La Trappe

Cv la trappeDe ma chambre, je peux voir le ciel. La tête penchée, le regard creux, j’aperçois les lumières scintiller autour des maisons. Quelques guirlandes accrochent le silence. Le cou dégagé du drap, le corps endolori, ma sagesse est consternée. Je ne peux que subir. C’est drôle, je suis dans cet espace clos, cette chambre d’hôpital, la 12.28. Mais je ne pense pas. Ma conscience est noyée, la morphine sans doute. Je ne cherche pas à distinguer le décor. Il s’insinue par le carreau et vient à moi, me distrait. Des lumières bleues et rouges et blanches clignotent, serpentent à travers la vitre. Et ce cou penché vers le dehors, raide… c’est dans la résignation que la volupté du repos monte, doucement. Un peu de mélancolie ondule et m’effleure. Le silence de la chambre m’effraie par moments. Quelques gouttes de sueur perlent en désordre sur mon front. Des bruits de pétards escaladent le mur en salves assourdissantes, échos sans importance.
C’est Noël ou jour de l’an, je ne sais pas. Et cette tête toujours penchée vers ce ciel où vole un brin de tour Eiffel, vers ce ciel étoilé, indispensable, offert… Mon sang, ou ce qu’il en reste, tambourine à mes tempes. Ma respiration est pourtant calme et régulière, semblable au balancier d’une pendule. À mesure que mes poumons se gonflent, le silence atténue le feu d’artifice qui ébouriffe le ciel de Paris. Ma main droite, gourde, est piquée par l’aiguille d’une perfusion. La gauche, guère mieux, repose immobile et froide. Une autre perfusion distille un liquide qui descend goutte après goutte. Je pense au supplice chinois de la goutte qui tombe, tombe invariablement.
Brusquement, dans le couloir, bousculant mon repos, les vociférations des infirmières de nuit. Des naïades ? Non, des doudous plutôt, ondulant et gesticulant comme jaillissant d’un bout de brousse. La lumière du néon claque. C’est l’heure de la prise de température, tension artérielle, saturation du sang qu’elles nomment avec désinvolture SAT. Derrière mon drap, mon œil le moins glauque tremble et se rouille. L’autre entame une glissade incontrôlée vers un semblant de pommette. Pour ces Vénus callipyges regorgeant de santé, c’est presque le jour puisqu’elles travaillent de nuit comme les bulldozers de la DDE. En sortant de la chambre, des chiffres sont inscrits sur une feuille, dans un dossier. On referme le cahier pour passer à la chambre suivante, la 12.29, où un autre moribond, un démuni, autre rongé, attend. On ne sait plus qui est à la 12.28. Les tornades noires dévalent déjà le corridor blanc ambulance. Contraste. Elles ne savent pas même ce dont je souffre et pourquoi je suis là. Elles suivent les instructions du grand chef : telle drogue, tel soin pour le déplumé rabougri, le tracassier, le stomisé, le presque feu de la 12.28. Mes questions n’obtiennent que des réponses évasives, stéréotypées, courtes, lamentablement courtes. Je prends la mesure de leur grande ignorance. En dehors de leur travail de routine, elles ne savent rien. Les têtes pensantes sont ailleurs, loin, à un nuage au-dessus. On s’attend soucieux, irrésolu, entamé, à ce qu’elles vous soulagent, vous réconfortent, vous apaisent. Mais rien… agaçante pratique qui m’insupporte, manquement aux principes basiques d’humanisme condescendant ou magnanime ! Je rêve. Les yeux au fond des cavernes, je me résigne enfin. J’abdique, discipliné. J’ai compris.
Ineffable douceur des narcotiques qui se diffusent suavement dans mon organisme endommagé en m’allégeant du fardeau de la douleur, les mailles de la science, en se resserrant, ont quelquefois du bon. L’amertume coule malgré tout en moi, filtrée sans doute par cet alambic accroché à mes bras. Je suffoque. Et la béance, familière à présent, de ce piège, cette chambre trop blanche, inégale, m’angoissent. Chaque mouvement est pour moi un morceau de folie, la nuit, un enfer. Je suis entré dix jours auparavant dans cet hôpital de la banlieue parisienne pour une intervention préventive, banale, sous cœlioscopie. Une promenade. Le geste réducteur de mon colon devait durer quelques heures et ma sortie prévue quatre à cinq jours plus tard. Comment se déroulent les événements ? On ne sait pas. On épouse les cadences de la vie, ni plus ni moins, sans comprendre bien souvent. Une intervention courante en apparence peut se transformer en un indicible cauchemar. Les reins me font mal. Je ne peux changer de position. Je suis tel qu’on m’a installé, jambes écartées, molles, inertes. Mes bras en croix sont offerts aux caprices d’une étonnante variété d’injections : du blanc laiteux, semblant sourdre directement d’un pis de charolaise, au gris translucide, apanage d’une antibiothérapie d’assaut, en passant par le rose violine d’un anxiolytique doucereux. Au plafond de mon crâne, des milliers d’abeilles poignardent mon sommeil.
La nuit est sombre, elle s’étale comme la pestilence, je la vois au travers d’un judas. Une crispation générale m’étreint. Quelques convulsions saugrenues parcourent mon ventre meurtri, pitoyable. Mes yeux ne distinguent plus. Je me perds dans les méandres de mes rêves extravagants. Ma bouche desséchée implore à ses commissures de s’entrouvrir pour laisser passer un bout de langue humide, rafraîchir les coins. Mais rien ne bouge, l’extrême fatigue sans doute. Sur mes lèvres meurent quelques insultes – des failles de passage, les oublier. Ma vie se réfugie à l’intérieur, au plus profond de mon être, dans le mou, l’informe. Elle se tapit dans la pudeur du soir, parois imaginaires, infranchissables, abruptes. De temps en temps, un cri déchire la nuit : la plainte d’un malade, là, au fond du couloir… loin. Ou celle d’un chat. Puis ma respiration devient plus intime, je peux réfléchir un peu. Je lève les yeux sur les moulures du plafond, dans l’atmosphère moite, fugitive de ce lieu qui sent l’alcool et les pansements souillés. Mes joues se sont subitement creusées, cadavériques. Je lance une main furtive pour les tâter mais rien à faire. Je suis le Christ en croix. Immobile, cloué au lit, je songe à Rouault et tous les vitraux religieux défilent devant moi : un cortège de suppliciés dans l’épaisseur de l’inconscient, une procession. Un siècle environ a dû s’écouler depuis ma première intervention. Que nenni ! En réalité, quelques jours seulement ont passé. Une deuxième intervention a été déclenchée suite aux complications de la première.
La tête toujours penchée, je fixe la plus grosse étoile comme un singe acrobate implorant la nuit. Elle me promet la lumière. Je l’entends. Dans ma tête, toutes les étoiles du ciel parlent, me chuchotent à l’oreille des paroles apaisantes. Elles se précipitent dans ma conscience, veulent pénétrer toutes en même temps, se bousculent. Leurs secrets se dénudent, dégringolent depuis des échelles de nuages. Suis-je fou ? Je souris. Je souris souvent, à croire que la grâce m’a touché… ou l’idiotie. Je deviens miséricordieux. Je le sens. Pour moi, le monde change, en bien. Pourrai-je devenir vieux un jour ? Question sans réponse mais qui me procure du bien, je suis mieux à présent, moins mal en tout cas. Mes élixirs de peur s’éloignent peu à peu. Des parfums interdits, des drogues me parlent de si haut, de si loin, de si près, relents que j’envoie valdinguer. Je vais dormir un peu, essayer… Mon épouse me surprendra demain matin, les yeux clos d’un bon sommeil. Mais j’ai l’âme à l’envers, muselée et candide. Le cœur aride, j’essaie de m’accrocher à des pensées pures et saines, printanières. Elles m’interpellent. Je les entends. Je les bois au goulot. Ne suis-je pas, aux yeux de ma famille, le dépositaire de la force et du vouloir, et cette voix sûre qui rocaillait, frémissant comme des ondes au fond de mon poitrail, des paroles bénies et sensées ? À présent, l’oisiveté m’est contraignante. Elle me déconcerte, m’indispose déjà. Envie perpétuelle de bouger, d’entreprendre, de fuir la souricière. Cloué maintenant dans ce lit, le souffle tari, prisonnier du temps, mes épaules sont étriquées comme déchaussées du corps. Mes bras ont fondu ainsi que mes mains, creusées de sillons tendineux. Des veines, couleur cauchemar, saillent de mes membres comme des pneus trop gonflés. Mon sang transparent respire déjà la poussière. Lèvres crevassées, salive empoisonnée, plongé dans ma nuit, je suinte noir. Un néant m’avale doucement, une pieuvre.
Une pensée soudaine, juvénile, force mes souvenirs, percussion lointaine mais cela m’apaise. L’enfance est une porte. Seules mes pensées me sont fidèles et ma mémoire intacte me redonne les sensations de volupté de mes jeunes années, belles et heureuses. Des chemins faciles. Cette mémoire élabore, fouille, enjolive, colore le passé, le restitue amélioré, sublimé, en cinéma sept neuvième. Un conte merveilleux où l’oiseau bleu sillonne le ciel de ses ailes d’ange. C’est un soleil éclatant qui purifiait le paysage aride de mon enfance : ces montagnes pelées par le chergui incessant surgissant du désert, amenant avec lui désolation et sécheresse, djebels couleur argile que nous pouvions distinguer de chez nous, là-bas, au fond de l’horizon tremblant de poussière, ces immenses étendues de blé aux vagues blondes. L’air y était chaud et impossible. Épais, le simoun se levait derrière les collines pour répandre le feu d’un soleil incendiaire, boule de braise que les hommes fuyaient à l’heure de midi pour se réfugier dans les maisons basses, blanches comme la lumière du ciel, pour s’abriter un moment. Mais il coulait et s’infiltrait par toutes les brèches, pénétrait à l’intérieur. Seule la nuit l’éteignait. La nuit était une aubaine, fraîche et douce comme la pluie fine de juillet qui glisse sur les visages chauds. Comment raconter ? Ces jours avides de secondes berçaient nos vies, difficile d’exprimer nos émotions, celles des instants passés si intenses et pleins de nous, des amis, des parents disparus déjà, enfoncées dans le temps éternel qui prend tout et qui garde.

Ce matin, l’infirmière passe de bonne heure. Elle entreprend le pansement sur mon abdomen fébrile parcouru par une départementale sinueuse jonchée de nids de poules. Le chirurgien a fait ce qu’il a pu dans l’urgence. Elle se jette sur moi, frotte, tamponne : compresse, bétadine, essuie-tout, poubelle. Ce moment est une nausée, une chute. Mes plaies béantes aboient, pétales arrachés. Je souffre en silence, serre les dents  les plus solides. « Un homme ne gémit pas », proclamait mon père. Brave père ! J’ai pourtant envie de brailler. Mon éducation me rattrape ; je me tais, me mords le poing, au sang. Pas mieux ! De mon front perlent quelques gouttes timides au début, puis elles gonflent pour prendre du caquet et dégouliner à flot sur mes joues flasques. Il me tarde de voir cette femme s’en aller, de contempler son dos, ses cheveux. Autrefois, les infirmières portaient de ravissants bonnets, question d’hygiène. Cela leur donnait un air de jeunes midinettes fraîches et frétillantes comme des étincelles d’herbe sèche. Aujourd’hui, leurs coiffures composites, mâtinées de couleurs vives, envoient quelques touffes frisottées lécher vos cicatrices sans vergogne. Un pur bonheur ! Le monde change. Les coiffures, ainsi que le respect, s’envolent dans l’indifférence. Des oiseaux qui lâchent sur vous leur fiente, oiseaux de passage qui ne se retournent pas. Elle est pourtant méticuleuse et compatissante cette frêle infirmière. L’équipe de jour est manifestement plus humaine, plus réveillée en tout cas. Attentive, cette fille a le regard dense des gens du Sud. La lumière de la fenêtre souligne ses cernes. Elle est fatiguée. Je l’observe. Ses gestes sont précis, la bouche besogneuse et pincée. Elle s’applique. Mais bientôt, viendra ce geste rassurant de saisir le sac à ordures et de partir, me quitter, ce geste pacifiant que j’attends. Mais, il y a le présent à vivre, à subir, ces instants si difficiles que rien ne protège. Ma conscience est en éveil, mes sens et ma sensibilité aux abois, en arrêt. Un épagneul breton devant un bosquet touffu : c’est moi ! Je retiens mon souffle… pas trop. Les compresses teintées d’antiseptique glissent dans les creux et les bosses de mon ventre interrogateur. C’est une piste rouge, de véritables montagnes russes, mon petit abdomen malingre. Elle pince, retire, tamponne, éponge sans complexe, revient à la charge, sabre au clair. Ma fuite est un leurre. Je dois affronter, grimacer  à peine , feinter pour atténuer mon supplice. L’odeur des produits plisse mes yeux vigilants. J’entends ma résistance, courroucée, endommagée. Je sens déjà les mouches bourdonner sur mon ossature effritée et ces corbeaux qui m’attendent, tenant dans leur bec un morceau de moi. Tiens, une hyène passe. Elle m’a vu, elle a senti l’odeur de la viande, un peu faisandée certes. La mort est une idée qui vous parcourt l’échine un bref instant. Est-elle préférable à la souffrance ? Je pense à une fable du merveilleux Jean de La Fontaine que me disait ma mère : La mort et le bûcheron, à sa morale surtout :
« Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d’où nous sommes,
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes. »
Je reprends des forces. J’entends sa voix langoureuse me susurrer : « C’est rien, mon fils, ça va passer ! » Je pense à elle, à ma mère. Je l’appelle. Elle est là-bas pourtant, chez elle, malade aussi, un peu. Viens, Maman, tiens-moi la main, soulage ma douleur ! Je suis un bateau de papier. Mon enfance avec elle s’allume un instant. Mais le temps s’est consumé et l’odeur de sa verveine parfumée envolée avec le pain perdu et les tartines grillées du matin. Sa fine silhouette n’est plus à présent qu’un nuage de pensées fragiles. Un contour.
Je lève un peu la tête pour observer si le travail avance, les yeux grand ouverts, exorbités. Ces pinces stériles sont un piège immonde. Je hais les pinces stériles ! Mon expression d’impatience force la fin du traitement. L’infirmière se retire enfin comme une marée fielleuse emportant avec elle les limons d’infection venus de mes entrailles. Je retrouve enfin la relative sécurité de ma chambre. L’air redevient respirable. J’entends déjà la plainte des suivants, ceux des chambres voisines, des gémissements qui serpentent le long du mur, remontant jusqu’à moi des profondeurs des êtres. Ils viennent des corps fatigués, vieux pour la plupart, et seuls, des trous noirs du monde, suivent le corridor comme une malédiction pour s’infiltrer jusque sous ma porte. Ils sont là, m’assaillent, me dérangent, chahut, bêlements. Dehors, les arbres nus jouent avec la brise mais tout le monde s’en fout.
Au matin, mes yeux agrandis embrassent le ciel blanc nacré. J’ai vu une mésange m’espionner dans le lierre qui remonte par la fenêtre. Les rires des aides-soignantes m’ont réveillé. Elles poussent le matériel pour faire les chambres. Puis tout se noie dans l’indifférence générale, les portes s’ouvrent brutalement : des sésames. C’est le typhon qui pénètre, armé de balais-brosses et de seaux. Les taches sombres qui maculent le sol s’effacent sous le mouvement énergique de ces grasses femelles exubérantes. Leurs silhouettes rabelaisiennes aux seins abondants, laiteux en les pressant, s’agitent dans ce théâtre, sur cette scène. Et la scène, c’est ma chambre. Et je suis un pantin désarticulé, moi. Et le sol reluit comme dans la cuisine de Monsieur Propre. Une patinoire, ce carrelage ! Les courants d’air traversent ma carcasse  vieux bouc , ne gênent personne, apparemment. Les salissures de mes drains sur le sol sont gommées  une ardoise magique comme lorsque j’étais petit. Et ce besoin de s’arrêter, de s’appuyer sur le manche, de caqueter avec la subordonnée qui, elle, s’active à ma toilette. On m’écartèle  un lapin , on me retourne, me lessive… partout, dans les coins, sous les bras, mes petits bras tendres dépoilés par les sparadraps, le torse aussi, propre comme un nouveau-né, langé, poudré, talqué : un poulet bichonné. On évite les cratères de mon ventre et cette poche appliquée sur la stomie qui me regarde et se moque. Je voulais cette intervention sous coelioscopie pour éviter justement la poche. Bingo ! Une stomie est l’abouchement, à la peau du ventre, d’un morceau d’intestin tout rose, une sorte de porte qui donne sur le pallier, une dérivation pour que le reste des boyaux se repose. On apprend peu à peu à vivre avec. Non, on n’apprend pas, on subit. Poche de kangourou qui crève mon ventre, je te hais ! Je deviens le marsupilami  celui de mon adolescence  tacheté de jaune sur fond noir, avec une queue démesurée, jalousée parfois, un ventre surajouté.
On voudrait enjamber le temps, raccourcir l’échéance, ce geste purificateur qui remettra la tuyauterie en ordre. L’œil brillant, on espère que le temps filera comme une comète. Mais le temps, c’est le temps et, dans l’attente d’un événement, les minutes s’égrènent à la vitesse d’un escargot grimpeur. Les mots à l’intérieur, comme un clavier, claquent et se dénudent. Une danse têtue, fragile, inutile. Je me rassemble, me recroqueville pour retourner dans le ventre de ma mère. Quant au mien, pauvre petit ventre imberbe, rasé, douloureux, tu te cabres tout seul. Tu es donc paré d’une poche toute neuve. Une échelle de membres à grimper un ciel pendouille lamentablement comme étrangère. Elle ligote ce corps à une réalité absurde. Je m’ancre de toutes mes forces à ma volonté. Il faut que je vive avec toi, vilaine poche ! Après la deuxième intervention, où la péritonite a occupé tout mon ventre, le chirurgien ne s’est pas prononcé : pronostic réservé sous trois jours, chances d’en réchapper minces, existantes mais réduites. Prudence légendaire des praticiens pour ce genre de complications, ballons dirigeables trop haut dans le ciel et qui se balancent, incontrôlables.

« Vous êtes en voiture ? » a-t-il chuchoté au téléphone à mon épouse juste après l’intervention. Visage défait de ma femme, elle encaisse abasourdie, étoilée de sueur, pétrifiée. Elle n’est plus que tremblements, affolement, trémolos dans la voix. Garage immédiat le long d’un trottoir, le premier, demande d’explications supplémentaires, mais rien de plus ne filtrera : il faut attendre trois jours pour pouvoir se prononcer. Sentence couperet, vérité qui l’enferme dans une citadelle de solitude. Elle tait sa peine, sa détresse mais ses yeux coulent tout seuls, mouillant ses joues écarlates. Ses forces lâchent par endroits, se cognent au réel. Son ciel s’effondre, s’effrite, encerclant ses paupières. Il s’abîme de nuages lourds. Démunie, dénudée, larmes de saphir, mille questions l’assaillent. Cette annonce sans partage lui défait l’âme, décroche ses illusions, ouvre la terre en failles profondes, insondables et noires. Le regard est partout à la fois dans le désarroi de ses interrogations. Des bouffées de regrets l’incommodent. Les étoiles s’éteignent dans ce ciel, odeur de nuit. Son cœur est en otage. Chercher de l’aide, mais où ? Elle vrille sous le choc. Le vent des soupirs l’accompagne. L’auto redémarre seule, automatique. Où aller ? Vers qui ? Elle ne sait plus, crie dans sa tête en silence. Chaque pensée devient cauchemar et vision glacée. La prière est là : rien que des mots face à des faits, on n’y croit qu’à moitié. Elle murmure, puis donne de la voix, dit sa détresse à la nuit, le cœur en cavale, prend la direction de l’hôpital, se faufile vers le péage, ce chemin coutumier tant de fois parcouru. Elle cherche, elle accuse sans vraiment savoir, inquiète, désabusée. Les gestes sont gauches mais l’auto la guide. Les bruits de son cœur l’accompagnent dans l’obscurité qui s’installe. Il se déchaîne par moments, son petit cœur tout rose. Elle préserve le secret. Morne nuit qui oublie hier et voudrait que vienne demain ; inutile d’affoler la famille au téléphone. Le poids des heures lui ferme les paupières, abîmant son visage. Des sursauts, puis elle ouvre grand les yeux. Elle attend quelque chose : un autre coup de téléphone lui annonçant que tout va bien, qu’on s’est trompé de malade, que le sien est au mieux ; désir que la machine à remonter le temps fonctionne et change le cours des événements, vent d’espoir impossible, puéril, utopique mais réconfortant.
Mais voilà Paris et ses lumières qui s’enlacent ! Des meringues de neige ourlent les toits. Un instant d’éternité. Elle est froide et trop blanche cette neige ! Contentements muets. Oui, l’essentiel est là, tout près. Elle voudrait vieillir de quelques minutes, me voir, m’approcher. Subir ensemble. La nuit s’étire comme un chat. Puis, elle rencontre enfin l’un des assistants. Il l’attend, blême, le stéthoscope en collier. Sa voix est monocorde et basse, à peine audible. Ses mains aux doigts nerveux se tortillent, regrettent. Mon épouse, elle, chante un jargon réprobateur, accusateur qui n’admet pas de réplique, des mots affûtés. Tant de questions ! Aucune réponse… Sa langue reste brûlée. Elle exige de me voir. Un regard noir ébène s’élance de ses yeux pourtant turquoise. Je suis, quant à moi, en salle de réveil depuis plusieurs heures, répandu, étalé en lave inutile, enfermé à double tour dans le silence de ma nuit. La négociation tourne court et l’assistant, bravant le règlement, la conduit à mon chevet.
Pour moi, c’est une apparition voilée, floue sous la brume de mon anesthésie, comme vue au travers d’une épaisseur de tenture ajourée. Je suis étendu, le regard lunaire, cerné par des appareils de surveillance, véritable tour de contrôle : le tic-tac pour le cœur, la tension et je ne sais quels autres paramètres relatifs aux soins intensifs. Pauvre âme effeuillée et fluide ! Mon visage pâli transpire. Mes lèvres ne sont plus qu’un trait minimum, infiniment droit, de l’art brut dans cette froideur métallique. Elle me tient la main : « Ça va ? », ne laisse rien paraître. Mais je devine ses pensées, son inquiétude. Son regard tombe sur moi comme une pluie d’étoiles. Enfin, un visage familier ! Elle n’a pas réussi à éviter ce ton angoissé. Je relève un peu la tête, le buste, mais rien ne bouge : « Bien, je vais bien… » Les néons jettent sur moi leur dentelle de lumière dépouillée, crue, qui doit me donner un air de déterré  un Alien venu du fond de la galaxie. Combien de temps vais-je stationner sur cette voie de garage ?

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