourd et perturbé à la fois. Je décide de regagner mon domicile et je marche machinalement jusqu’à chez moi. De toute façon je n’habite pas loin du centre ville, et si le périple n’est pas très long, il est agrémenté de visions déformées et magnifiques, pro¬duits de mon imagination ivre.

Parvenu devant l’immeuble qui m’abrite, je dois chercher de longues secondes mes clés avant de pouvoir y pénétrer. Une fois à l’intérieur, je ressens de nouveau une grande lassitude et une envie irrésistible de m’effondrer ; malgré tout, je trouve encore l’énergie nécessaire pour gagner mon appartement, puis mon lit.

Je bascule dès lors dans un environnement hostile, sans équilibre ni gravité : en me retournant dans mes draps, je tombe dans des tourbillons sans fin et des abîmes infernaux. Je lutte contre une irrésistible envie de vomir et parviens à la maîtriser grâce à une respiration profonde.

Puis, sans toutefois trouver un sommeil paisible, je rentre dans un assoupissement léger quoique tourmenté. Mes pensées engourdies me traînent dans des réflexions comateuses, je me remémore la brève discussion esquissée avec le barman rétif. Mais de manière cotonneuse, presque irréelle. L’ai-je seulement tenue ou est-elle le fruit de mon imagination fiévreuse ?

Une angoisse sourde m’envahit alors, une peur diffuse et effrayante, comme un rayon de froide lucidité ; je ne parviens pas à l’éradiquer et réussis tout juste à la calmer, sans la faire disparaître. Elle est là, à côté de moi, elle me regarde, sûre de son ascendant et de sa supériorité. Je sais qui elle est car elle me rend souvent visite au creux de la nuit. Pourtant à chaque fois c’est la même chose, je rentre dans une panique insensée et irrationnelle.

Elle a ainsi l’habitude de me visiter, de me frôler, pour me rappeler son existence et sa volonté tragique. Une odeur de pourriture semble envahir la pièce et mon être, des effluves d’alcool et de tabac, des anges démoniaques sortent de ma bouche et de mes narines.

Puis elle part doucement, à la manière d’un bruit qui s’éloigne et que l’on perçoit encore quelques instants. Je reste désemparé un moment, couvert de sueur et recroquevillé sur moi-même, pour m’endormir enfin en profitant du calme retrouvé.

Réveillé par le chant d’un oiseau, je suis aussitôt traversé d’une brève sensation de bien-être ; la venue du jour chasse toujours ainsi mes déprimes nocturnes. Les excès de la veille se font sentir, mais je les atténue avec une préparation pharma-ceutique de ma composition. Celle-ci me fait d’ailleurs office de petit déjeuner.

Debout, mon premier réflexe est de regarder par la fenêtre afin de profiter de cet instant si particulier où la ville est encore fraîche, et délicatement recouverte d’une brume rassurante qui donne aux rues un aspect irréel et immaculé. Encore désertes mais déjà habitées par la grâce des premières lueurs du jour. C’est devant ce spectacle toujours renouvelé qu’invariablement mes mauvaises pensées cèdent la place à un optimisme béat, que je sais de courte durée mais dont je ne parviens pas à me défaire chaque matin.

Puis de nouveau les craintes, les douloureuses inquiétudes. Les interrogations aussi, et l’autocritique. Ma vie s’est fracassée sur le mur de mes faiblesses et de mes peurs. Et chaque matin, après le bonheur simple de me réveiller, l’épreuve de vivre avec le sentiment d’avoir tout gâché s’empare de moi.

Je revis les étapes de cette chute comme on revoit de manière frénétique les images d’un accident de voiture ou de tout autre traumatisme. Cela fait quinze ans que j’ai basculé dans la clandestinité, que je vis tel une ombre. Quinze ans qu’il a fallu que j’abandonne l’espoir d’une existence normale.

Tous les gestes du matin sont imprégnés des mêmes pensées, chaque matin depuis quinze ans. Petit à petit l’alcool est devenu un refuge, une fuite. Une révolte dirigée contre moi-même. J’ai commué la peine de prison à laquelle j’ai pu échapper, au prix d’une vie tout juste esquissée, en une longue autodestruction, un effacement progressif.

En quelques minutes, les délicieux premiers instants mati-naux empreints de silence et de grâce se transforment en une atmosphère lourde, écrasée par une lumière aveuglante et ou-trancière. La journée ne sera donc pas différente des autres. Le soleil que j’aperçois en contre-jour est déjà insupportable, vulgaire et dominateur.

Rien ni personne ne peut lui échapper. Il s’insinue dans les moindres recoins, angles des rues, places et jardins que je peux voir de ma fenêtre. Rien ne lui résiste, pas même les ombres, esclaves qui recouvrent les façades et les devantures de draps sombres.

Il faut encore vivre une journée en pleine lumière, sans fard ni possibilité de se mettre à l’abri. Cette idée m’effraie ; la seule solution est de me fondre dans cette foule, que déjà j’entends en bas dans la rue dans un grondement lointain et brouillon, de m’exposer à ce soleil d’été dont les rayons semblent pouvoir transpercer tous les secrets.

Après m’être douché et habillé, je quitte mon appartement dans l’espoir d’éloigner ces sensations par des pensées positives. Arrivé sur le trottoir, je suis saisi d’un léger vertige, tout va si vite  : les personnes qui marchent d’un pas sain et sûr, quasi mécanique, semblent sous hypnose. Les voitures qui empruntent la rue en sens unique semblent quant à elles téléguidées.

Je m’insère dans cette course anonyme et prends son rythme. Je m’arrête dans le café dans lequel j’avale en silence, chaque matin, un expresso puis, tout à fait réveillé, je regagne mon domicile en animal craintif, fuyant un danger qu’il pressent. La peur de tout et de rien, sans jamais voir l’ennemi. Peut-être que l’ennemi c’est moi.

Cette première incursion dans le monde éclairé a pour objectif de ne pas me désocialiser complètement. La nuit, je ne vois que des gens comme moi et il faut, pour ne pas sombrer, que je garde le contact avec une réalité normative. Arrivé chez moi, je lutte pour ne pas me servir un verre de rhum. Trop tôt, trop de jour. Et puis le travail. Je m’installe à mon bureau, puis prends un bloc de papier blanc sur lequel je commence à tracer quelques traits… Si le dessin me permet de voyager par procuration, il m’assure surtout une certaine suffisance matérielle. Même si cette activité est totalement anonyme, puisque c’est un autre qui signe mes travaux.

Le travail m’est fourni par des amis protecteurs qui, depuis le début, m’entourent, de façon lointaine mais efficace. En dehors de cet appartement et de mes incursions à la surface, ils sont mon seul lien social. Du reste, je ne les vois pour ainsi dire pas. Uni-quement à l’occasion des commandes, chez moi, dans la dis-crétion.

J’aurais pu partir à l’étranger, me refaire dans un autre pays, mais je ne l’ai pas fait. Par crainte de me perdre dans un environnement qui ne m’attendait pas. Ici je vis à genoux, mais je garde l’espoir d’un retour définitif à la surface. Même si cette espérance finit par me ronger, me consumer dans une attente intermi¬nable et vicieuse.

Je ne vois pas la sortie, elle me paraît inimaginable. Mais j’insiste, je me torture à dessein. Je suis resté parce qu’au fond je ne veux pas mon bonheur, il faut que je m’inflige une correction exemplaire.

Rapidement, je perds ma concentration et me noie dans le dessin que je viens d’achever. Je rêve de m’y perdre, d’y plonger. Seul le dessin me permet de rêver. Toute autre évasion est illusoire. Mes amis m’ont bien proposé à plusieurs reprises de voyager avec eux, mais à chaque fois j’ai refusé. Autant par crainte d’être arrêté à l’occasion d’un contrôle que par volonté délibérée de vivre reclus. Souvent je me demande pourquoi je ne me suis pas rendu à la justice. Invariablement j’en arrive à la conclusion que la peur de la prison, de tout ce que l’on peut en dire, est la seule raison de cette cavale immobile.

Ainsi donc je n’ai pas eu le courage de souffrir pour mes actes. Je suis le dernier des lâches. Celui qui sera passé à côté de tout. Condamné pour des faits dont je ne suis même pas l’auteur principal, en fuite pour une condamnation qui me fait horreur.

J’ai parfois le sentiment d’appartenir à un monde parallèle, dans une sorte d’antichambre de la mort, mi-vivant, mi-fantôme, déjà transparent. Je disparais dans l’oubli des autres et finis par me sentir étranger à moi-même.

Je ne parviens pas ce matin à chasser ce malaise, cette impression que rien désormais ne changera. La lassitude m’a gagné progressivement tout au long de ces années, et l’accumu-lation des ressentiments forme maintenant une véritable barrière qui me coupe des autres.

Je ne peux plus supporter cet enfermement physique et moral. J’abandonne mon travail avec l’idée de m’y remettre plus tard, dans la matinée. Et de me plonger une fois de plus dans mes souvenirs qui ne sont qu’un champ d’aigreur.

Tout en observant de manière absente par la fenêtre les secousses urbaines, je me laisse envahir par des images de mon passé, que j’essaie d’abord d’évacuer mais sans succès car, inquisitrices, elles s’imposent à moi comme pour un inter-rogatoire. Un véritable procès. Elles me questionnent, me sou-mettent à une enquête en règle.

Je commence par me revoir étudiant. Épris de zones grises de façon malsaine, je me plaisais à fréquenter des milieux glauques, auxquels je prêtais mille vertus. La vraie vie était là, parmi des hommes qui n’avaient que le lendemain comme ligne d’horizon.

Je menais une double vie, ce dont je tirais une grande fierté intérieure. J’étais indifférent et mystérieux. Le jour, étudiant en histoire, la nuit, ami de malfrats. En outre, je n’hésitais pas à profiter de cette double sphère de fréquentation. J’ai aimé cette dualité, elle me donnait le sentiment de la complexité, de l’épaisseur. Je ne ressemblais pas à tous ces êtres monochromes dont la vie semble déjà écrite, comme programmée. Moi, je dirigeais mon existence vers l’originalité, l’aventure, vers des territoires dangereux et imprévisibles.

Je cultivais l’idée que rien, jamais, n’était acquis. En fait je n’avais aucun sens moral. Pour moi, l’honnêteté ne recouvrait pas les mêmes notions que pour les autres. Je ne voyais que l’hypocrisie des « honnêtes gens », leur volonté farouche d’échap-per aux risques de la vie et leur soif de camouflage. Cette anesthésie générale érigée en mode de vie me faisait horreur. Le conformisme élevé au rang de projet d’avenir me donnait la nausée.

Je me suis perdu dans un brouillard de mensonge et de naïveté alors que je pensais être lucide. À force de vouloir créer un individu qui n’existait pas, j’ai fini par n’être personne. Mon aveuglement m’a conduit à délaisser progressivement les études et à me rap¬procher de plus en plus de la ligne de rupture. Les malfrats étaient libres, en outre ils savaient où ils allaient, leur choix était définitif et sans retour. Moi, je ne faisais que jouer. Cette comédie ne devait servir qu’à me donner une contenance. En vérité, le sens profond de ces choix m’échappait.

Je finis par participer à de petits trafics, au début sans envergure, mais assez lucratifs pour satisfaire mon orgueil. L’université n’était plus qu’un miroir de ma supériorité, l’histoire n’était plus ma priorité. Devant ma fenêtre aujourd’hui, il me vient une citation de Conrad, qui aurait dû m’inspirer… « Pour s’être trop complaisamment comparé à un cheval de course magnifique, il se voyait maintenant condamné à une tâche sans gloire, comme un baudet de colporteur ». Cette phrase résonne douloureusement. Elle est comme ma conscience, implacable et omniprésente… Des bribes de conversa¬tion me reviennent à l’esprit, telles des fantômes. Je n’aime pas me réentendre, et le souvenir de certaines de ces conversations sont réellement une torture.

Celui qui déclarait que l’on ne peut pas connaître la vie si l’on ne connaît pas ses vices et que tous les précautionneux sont des infirmes du vécu, c’était donc moi ? Comment pouvais-je déclarer de telles sottises alors que je m’étais toujours préservé, qu’aucun de mes actes n’était sincère ? Jamais je n’avais mis à exécution ces idées péremptoires sur la vie et le destin. Tout au plus avais-je joué au méchant. On s’était servi de moi et ce n’était qu’un juste retour des choses. Ceux qui m’avaient entraîné dans ce braquage avaient sans doute perçu mon caractère superficiel, le faux décor. On me mit à l’épreuve pour me donner une leçon de sincérité, et j’ai trébuché.

Jamais à aucun moment le sentiment de m’enfoncer dans l’erreur ne me traversa, seule comptait la transgression des règles établies. Je me souviens très distinctement des circonstances qui m’ont conduit à accepter cette folie. À l’époque, je n’habitais plus chez mes parents, lesquels avaient loué deux studios : un pour moi, un pour mon frère. Bien qu’il habitât sur le même palier, je ne voyais mon frère qu’à de rares occasions. Il suivait, pour sa part, avec application ses cours de philo.

Je rendais des services, au début insignifiants, puis je suis passé à des choses plus sérieuses. J’hébergeais de temps en temps des types qui sortaient de prison. Mon studio servait en outre de lieu de réunion discret. Ce statut me convenait. Il satisfaisait mon ego. Surtout, il me permettait encore de rester à la surface, de ne pas m’impliquer au delà de mes propres petits trafics. Les apparences étaient sauves et je me révoltais à moindres frais.

Puis un jour, leur regard sur moi changea. Il n’était plus indifférent. L’écho de ce changement parvient encore à mes oreilles : « Paul, va falloir faire tes preuves. Si tu veux travailler avec nous, il faut que l’on sache ce que tu as le ventre. Dimanche, y’a du travail pour toi. »

Je n’avais jamais vraiment envisagé de m’impliquer à ce point avec eux, mais je ne pouvais plus reculer. Il s’agissait d’une question d’honneur et j’acceptai, sans même m’interroger sur la nature du travail en question. Le piège était tendu. Bientôt, je ne serais plus rien. Une mauvaise intuition me taraudait ; afin de la conjurer, je rendis une visite exceptionnelle à mon frère.

Ce dernier, à qui j’expliquai la situation, réagit très mal. Il me supplia de laisser tomber ces voyous et de reprendre mes cours à la fac. Aujourd’hui bien sûr, ses arguments m’apparaissent d’une justesse prémonitoire. Je quitte la fenêtre pour m’asseoir dans un fauteuil en cuir marron aussi vieux qu’étroit et je me remémore sa colère froide. « Tu es un imbécile. Je ne comprends pas ce que tu cherches. Mais je sais en tout cas ce que tu récolteras. Tu as toujours voulu préparer une thèse… – c’était exact, mais je lui répondis à voix basse : « c’est inutile… pour devenir quoi ? Tu sais bien que l’argent public est investi dans les prisons désormais » – … devenir historien. Et là, tu fous tout en l’air pour des cons qui finiront par te baiser ! Que veux-tu que je te dise ? Ces mecs n’ont pas d’avenir, si tu les suis tu n’en auras pas non plus ! »

À l’époque sa réaction me sembla ridicule. L’avenir qu’il me proposait était une ligne droite, sans aspérité. Il était l’immobilisme, j’étais le mouvement. Il était la raison sociale, j’étais sulfureux. La distance qu’il y avait entre nous existait depuis l’enfance. Nous n’avions jamais eu de vraie complicité. Jamais cette réalité ne fut aussi nette que ce jour. Je ne pris même pas le soin de lui répondre tant j’avais le sentiment qu’il ne comprenait rien à mes aspirations. Je quittai son studio pour rejoindre le mien.

Ce fut l’une des dernières fois que je le vis. Il partait le lendemain en vacances chez nos parents et à son retour j’étais en fuite. Depuis, je n’ai cessé de fuir ces moments qui auraient pu m’éclairer. On ne se remet jamais de ses choix. On ne survit qu’à nos peines et à nos regrets. Ce flot de souvenirs me plonge dans un état de panique intérieure que rien ne semble pouvoir apaiser. Je suis totalement désemparé devant mon impuissance à revenir sur ce passé.

Je quitte mon fauteuil, assommé. Je me dirige vers le petit bar en bois clair dont j’extrais une bouteille de whisky, bien décidé à la vider rapidement afin d’échapper à ces réminiscences qui me poursuivent comme des juges accusateurs. De nouveau affalé dans le fauteuil, des fragments de passé m’éclatent encore à la figure.

Là devant moi, il y a les sinistres mines de ceux qui veulent ma perte. Leurs instructions sont maintenant plus précises. « Nous étions sûrs que tu ne te dégonflerais pas. Va te falloir du sang-froid, c’est un coup difficile mais définitif… C’est-à-dire que si on le réussit on sera riches jusqu’à la fin de nos jours ! »

Mon enthousiasme fut teinté d’une crainte diffuse mais il était trop tard pour reculer, et puis la perspective d’une rému¬nération plus que conséquente suffit à éloigner mes dernières réticences.

Encore aujourd’hui, je ne peux analyser avec précision mes véritables aspirations. La volonté de vivre à la marge ne suffit pas à elle seule à expliquer cette attirance pour les milieux interlopes. J’ai toujours rejeté une société lisse et sans vices en apparence, mais en réalité pétrie d’hypocrisie et de frustrations. Une société où le dialogue n’est que dissimulation et mensonge.

Ce dégoût des rapports humains est une chose, il m’apparaît maintenant que c’est une partie de moi-même que je fuyais en me précipitant dans ce piège. Je devinais que cela tournerait mal. Je me sentais attiré par une fatalité désastreuse et, depuis l’enfance, le doute me rongeait. Mon aversion pour la société établie m’empêche depuis toujours d’y entrer. Je ne veux pas me battre contre les autres ni contre moi-même. Je me suis ainsi condamné au silence. Ce mutisme n’est que le prélude à la souffrance de vivre, avec ma conscience pour seul juge.

Après avoir accepté l’offre venimeuse, tout alla très vite. Jusqu’au dernier moment, je ne sus rien de ce que je devrais accomplir. J’étais animé par un sentiment ambigu, à la fois exalté et résigné. La mise en garde violente de mon frère ne fit pas son chemin dans mon esprit et je campai sur mes positions, qui sortirent même renforcées de cet épisode.

Cela fait quinze ans que je n’ai pas revu mon frère ni mes parents. Pour eux, ma participation à ce braquage est sans doute un acte injustifiable, et le pardon ne peut être envisagé. Curieusement, cette situation ne m’a jamais perturbé, en apparence. L’éloignement de ma famille ne date pas de ce moment et ma dépendance sentimentale à son égard a toujours été limitée.

Encore aujourd’hui, j’ignore s’ils savent ce que je suis devenu. Le plus extraordinaire est qu’au cours de toutes ces années je n’ai jamais quitté cette ville. J’ai toujours limité mes déplacements le plus strictement possible et, excepté la nuit, il est rare que je traîne plus d’une heure à l’extérieur de cet appartement. Aussi, n’est-ce pas si étonnant que je ne les aie jamais rencontrés. Peut-être m’ont-ils aperçu ? Ils auront fui, ou bien auront cru à un sosie…

De toute manière à quoi aurait servi de les revoir ? J’étais muré dans mon mutisme et ma culpabilité. Mes amis les plus proches ont renoncé depuis longtemps à comprendre et par voie de conséquence à me revoir. Les soutiens extérieurs dont je bénéficie sont désormais indirects et de plus en plus tenus.

La bouteille de whisky trône à moitié vide sur la table basse décorée d’une mosaïque. Elle semble presque joyeuse de m’avoir vaincu une fois de plus, elle me jette des regards de mépris et de compassion. Je l’entends me dire : « Une fois de plus, tu n’as pas su me résister. Une fois de plus, tu as été faible, sans combattre ». Je n’ai en effet pas attendu le soir pour lui céder. Ce qui, malgré tout, est rare et marque les moments de grande dépression où même le jour et le travail ne diluent plus la douleur d’avoir à me supporter. Je ne peux pas diriger ma haine contre un autre, ni faire porter le poids de ce naufrage à un tiers.

La fenêtre qui me fait face représente depuis le début une issue de secours, comme une ultime solution, radicale et définitive, à ces tortures. Toutefois, jamais autant qu’aujourd’hui elle ne m’a semblé si attrayante. Séductrice comme une sirène qui attire les marins vers la mort ou la paix éternelle.

Je m’approche d’elle et sans m’y pencher encore totalement, j’écoute le bourdonnement de la rue. Celui-ci me parvient en écho, déjà lointain. La vie était pourtant si proche, à portée de main, bien réelle, frémissante. Mais plus rien n’y fait : il est trop tard. Pas même ce soleil et ce ciel si pur. Le besoin d’en finir, de me délivrer de mes démons intérieurs est trop pressant. Dans le saut, la délivrance. Je passe lentement la balustrade de fer forgé à peine tiédie par les rayons brûlants du soleil et, dernier lien avec la souffrance, je la lâche doucement et chute sans cri dans le vide. »

Ce suicide sera une réalité quand vous lirez ce carnet. En commençant à l’écrire je pensais pouvoir mieux comprendre et attendre encore cinq ans. Et puis il m’est apparu très vite, au fil de son écriture, que la prescription ne changerait rien. Ce n’est pas l’enfer-mement qui me tue, mais ma conscience prisonnière de mes regrets et de ma culpabilité. Que celui ou celle qui lira ce carnet le lise comme une sentence, une décision de justice personnelle, une mise à mort indi¬viduelle. On n’est jamais que son propre bourreau.

Paul Rapho.

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