La Tête de Cristal

Cv la tete de cristalUN SOIR DE NOËL

Un soir de Noël, j’étais seul, je me caillais les meules, j’étais non pas désespéré mais tout simplement triste et las de toute cette galère. Je ne pensais pas qu’il soit possible de tomber plus bas tant mentalement que physiquement. Je pensais qu’il était temps d’en finir le plus rapidement possible, sans souffrance et de préférence proprement, lorsque je rencontrai au coin d’une rue, je devrais dire d’une congère, un jeune Allemand qui sortait tout droit de l’université d’Heidelberg où il préparait une thèse sur la jeunesse du jeune Werther, et une phrase en amenant une autre, il me demanda :
« Que fais-tu pour Noël ?
— Je ne sais pas, peut être mourir, Noël c’est une belle nuit pour partir sans retour et puis ça fera une belle fin ; en plus si j’ai bonne mémoire, il s’agit bien de la fête pour la naissance du Christ. Eh bien, il en sera de ma vie comme de ma mort, toujours a contrario. »
Il conclut :
« OK on se la joue ensemble, let’s go and get stoned one last time. »
Nous réunissons nos derniers dollars et nous partons pleins d’entrain pour la Ansari Pharmacy, supermarché de la vente de toxiques et nous faisons nos courses pour un réveillon très spécial :
Deux bouteilles de chlorhydrate de cocaïne Merck soit trois grammes et demi chacune, scellées avec une capsule de métal, impossible à contrefaire, et dix bouteilles de chlorhydrate de morphine 32 mg. Nous sortons dix-huit dollars cinquante de nos poches et nous nous mettons en marche pour l’hôtel.
L’hôtel est en fait un grand mot pour une paillasse cradingue. Une table confectionnée avec une vieille palette recouverte de planches de caisses croisées, une chaise dans le même goût et des fenêtres aux vitres cassées laissant entrer la neige poussée par un blizzard glacial et laissant même tomber quelques flocons épars sur la table, pour sûr nous avions fait le bon choix question chauffage.
Nous entrons dans la piaule et sortons nos courses, je lui dis :
« On s’en fait un petit pour l’apéro, on verra après pour les choses sérieuses. »
Je sors un sac en plastique planqué sous mon matelas et verse son contenu sur la table, à savoir deux petites cuillères, du coton soigneusement emballé dans un autre sac et un assortiment de seringues et d’aiguilles classées par taille et toutes absolument neuves, il me regarde avec des yeux ronds et me demande :
« Pourquoi tant d’hygiène ?
— La propreté est la dernière richesse des parias, et si ça m’est complètement égal de caner parce que j’en ai trop mis, au contraire si j’en venais à mourir d’une septicémie, ça me ferait trop chier, c’est trop dégueulasse. »
Toute la discussion se déroulant en anglais, il s’ensuivit un long silence puis il hocha la tête :
« Ja, Ja, alles wirklich. »

À SUIVRE POUR CETTE HISTOIRE TRISTE

Nous commençons par nous en préparer deux costauds, style cent vingt milligrammes de coke avec soixante-quatre milligrammes de morphine, et nous nous les envoyons ensemble, le flash monte crescendo, j’allais dire jusqu’à l’orgasme, car le Speed Ball en est le proche cousin.
Le plaisir est quasiment identique parfois même plus intense, le Speed Ball est la sensation la plus proche de l’orgasme sexuel à ma connaissance : on peut jouer avec en accélérant la vitesse de l’injection du produit avec le piston de la seringue, ou la retarder en faisant des « tirettes » c’est-à-dire en aspirant le sang mélangé au produit, le seul problème c’est qu’on est totalement seul et que c’est avec la mort que l’on jouit.
Rien que d’y penser j’en ai froid dans le dos.
Le vieux Sigmund qui connaissait bien l’histoire a certainement dû en sortir son instinct de mort auquel personne n’a jamais rien compris et pour cause !
Ensuite nous passons aux choses sérieuses, sachant très bien l’un comme l’autre que si nous ne le faisons pas immédiatement c’est foutu, à savoir que nous allons bouffer toute la coke.
Je vois mon Werther se préparer un shoot énorme dans une seringue de cinq cm3, il met dix pastilles de morphine dans une cuillère à soupe, les fait bouillir et les laisse refroidir ; croyez-moi avec le froid qu’il fait dehors ça va très vite. Puis il ajoute petit à petit un gramme de coke, pour ne pas déroger à la sacro-sainte règle des deux tiers/un tiers, avec ça c’est pour pas se rater. Moi, consciencieusement, je m’en prépare un à l’identique et tous les deux on se les met de côté, après on se dit au revoir, à bientôt dans l’autre monde, on s’embrasse.
Nous les enveloppons soigneusement afin qu’elles ne gèlent pas, on ne sait jamais, quoique avec la concentration en sels dissous ce soit pratiquement impossible. Et chacun va dans son coin et s’installe le plus confortablement possible, autant que faire se peut avec la température ambiante, et chacun commence sa série de Speed Ball.
Pour la prise de son ça ressemble à un film Hard Core et à la prise de vue ce n’est pas loin de l’enfer de Dante avec une pointe de Jérôme Bosch ; quant à l’ambiance, pour dire vrai, c’est proche de Zola, sauf que les seringues remplacent les bouteilles de rouge.
Au bout d’un moment, comme d’habitude, nous tombons en panne de produit et vient l’instant fatal où il faut prendre l’ultime décision et le jeune Werther la prend pour nous deux, il sort la seringue de cinq cm3, et il me regarde en me disant « Let’s go »..
Il prend le temps de ranger avec grand soin ses affaires, dans un ordre qui frise le rituel comme s’il jouait avec des bouts de Dieu, comme s’il remettait un peu d’ordre dans son espace éclaté. Il s’approche de moi et, sans rien dire, il m’embrasse sur la bouche et me caresse longuement les cheveux, je ne dis rien d’autre que merci.
Il me demande :
« Who’s first ? »
Je sors mon demi dollar en argent américain et déclare :
« Pile ou face, le gagnant commence.
— OK, dit-il. Face. »
Je le lance en l’air très haut et il retombe sur la bonne femme avec le bouquet de fleurs et le soleil avec en dessous In God We Trust.
Le hasard l’a désigné, son visage ne montre pas plus d’émotion que celui d’un joueur de poker professionnel, il sort son énorme engin de cinq cm3 qui sert d’habitude à faire les prises de sang, et se l’introduit dans le bras.
Là, saille une grosse veine trop souvent sollicitée mais encore tout à fait viable, une petite fleur rouge s’épanouit dans la seringue, il me regarde et me dit en allemand de ne pas le laisser partir seul.
« Don’t worry, when I say something I do it. »
Et sur ce il s’envoie la totalité d’un coup dans le bras, arrache la seringue et la jette contre le mur. Elle explose en laissant une légère trace rouge sur la chaux, comme une orchidée mortelle.
Je le vois se tordre, marmonner dans sa langue maternelle « la lumière blanche, le tunnel, le soleil noir » et ça devient incompréhensible ; ensuite son corps s’arc-boute comme dans un orgasme indicible et petit à petit se met doucement dans la position du fœtus… Je crois que pour lui c’est fini.
À moi maintenant, j’enfonce d’un coup l’aiguille dans le bras, une petite tirette pour vérifier que je suis bien dedans, no problem ; j’envoie les deux tiers d’un coup et ensuite j’en refais une plus grande (de tirette) et j’appuie pour envoyer le reste et là, catastrophe, la pompe se bouche, impossible de faire quelque chose, pas le temps. Un flash monumental monte dans ma tête, plus fort que tout ce que j’ai jamais ressenti, un orgasme incommensurable et je rentre dans un tunnel avec au fond un soleil noir qui dégage une lumière tellement puissante que je ne puis la comparer qu’avec quelque chose que je n’ai vu qu’au cinéma, une supernova.
Je comprends mieux, aujourd’hui que j’ai lu Du Big Bang aux trous noirs (Une brève histoire du temps. Du Big Bang aux trous noirs de Stephen Hawking, paru chez Flammarion en 2008), ce qui m’est arrivé alors, je parle de manière sensitive, pas de physique fondamentale ou de cosmologie.
Ensuite que s’est-il passé ? J’ai, je crois, perdu connaissance. Je ne me souviens de rien, mais quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu la seringue gelée qui pendait de mon bras, mon corps recouvert de deux ou trois centimètres de neige et Werther à côté de moi raide comme une saillie, comme un fœtus recouvert d’un linceul blanc.
Et puis tout va aller très vite.
Je sais que cela fait au moins deux jours que nous sommes là et qu’il faut que je me tire vite fait car au Green Hotel, c’est le nom du lieu, une charrette tirée par un vieux cheval efflanqué (je n’en rajoute pas) passe pour ramasser les morts, enfin ceux qui sont pourvus d’un passeport issu d’un pays qui donnera une récompense pour service rendu.
Tremblant de la tête aux pieds, je me mets en route pour ailleurs ; Werther est parti, et moi, je suis toujours là au bord de la crise d’inanition, sans même un rhume.
Maintenant où vais-je aller, que vais-je devenir, sans argent, sans drogue, sans rien. Pourquoi la vie m’a-t-elle joué ce tour de cochon en me refusant une fin qui me semblait honorable ou à tout le moins logique pour un pauvre junky, allé aussi loin dans l’horreur ?
Quelle est ma destinée, que me reste-t-il à accomplir de si important pour que la force qu’on appelle « Dieu » et qui est commune à tous les êtres humains m’ait, contre toute logique, gardé en vie à mon grand désespoir ?
Mon ventre fait de grands gargouillis, le manque de morphine commence à se faire insupportable, sueurs, crampes, nausées et vomissements… Il faut que je me bouge, et vite.
La première idée est toujours la bonne et je décide de retourner à la Ansari Pharmacy pour lui demander de m’avancer une bouteille de morphine, en ne manquant pas de le féliciter pour la bonne qualité de ses produits.
Il s’exécute sans broncher, trop content que je ne le menace pas d’aller tout raconter à l’ambassade, ce qui l’obligerait sans doute à donner quelques dollars au policier chargé de « l’enquête » pour qu’il aille raconter aux services concernés qu’il ne vend que de l’aspirine, des vitamines et des antibiotiques sur ordonnance, tout le monde sachant fort bien que les seules prescriptions ayant cours sont les billets verts avec In God We Trust écrit dessus.
Je me fais un gros shoot de morphine, sans coke ; le flash est horrible, des picotements m’envahissent crescendo jusqu’à ce que je ressente une brûlure qui se transforme en douce chaleur… Tout d’un coup ça va mieux et je peux penser à l’action.
La vie humaine ne valait pas cher à l’époque et à en croire les médias cela n’a guère changé aujourd’hui ; le seul changement notable c’est qu’on y cultive dix fois plus de pavot qu’avant et qu’ils ont depuis appris à le transformer en héroïne.
Sur ce, je décide d’aller faire un tour à l’ambassade de France pour essayer de leur tirer trois sous. J’arrête un taxi et je lui dis :
« French Embassy. »
Il se met en route et roule un bon moment jusqu’au quartier des ambassades. D’abord nous passons devant celle des États-Unis, un véritable bunker, puis devant celle de l’URSS, là c’est encore pire, il ne manque que les mitrailleuses en haut des miradors et enfin nous arrivons devant l’ambassade de France. Il se gare, à côté de la guérite, et là un gardien afghan enturbanné se penche par la fenêtre et nous demande ce qui nous amène.
« On m’a volé tout mon argent, je n’ai plus rien, veuillez payer mon taxi et me conduire à quelqu’un qui parle français et qui puisse m’accorder une audience. »
Un long conciliabule s’installe entre le chauffeur et le gardien puis, au bout d’un moment, après m’avoir demandé mon passeport, celui-ci entre à l’intérieur de la résidence, y reste un bon moment et en revient avec un homme jeune, vêtu d’un costume trois-pièces de la meilleure facture avec dans la main une petite liasse d’afghanis (la monnaie locale) qu’il donne au gardien afin de payer le taxi et il lui donne un ordre en ourdou pour qu’il lui donne le prix et pas plus.
Le chauffeur commence à hurler « Au voleur », mais le jeune homme lui signifie en ourdou que s’il ne file pas il appelle la police. Celui-ci s’exécute et le jeune homme m’ouvre la porte et se présente :
« Jacques de la Vil…re, vice-consul de France que puis-je pour vous ? »
Avant de continuer, il faut que je vous dise qu’avant d’aller à l’ambassade, j’ai pris le temps de me changer avec des vêtements propres, de me raser et de prendre une douche afin de ressembler le plus possible à un touriste perdu.
J’ai également pris soin de me munir d’un ordre de virement de dix mille dollars de ma banque suisse à l’American Express de New Delhi, vu que tout le monde sait que depuis la déclaration de guerre entre l’Inde et le Pakistan toutes les liaisons aériennes et routières sont suspendues.
Et en plus, comble de chance, la seule bombe lancée sur New Delhi est tombée sur ledit American Express, (cette phrase prouve bien que je ne vis que dans le futur immédiat, en fait, je devrais trouver ça très embêtant), ce pour vous dire que le laïus que je vais servir à ce charmant jeune homme si bien élevé est pondu d’avance.
« Monsieur le vice-consul, laissez-moi me présenter avant toute chose, Pierre Guilhem Lapèze, citoyen français, mon père est directeur général technique des Cartonneries de La Rochette Cenpa et ma mère avocat au barreau de Grenoble.
Je me trouve coincé à Kaboul à cause de la guerre, on vient de me dérober tout mon argent et je ne peux ni prendre mon avion, ni toucher l’argent que je me suis fait virer de ma banque en Suisse à l’American Express de New Delhi. »
Je n’ignore pas qu’il n’y a aucune représentation de cette institution financière dans ce pays. Et de lui montrer mon billet d’avion Paris, Téhéran, Kaboul, New Delhi, Bombay, Calcutta, Bangkok, Paris « ouvert un an ».
Le jeune homme si bien élevé paraît impressionné par mon histoire et surtout par les preuves de mes dires, que je lui mets sous le nez.
Il me dit :
« Suivez-moi Monsieur. »
Et me voilà parti pour entrer dans le saint des saints où l’on m’a dit à maintes reprises qu’il était inutile d’essayer de demander quoi que ce soit sans se heurter à un refus catégorique et brutal.
Nous arrivons à une espèce de comptoir où attendent plein de familles françaises avec, pour certaines, des enfants.
Il s’approche d’un homme un peu plus âgé et encore vêtu plus élégamment, lui parle pendant un moment assez long, à la suite de quoi celui-ci s’approche de moi pour me demander le numéro de téléphone de mes parents.
Pendant ce temps, le vice-consul s’affaire à faire des photocopies de mon passeport, de mon billet d’avion, et de mon ordre de virement American Express ; ensuite il s’approche de moi.
« Ne vous inquiétez pas, tout va s’arranger très vite, venez vous asseoir en attendant. »
Et il me conduit vers une banquette avec une table. Il lance un ordre en pachtou, et quelques instants après un domestique en turban vient me servir un thé. Environ une demi-heure après le consul se pointe et me dit d’une voix doucereuse :
« Monsieur Lapèze, si vous le souhaitez, j’ai Madame votre mère en ligne qui est au comble de l’inquiétude à votre sujet, vous devriez la prendre et la rassurer de vive voix. »
Je réponds :
« Mais bien sûr avec grand plaisir. »
Et il me tend le combiné.
« Allô ! Maman ne t’inquiète pas je vais bien, je suis allé à l’ambassade car j’ai quelques petits problèmes, mais tu sais, je t’ai écrit plusieurs lettres depuis six mois mais la plupart n’arrivent jamais. Je n’avais plus d’argent pour te téléphoner et ici ils ne connaissent pas les PCV ou ne veulent pas les faire de peur qu’ils soient refusés, je t’embrasse très fort et je te repasse Monsieur le consul. »
Eh oui même les pires junkies ont une maman, même s’il est un peu difficile de comprendre comment, en continuant à les aimer vraiment, ils peuvent aller aussi loin dans l’autodestruction.
Le consul bafouille quelques : « Mais oui, Madame, bien sûr, Madame, certainement, Madame, mes hommages Madame, au revoir, Madame. »
Sur ce il s’adresse à moi et me dit :
« Monsieur Lapèze, votre famille se portant garante de tous les frais qui pourraient être engagés pour vous permettre de continuer votre voyage, je suis en mesure de vous avancer deux cent cinquante dollars pour vos frais d’hôtel et de nourriture. Et si le besoin s’en faisait sentir, vous pouvez toujours passer à l’ambassade chercher cinq dollars par jour. Pour ce qui est de votre virement nous allons faire l’impossible pour le récupérer, votre mère voulait que nous vous donnions dix fois plus, mais je lui ai expliqué qu’ici la vie était dix fois moins chère qu’en France et que ce n’était pas nécessaire. »
Il me remet deux cent cinquante dollars en billets et me met en garde au cas où on me proposerait de la drogue.
Il me conseille ensuite de me faire conduire par mon chauffeur à l’hôtel HinduKusch qui est à peu près correct, en tout cas n’a rien à voir avec le Green Hotel ; au moins c’est chauffé.
Je suis écœuré : ainsi c’est bien vrai ce que l’on raconte, que si l’on ne fait pas partie de la grande bourgeoisie, on se fait foutre à la porte de la « French Embassy ».
Ça me rappelle ce bouquin de Léo Malet Le soleil ne brille pas pour tous et putain que c’est vrai…
Dans ce Kaboul nivelé par la drogue, les classes sociales ont à première vue disparu, mais au premier coup dur, elles réapparaissent et à quelle vitesse : dans la même situation certains terminent sur la charrette qui ramasse les cadavres le matin, et d’autres vont en cachette pleurer dans leurs ambassades respectives, et surtout, que personne ne le sache. Dieu y reconnaîtra les siens, allez comprendre…
Ce qui est sûr c’est que la came rend lâche et menteur et n’a jamais rendu personne intelligent, Antonin Artaud, Rimbaud, de Quincey, Michaux, Malraux, Cocteau et tous les autres grands camés célèbres par leurs écrits, l’étaient pour sûr avant d’absorber quoi que ce soit ; à tout le mieux on peut dire que, excepté les hallucinogènes qui peuvent ouvrir l’esprit sur d’autres espaces impossibles à atteindre sans eux, je le répète, la drogue n’a jamais rendu personne intelligent, à part peut-être l’opium qui, pris à l’asiatique, confirme le proverbe chinois : « Entre un grand sage et un grand opiomane qui peut faire la différence ? »
Mais qui peut se permettre cela aujourd’hui ?
Quant à l’origine des dollars qui m’ont permis de demander ce virement sur mon compte à ma banque suisse (ce qui dit en passant ne choqua personne à l’époque, qu’un jeune homme de vingt ans en possède un), je n’en suis pas fier, mais ils étaient aussi blancs qu’une mine de charbon.
L’époque est encore pleine de bon sens : en effet peu importe d’où vient le charbon, l’important c’est qu’il en faut absolument pour faire tourner les hauts-fourneaux et les centrales thermiques ; ce doit être des restes de la guerre 39-45, je parle d’un point de vue moral.
Je quitte l’ambassade avec le même taxi qui m’a amené et qui est revenu après qu’on l’eut chassé. Il m’a attendu plusieurs heures, sûr que j’en sortirais avec de l’argent. Je m’assieds dans son taxbar et lui dis :
« First Ansari Pharmacy and after HinduKusch Hotel. »
Mañana es otro dia…
C’est maintenant qu’il faut prendre une décision… Et puisque la mort ne veut manifestement pas de moi, il faut que je fasse quelque chose d’intelligent pour ce qui reste de ma vie, pendant que le taxi roule.
Je regarde le paysage et je découvre qu’en fait Kaboul est une plaine pas très grande entourée de collines, de très nombreuses collines couvertes de petites bâtisses faites de briques et de boue et toutes construites autour d’une cour.
La tête levée, je m’aperçois, après un bref éblouissement, que le ciel est rempli de cerfs-volants de toutes les tailles, de toutes les couleurs, certains en forme d’animaux, d’autres avec des inscriptions et, chose étrange, certains piquent brusquement vers le sol et disparaissent.
La chose m’intrigue à un point tel que je romps le silence qui s’est instauré entre nous par ma volonté, car j’ai envie d’être tranquille. Je demande au chauffeur, en réunissant mes trois mots de farsi (persan), mes quatre d’ourdou et en faisant prendre la mayonnaise avec quelques phrases de pidgin, c’est-à-dire de l’anglais tellement simplifié qu’il est compréhensible par la moitié du genre humain, de quoi il s’agit.
Il se lance alors dans de longues explications d’où petit à petit il ressort une histoire que je trouve merveilleuse. Soudain nous passons devant la Ansari Pharmacy et je lui hurle :
« Stop! »
Il se gare et je sors en courant et en lui criant :
« Five minutes. »
Je rentre dans ledit estanco, agite cent dollars sous le nez du pharmacien et lui demande de me préparer trois bouteilles de coke, vingt de morphine et une vingtaine de seringues en plastique jetables, du coton et des ampoules d’eau distillée. Pendant qu’il s’exécute, je lui demande en prime si je peux me faire un shoot dans son arrière-boutique dans laquelle je pénètre sans attendre l’autorisation.
Je m’installe, sors une cuillère de ma poche, casse deux ampoules d’eau distillée et y dépose quatre pastilles de trente-deux milligrammes ; je sors un briquet d’une autre poche pour les faire fondre et je m’envoie le tout ; encore cette brûlure au début vraiment désagréable et ensuite la chaleur douce.
J’appelle le pharmacien et lui prends des mains le sac en papier dans lequel il a mis les produits, j’ouvre une bouteille de cocaïne Merck et me prépare une ligne à faire pâlir d’envie tous les camés du monde… Je me sens léger comme un pinson et retourne dans le taxi avec mon paquet. Pas inquiet le mec, il m’attend tranquille.
Revenons à l’histoire merveilleuse, mais avant, je lui demande où on peut acheter un cerf-volant ; c’est assez laborieux, puis il hèle un gamin par la fenêtre de son taxi et réclame vingt afghanis. C’est un peu cher, mais je les lui file en lui disant de tout donner au gamin quand il reviendra ; celui-ci rapplique au bout d’un quart d’heure avec un superbe cerf-volant en forme d’aigle et une très longue ficelle en nylon.
Bon, je vais essayer de vous raconter l’histoire :
Tous les ans à une date fixée par la tradition et la lune, chaque jeune homme en âge de se marier a le droit, avec l’aide du Tout-Puissant, du vent et de la chance ainsi que de son adresse, de tenter d’avoir la fille dont il rêve en faisant tomber le cerf-volant au préalable confectionné de ses mains dans la cour de la maison de la belle qu’il convoite.
S’il réussit, personne ne pourra lui refuser sa main, ni ses parents, ni personne.
L’exercice, vous vous en doutez, n’est pas aisé, même avec l’aide d’Allah le Miséricordieux. C’est pourquoi les prétendants n’oublient pas de bien marquer leur cerf-volant de leur nom et d’un verset du Coran, comme cela personne n’osera les détruire.
L’histoire affirme que certains auraient coulé des jours heureux avec leur Shéhérazade.
La coke montant à vitesse grand V, il me prend l’envie de tenter ma chance bien qu’étant païen. Je demande au chauffeur de me trouver un gosse qui sache manier un cerf-volant, qu’il y aura une bonne récompense. Il s’arrête et me dit :
« Laisse-moi faire. »
Il marche vers un groupe de gosses et un long conciliabule s’engage.
Finalement il en ramène un qu’il tient par la main et le fait monter dans le taxi, le laisse nous guider vers une colline à sens inverse du vent. Je me refais un sniff vite fait, et nous arrivons sur une petite place de terre battue. Nous nous arrêtons là. Le gosse descend avec moi, le taxi va se garer pour attendre que j’aie fini mon délire.
Sur le cerf-volant, j’écris : « Crazy Frenchman looking for Sheherazade HinduKusch Hotel. »
J’ai un peu perdu le sens des réalités : imaginez-vous une jeune Afghane en burkha se pointer à l’hôtel HinduKusch et demander : « Où est mon mari ? »
Non mais ça va pas la tête !!!
Le gamin se met à courir et mon messager s’élève dans le ciel poussé par le vent, il me tend le fil en me faisant comprendre par gestes que c’est à moi de jouer maintenant.
Je laisse la bête flotter au gré du vent, je me refais un sniff sur le creux qui se forme sur la main quand on tend le pouce vers l’extérieur. Je suis tellement heureux de faire enfin quelque chose de dingue, plein de poésie comme dans mes rêves d’adolescent, que d’un coup je casse le fil en deux et le cerf-volant tombe à pic vers un ensemble de maisons difficiles à distinguer de loin.
Le gamin met sa main dans la mienne et nous restons un bon moment assis à regarder le soleil tomber sur la ville, bref instant de bonheur, insaisissable, furtif.
Je ressens ce cerf-volant comme le symbole de ma génération, comme une métaphore tactile, portée et poussée par le vent, allant à son gré et virevoltant comme une plume, montant très haut et parfois prise par de petites ou grandes tornades, aspirée sans contrôle, faisant mille tours merveilleux, puis soudain tombant en vrille brusquement de très haut et souvent définitivement…
Il commence à faire froid et nous rentrons dans le taxi. Avant, je lui glisse cinquante afghanis dans la main en mettant le doigt sur ma bouche pour qu’il comprenne que c’est pour lui et personne d’autre. Ces pauvres gosses sont tellement habitués à donner à des grands l’argent qu’ils grappillent, qu’ils n’osent pas le garder pour eux.
De toutes les histoires que je raconte dans La Tête de Cristal, celle-ci est la seule dont, à la réflexion, je ne suis pas absolument sûr qu’elle se soit réellement passée comme je vous l’ai contée. Peut-être en fait, une fois la came en ma possession, suis-je allé dans une maison en ruine me fracasser la tête en regardant ces fameux cerfs-volants. Mais honnêtement je ne crois pas. En plus je préfère la croire authentique, je la trouve digne d’être racontée par Shéhérazade à son calife dans Les mille et une nuits, elle est vraiment jolie, bien qu’un peu mélancolique.
Finalement le restaurateur afghan qui tient boutique en bas de la rue me confirme la véracité de l’histoire en me disant que cela remonte à la nuit des temps. Ça me remonte le moral, vraiment. J’suis pas encore jobard, et c’est tant mieux.
Sur ce je demande au taxi de m’amener à l’HinduKusch Hotel, je lui donne cinq dollars et, miracle, il ne rentre pas dans les sempiternelles palabres sur le juste prix… Là pour l’époque, c’est royal, il me dit trois fois « Dieu te bénisse ! » et je trouve juste la force de lui demander d’aller au Green Hotel chercher mes affaires et de me les ramener ici.
Je découvre le fameux HinduKusch Hotel. Le directeur, sans doute prévenu par l’ambassade, se précipite et m’installe dans une grande chambre avec une cheminée et un lit à deux places, je lui dis que je suis fatigué et lui demande de me faire monter à bouffer car je crève littéralement de faim.
Tout va très vite, la bouffe arrive, un genre de ragoût d’agneau avec du riz et des gâteaux sucrés en dessert, aussi un grand litre de tchai (thé) noir avec du lait. Je m’empiffre comme un malade jusqu’à avoir l’impression que je vais éclater ; j’avais tellement faim que j’aurais avalé un cheval avec les sabots, ce sont ces petites choses qui font que l’on survit ou que l’on part.
Si je suis encore là à vous raconter mes salades, c’est que je n’ai jamais oublié que pour vivre, il faut impérativement se nourrir au moins une ou deux fois par jour, ce que je continue à faire encore aujourd’hui, et cela explique que je sois toujours en vie.

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