Le compteur d’Ailes

Cv le compteur d ailesAiles s’assit par terre, en tailleur, et se pencha vers la petite table basse et ronde. Un porte-plume à la main, elle s’appliquait à tracer des lettres claires et lisibles sur la feuille blanche. Lentement, les lignes se formaient sous ses doigts, courbes ou droites, liées et déliées. Elle prenait son temps, comme le lui avait indiqué son maître à penser du quartier, le voisin d’en face. C’était dur, car déjà ses muscles lui faisaient mal, de l’index jusqu’à la clavicule ! Ecrire était donc cela : avant d’être un art, une véritable prouesse physique nécessitant un entraînement digne des plus grands sportifs. Elle inspira, lèvres pincées, sur l’arrondi du « a ». Sur le jambage du « j », elle entrouvrit légèrement les lèvres et sortit le bout de la langue qu’elle alla nicher tout contre la commissure gauche. Puis expira. Son corsage ajusté en satin rouge fit des plis juste au-dessous de ses seins trop lourds à porter. Dehors il faisait enfin jour. Le début de la journée s’annonçait radieux. Mais Ailes n’ouvrit pas immédiatement les persiennes. Concentrée sur son écrit, elle préférait laisser filtrer la lumière à travers l’enfilade des petits trous du rideau métallique. Et sentir la nuit s’achever ainsi par touches successives, effleurant çà et là de leurs clartés graciles la table en laqué noir, le tapis grenat au velours élimé, le paravent blanc cassé aux contours racornis. Et surtout regarder danser les faisceaux incandescents sur son corps.
« Tu es droitière » avait déclaré son professeur particulier d’en face. Il lui avait fait subir plusieurs exercices de « traçage », en premier lieu avec la main gauche, puis avec la droite. Devant les gribouillis exemplaires produits par la main gauche, le verdict était tombé, sans appel. Et, d’une certaine manière, bien qu’il se défendît de toute ségrégation, le maître semblait satisfait.
Après cinq minutes d’effort, la première phrase fut achevée. Loin des regards magistraux, Ailes contempla son œuvre puis l’acheva en marquant le point final. Elle souriait.
« Jé toujour été come sa. »
Il s’agissait à présent d’aborder la deuxième phrase. Ailes hésita. Arriverait-elle à écrire sa biographie comme le lui avait si bien suggéré son voisin ? Depuis l’enfance, le cumul des années de vie augmentait la somme potentielle des lettres à tracer. Du moins, pensait Ailes. S’ajoutait à cette difficulté, une autre de taille. La jeune femme, du haut de ses trente et un ans, s’aperçut que ses idées s’entrechoquaient plus vite qu’elle n’écrivait. Le temps de déposer sur sa feuille le message secret, un nombre impressionnant de phrases à peine conçues dans sa tête mouraient en elle sans avoir vu le jour.
Deuxième extrait :

Ils s’assirent sur des paillasses et déjeunèrent ainsi, accroupis. Au cours du repas, Ailes dut demander l’autorisation pour enlever ses chaînes car elle ne savait trop comment positionner son corps et déjà d’horribles crampes paralysaient ses mollets. Dany fit acte de clémence et lui permit de se détendre un peu les jambes jusqu’au dessert. Une bouffée de gratitude traversa le cœur de la jeune femme qui, soudainement, eut envie de lui sauter au cou. Elle n’en fit rien car un débordement émotionnel n’était guère envisageable avec la distinction de cet homme-là. Mieux valait rester tranquillement à sa place, à siroter modestement le cocktail fait maison tout en ânonnant des « ah » et des « oh » convenus. Dany saisit l’occasion de cette collation pour parler de lui, de son train de vie, de ses emmerdes et de sa vie sentimentale. Profondément gratifiée d’être devenue le réceptacle auditif de telles confidences, la femme écoutait l’homme religieusement.
- Je suis un haut fonctionnaire du parlement européen et je travaille dans les bureaux… dans l’ombre, dirait-on !
- Oh !
- La gloire et les honneurs ne sont que des oriflammes portées bien haut sur la scène mondiale pour tous ces députés connus des médias. Mais, sans nous, le socle et la base de cette immense machine politique et administrative, rien de ce qui se fait, ne serait !
- Ah !
Il suffisait de laisser glisser les phrases tout en le regardant fixement.
- Je navigue ainsi entre Bruxelles et Paris et j’avoue ne pas avoir à me plaindre de mon standing de vie. Je séjourne dans les plus beaux hôtels de la Capitale et connais les meilleures adresses pour manger, boire et sauter…
Il porta à sa bouche un verre d’alcool fort tandis que son regard en pierre d’onyx se voilait légèrement au fur et à mesure que le monologue se déroulait.
- Le seul problème véritable, c’est ma femme ! Une belle acquisition faite lors du Gala pour les désespérés… heu, non, les déshérités…..
Dany eut un petit rire sec.
- Oh !
Il vida son verre et se resservit. L’homme déglutit tandis que sa voix se faisait plus sonore.
- Ah, elle était belle, la garce, avec ses cheveux de sirène parfumés de chez Guerlain, ses seins en porcelaine, et sa fraise…. Quelle fraise, la garce !!!
- Ah ! »
Déjà Ailes sentait les vapeurs alcoolisées lui monter à la tête qu’elle cherchait désespérément à garder droite. Certains mots étaient incompréhensibles pour la jeune femme et relevaient assurément d’une langue étrangère mais les derniers énoncés semblaient à portée de sa main. Il y était question de fraises. Avait-il créé un potager ? Mais ce qui lui semblait incohérent, surtout provenant de la bouche d’un tel homme, était ces injures à l’égard de ce fruit si délicieux. Pourquoi traitait-il donc les fraises de garces ? Dans ce cas, mieux valait ne rien faire pousser du tout !!!!
Cependant Ailes préféra rester coite et laissa glisser les phrases tout en regardant l’homme fixement. Elle vit la plume de canari danser lestement sur la tête de son compagnon de table. S’envolerait-elle dans un vaste ciel de couleur azur, légère, légère ! Assurément Dany n’avait pas les ailes cassées… Quelle chance, mon Dieu, quelle chance !
Il se mit à hausser le ton.
- Alliance au doigt, impossible de la sauter, la jument ! Rien à faire ! Et cela fait dix ans que ça dure ! Elle me traite comme un rat, un rat, te dis-je !!!!
Il hurlait à présent. Sa volubilité contrastait étonnamment avec l’aphasie de son vis-à-vis, décuplant ainsi sa vélocité. Il leva un poing qu’il affaissa violemment sur une table imaginaire. Il se leva prestement, en prise à une bourrasque émotionnelle, jeta un regard de plomb à Ailes et la somma de se lever. Ce qu’elle fit, par mesure de sécurité. Il se détendit et baissa d’un ton :
- Allez, viens, on va sauter, remets tes chaînes.

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