Le Lotus et le Dragon

Cv le lotusJ’avais d’abord aimé son nom de guerre : le Dragon. Puis son histoire : celle d’un fils d’immigré chinois devenu le plus important baron de la drogue du monde. Le Pablo Escobar de l’Orient.

Il avait quasiment disparu de la circulation depuis 1996. Depuis que la DEA, l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue, avait mis sa tête à prix. Un million de dollars « dead or alive ». Comme dans un bon vieux western.

Depuis, le Dragon avait pris une retraite bien méritée, quoiqu’un peu forcée, dans une villa de Rangoon. A l’ombre des frangipaniers et bien loin de ses champs de pavot du nord de la Birmanie. Mais son juteux commerce était resté entre de bonnes mains : celles des militaires birmans et de leurs alliés, les Was. De solides gaillards, ceux-là. Cette ethnie des montagnes s’était fait une réputation de coupeurs de têtes. Taillés comme des sherpas, ils alimentaient les faits-divers en Birmanie depuis plus d’un siècle.

Les Was et leurs trente mille soldats contrôlaient toute la région du nord-est de la Birmanie. Ils faisaient régner la terreur de la rivière Salween à la frontière chinoise. Il n’y avait pas plus d’une dizaine d’écoles dans l’Etat Wa. Une dizaine de classes pour un million de montagnards. Bref, une bande d’analphabètes bercés aux trafics en tout genre.
Du haut de leur fief de Mong Yawng, l’armée de l’Etat uni de Wa contrôlait une bonne partie du très lucratif trafic de drogue dans le Triangle d’Or, aux frontières de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos. Héroïne, amphétamines, pierres précieuses. Mais également trafic d’armes, prostitution et, depuis quelques années, trafic d’êtres humains. Une jolie multinationale du crime.

Depuis la signature d’un cessez-le-feu avec le gouvernement de Rangoon, en avril 1989, les Was vivaient dans une quasi-indépendance. Ils avaient leur propre gouvernement, leur propre police, leur armée et leur justice. Une véritable narco république en plein cœur du Triangle d’Or.

Mais les Was s’étaient vite heurtés à leurs voisins Shans. Une autre ethnie dirigée, celle-là, par le Dragon. La région n’était pas bien grande et les Shans n’aimaient pas que l’on marche sur leurs plates-bandes. La guerre aura duré une bonne quinzaine d’années. Une guerre féroce et sans merci. Mais les Shans, comme les Karens avant eux, finirent par rendre les armes face à des Was sanguinaires et surtout alliés aux troupes du général Ne Win.

Ne Win, l’homme fort de Birmanie dont le nom signifiait « fils de la gloire ». Rien que ça. Il avait dirigé le pays, officiellement, jusqu’en 1988. Mais en fait, jusqu’à sa mort en décembre 2002 au bel âge de quatre-vingt-douze ans, il continuait à tirer les ficelles. Lui et ses « trente camarades ». Une bande d’autocrates qui se partageaient les dépouilles du pays depuis le début des années soixante au nom de la voie birmane vers le socialisme.

Sentant le vent tourner, le Dragon avait fini par quitter la scène, discrètement, achetant son immunité au prix fort auprès des plus corrompus des généraux birmans. Le deal avait la couleur de la Blanche de Chine.

J’avais appris par un ami des services secrets que « le Prince des Ténèbres », comme l’avaient surnommé certains journalistes, préparait activement sa revanche. Depuis quelques mois, il aurait profité du désordre qui régnait à Rangoon pour reprendre le commandement des séparatistes shans et le contrôle de la culture de l’opium le long de la frontière thaïlandaise. Son fils, Charm Herng, était officiellement à la tête du business. Mais papa continuait de donner des leçons et de tirer les ficelles en coulisses. Il se serait même rendu personnellement à Bangkok pour acheter des armes.

Charm Herng, avait la trentaine bedonnante. Diplômé d’une grande université américaine, il avait rejoint récemment le giron familial pour assurer la descendance et surtout faire fructifier l’héritage paternel. Dans la famille des Ténèbres, on avait le crime dans le sang.

J’avais beaucoup appris sur la psychologie du Dragon en lisant un vieux bouquin américain, une de ces sommes signée, je crois, d’un universitaire de Harvard.
Le Dragon avait un vrai nom : Chang Si Fun. Il serait né un 17 février de l’année du Dragon. Aujourd’hui, notre homme devait donc avoir soixante-quinze ans. Fils d’un commerçant chinois et d’une mère shan, il fut élevé, après la mort de son père, par son grand-père paternel, un puissant chef régional chinois.

Nous étions à la fin de la seconde guerre mondiale. Les soldats du Kouo-min-tang, pourchassés par les gardiens de la révolution de Mao, s’étaient réfugiés dans les montagnes shans, au nord de la Birmanie. Abandonnés par Tchang Kaï-chek, les soldats se payaient sur la bête, volant et rackettant les paysans de cette région. Malheureusement pour eux, ils empiétèrent maladroitement sur le territoire de Chang Si Fun. Au début des années cinquante, ce dernier était à la tête d’une bande de pirates, tendant des embuscades aux hommes du Kouo-min-tang pour leur voler armes et munitions. Avec l’appui du dictateur birman, le procommuniste Ne Win (déjà), Chang Si Fun transforma sa bande armée en milice gouvernementale et, pour mieux le récompenser de ses loyaux efforts, Ne Win le laissa diriger à sa guise le trafic d’opium dans le nord du pays.

Rebaptisé de son nom de guerre, le Dragon, Chang Si Fun se lança à la même époque dans le commerce florissant de l’opium. Le pavot poussait en abondance sur les flancs des collines du Triangle d’Or et les mafias chinoises le rachetaient une bouchée de pain aux paysans. Le Dragon servait d’intermédiaire entre les populations shans et les Triades de Hong Kong. Au début des années soixante-dix, en pleine guerre du Viêt-nam, Washington avait d’autres chats à fouetter et le Dragon se retrouva rapidement à la tête d’un véritable empire.
Elevé au rang de baron de la drogue, il se fit peu à peu le chantre de l’indépendance de la province. Il le paya chèrement : arrêté par les hommes de Ne Win, il fut libéré cinq ans plus tard en échange de deux otages. Cinq années passées dans les geôles birmanes l’avaient rendu claustrophobe.

Ses montagnes lui manquaient trop et il reprit vite du service. Après un repli stratégique à Ban Hin Tek, un petit village thaïlandais coincé à la frontière, il prépara activement son retour grâce à l’appui logistique de la CIA. La Birmanie était l’alliée des Chinois et les agents américains toujours prompts à vendre leur âme pour chasser du communiste. La Centrale lui donna même un coup de pouce pour transporter ses kilos d’héroïne à travers l’Asie du Sud-Est. Une manière de payer ses services sans débourser un dollar.

Réarmé et financé avec l’argent de la drogue, le Dragon monta de toute pièce la « Shan United Army » et, par la même occasion, prit le contrôle du trafic d’héroïne dans le Triangle d’Or. Sa petite entreprise devait peser à l’époque quelques dizaines de millions de dollars et notre homme commençait à prendre ses aises. Un peu trop sûrement au goût des fonctionnaires de Washington subitement pris de remords. La Birmanie produisait à elle seule plus de la moitié de l’héroïne mondiale, dont les deux tiers finissaient sur les trottoirs de New York ou Los Angeles.
Les hommes de la DEA se lancèrent à ses trousses. Une véritable chasse à l’homme s’organisa en Asie. Le Dragon résista quelques années dans sa forteresse de Ho Mong. Mais, pris en étau entre les Was, d’un côté, les troupes gouvernementales et les stups thaïlandais et américains, de l’autre, il dut négocier sa reddition. C’était en décembre 1995.

Depuis, il régnait une véritable anarchie dans les montagnes. La production de drogue se portait mieux que jamais, augmentant de plus de vingt pour cent chaque année, mais les bénéfices se perdaient dans de trop nombreuses poches : généraux de Rangoon, Triades chinoises, Yakuzas et petits chefs mafieux.
A eux seuls, les Was produiraient plus de trois cent cinquante kilos d’héroïne par mois et possèderaient sept raffineries en pays Shan. Une partie au moins aurait dû revenir au Dragon. C’est du moins ce qu’il devait se dire.

Au temps de sa splendeur, le Dragon aimait recevoir des journalistes dans son fief de Ho Mong, sa « capitale », en plein pays Shan. Il posait alors pour les photographes, passant fièrement en revue ses vingt mille soldats, présentant son écurie de deux mille chevaux et faisant l’inventaire de sa puissance : un réseau satellitaire pour ses communications internationales et des Sam-7, redoutables missiles sol-air de fabrication chinoise. Courtoisement, il répondait ensuite aux questions des journalistes invités, expliquant, le plus simplement du monde, comment il utilisait le trafic de drogue pour la bonne cause : l’indépendance du pays Shan dont il était le chef incontesté.

Je me souviens aussi que, jeune journaliste, je suivais ses aventures dans les magazines. Ses poses guerrières et ses allures de cow-boy oriental m’avaient toujours fasciné et j’enviais ceux qui avaient eu la chance de le rencontrer. Partager un frisson d’aventure dans les montagnes shans, quel pied ! Seul problème : l’homme était beaucoup moins bavard. Les espions grouillaient dans les montagnes du Triangle d’Or et, lorsque l’on a régné pendant plus de vingt ans sur le commerce mondial de l’héroïne, on doit connaître le prix de la tranquillité : prudence et discrétion. Surtout lorsque l’on entame une seconde manche.

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