Le couloir des âmes

Cv lcdaCHAPITRE 1

L’orage grondait sur le Pilat. Nul doute que le village de Pélussin, sur l’autre versant de la montagne essuyait les foudres du ciel. Elles s’abattraient bientôt ici. Ce soir, Marie redoutait bien pire que les caprices du temps. La sage étudiante en médecine se sentait prise au piège et regrettait amèrement d’avoir suivi son intrépide amie. La sombre masse nuageuse, qui envahissait le ciel de Saint-Étienne, plongea dans une semi obscurité la pièce sinistre où elle se trouvait, quelque part au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble désaffecté promis à la démolition. Seule la lumière d’une ampoule blafarde, alimentée on ne sait comment, jouait avec l’ombre sur les visages blêmes, entretenant ainsi une ambiance morbide et angoissante.
Pourquoi avait-elle accepté de participer à cette séance de spiritisme alors que ce genre d’expérience ne l’avait jamais spécialement attirée ? Les inconnus avec lesquels elle formait un cercle étaient déjà psychiquement unis au grand maître qui, face à elle, sollicitait l’au-delà d’un ton lugubre. Des picotements parcouraient sa peau. Les consignes strictes lui imposaient de garder les auriculaires au contact de ceux de ses deux proches voisins, les mains bien à plat sur la vieille table de bois, fermant la liaison destinée à établir la communication avec le royaume des ténèbres, à en croire les élucubrations ésotériques du maître de cérémonie. Cet infime contact physique avec ces gens l’horrifiait, comme s’ils pouvaient lui inoculer un peu de leur folie.
Pourtant, cette scène, elle l’avait souvent vue se dérouler à la télévision dans des films d’épouvante ou de science-fiction. Spectatrice, confortablement installée chez elle, entourée d’amis, ce genre d’histoire la divertissait d’ordinaire, mais aujourd’hui il en était tout autrement.
Les yeux clos, à la demande autoritaire du mage, elle se demandait ce que ces gens pouvaient bien espérer à tenter de franchir la barrière de l’au-delà, sinon à se délecter de la même frousse qu’elle. Cette idée à elle seule entretenait le malaise de Marie : la peur de ne pas comprendre ses voisins, leurs motivations et les réactions imprévisibles qu’un état de transe pouvait tout à coup provoquer en eux. Elle apprenait à soigner les corps, pas les âmes. La raison d’un homme, affranchie des contraintes sociales et culturelles peut l’amener à commettre l’irréparable. Ces étranges personnages ne lui avaient pourtant pas semblé déséquilibrés lors de la courte entrevue qui avait suivi leur arrivée. Moins que le maître de cérémonie en tous cas ! Que recherchaient-ils alors ? La petite montée d’adrénaline que leur procurait la sensation de braver un interdit ? Se risquer à taquiner le diable ?
Et si ça marchait vraiment ? Elle n’avait jamais cru à ce genre de phénomène mais l’atmosphère aidant, elle avait perdu toutes ses facultés d’analyse.
La pluie noya brusquement la ville. Le ploc régulier des gouttières sur le béton sirupeux du bâtiment en ruine commença à rythmer les angoisses de Marie. Elle tentait bien de se rassurer en pensant que les trente euros déboursés en préalable pour participer à cette mascarade relevaient de l’escroquerie, une sorte d’arnaque à la crédulité… mais rien n’y faisait. À bout de nerfs, elle brava l’interdit et se risqua à jeter un coup d’œil en direction de Morine, qui s’était volontairement placée à la droite du grand manitou. Cette inconsciente raffolait de sensations fortes et s’arrangeait toujours pour lui faire partager les aventures les plus loufoques. Un sourire furtif se décelait derrière l’austérité d’un visage qui voulait paraître concentré. Nul doute qu’elle se grisait de participer à cette sorte de messe noire et riait intérieurement, en prime, du bon tour qu’elle jouait à son amie hypersensible.
En plus de l’amertume de s’être faite escroquer d’une somme non négligeable pour le budget d’une étudiante, Marie pestait contre cette stupide perte de temps à l’approche des partiels pour le passage en cinquième année.
Elle tentait de fixer ses pensées sur la dernière leçon de biochimie, apprise la veille, quand la table se mit à vibrer, déclenchant chez elle une peur incontrôlable. Ne t’en fais pas, tentait-elle de se rassurer, c’est le fait d’un banal mécanisme ou même le pied de l’escroc qui manipule un levier dissimulé. Elle avait lu un article sur les trucs des magiciens. Le cérémonial se déroulait donc de façon normale, explicable, alors pourquoi paniquait-elle ?
Elle ouvrit complètement les yeux mais hésita à retirer ses mains pour faire cesser cette plaisanterie de mauvais goût. Elle n’eut pas le temps de se décider. L’ampoule au plafond vacilla. L’air émit un crépitement électrique… il se ionisait. Le temps s’arrêta. Une boule de feu tournoya soudain au-dessus de la table à la recherche de la connexion terrestre indispensable à la libération de toute la puissance du ciel. Comme animée de vie, elle semblait scruter la scène, puis s’arrêta devant la jeune fille tétanisée. Un arc électrique s’échappa de la sphère ignée et auréola sa proie d’une lumière bleutée. Le phénomène ne dura que quelques centièmes de seconde, à l’insu des autres personnes toujours concentrées sur leur quête ésotérique. La forme trouva enfin une issue dans le sol, et, d’une fissure du ciment, jaillit soudain une lumière aveuglante. Le fracas fut assourdissant. Un voile se déposa sur le cerveau de Marie, ensevelissant ses pensées. La bouche de la jeune femme émit un hurlement d’effroi couvert par la déflagration venue du sol. Marie s’effondra, inconsciente, rompant ainsi le cercle magique. Par l’intensité de la décharge, le mage fut projeté violemment contre le mur derrière lui.
Le vacarme résonnait encore dans les vieux murs quand les autres participants, choqués, se relevèrent abasourdis, extirpés avec brutalité d’une torpeur profonde. Un brouhaha s’ensuivit, mélange confus d’angoisse, de divagations et d’incompréhension. Certains disaient avoir vu le diable, d’autres parlaient d’un souffle brûlant qui les avait effleurés. Les uns élevaient la voix, débitant à toute vitesse des phrases incohérentes à leur voisin, à la recherche lui-même d’impossibles explications. Les autres couraient dans tous les sens, déboussolés, effrayés.
Morine fut la première à reprendre ses esprits pour apercevoir son amie gisant à terre. Elle se précipita sur elle et lui prit le pouls. Puis elle la gifla énergiquement. Rien, pas de réaction ! Son année d’externat lui permettait de comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un vulgaire malaise. Le cœur de Marie battait sur un rythme désordonné, inquiétant. Surtout, ne pas s’affoler ! Morine cria pour dominer le chahut ambiant :
— Appelez une ambulance, vite !
Le brouhaha se tut l’espace de quelques secondes, pour laisser place à une rumeur qui s’amplifia graduellement. Quelqu’un avança finalement le mot Police et tous fuirent le lieu comme une volée de perdreaux. Nul doute que les forces de l’ordre… après celles du mal viendraient les frapper.
Morine se retrouva seule avec deux blessés sur les bras. Un constat rapide la rassura sur l’état de santé du charlatan qui reprenait peu à peu conscience. Elle saisit son portable et composa le 18. Quand elle raccrocha, le S.M.U.R. démarrait. Son second diagnostic lui indiqua que son amie frôlait à tout moment l’arrêt cardiaque et elle ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre l’arrivée des secours. À son désarroi s’ajoutait un profond sentiment de culpabilité d’avoir entraîné la fragile Marie dans cette galère. Tout ce qui venait d’arriver était entièrement de sa faute…
Penchée au-dessus de son amie, elle ne vit pas, dans son dos, l’ombre cauchemardesque sur le mur qui se relevait avec difficulté.

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