La créature de Prométhée

Cv la creature de promethee jaquettePAROLES D’AVANT-PROPOS
« Fils de Japet et de l’océanide Clyméné, ou, selon d’autres, de la Néréide Ascia, ou encore de Thémis, sœur aînée de Saturne, Prométhée, dont le nom en grec signifie Le Prévoyant, ne fut pas seulement un dieu industrieux, mais plutôt un créateur […] et du limon de la terre il forma l’homme.
[…] Jupiter ordonna à Vulcain de forger une femme qui fût douée de toutes les perfections […] Minerve la revêtit d’une robe d’une blancheur éblouissante… (et) lui apprit les arts qui conviennent à son sexe […] Vénus répandit le charme autour d’elle […] Mercure lui donna la parole avec l’art d’engager les cœurs par des discours insinuants. Enfin, tous les dieux lui ayant fait des présents, elle en reçut le nom de Pandore. Pour Jupiter, il lui remit une boîte bien close, et lui ordonna de la porter à Prométhée.
Celui-ci, se défiant de quelque piège, ne voulut recevoir ni Pandore, ni la boîte, et recommanda même à son frère, Épiméthée de ne rien recevoir de la part de Jupiter. Mais Épiméthée, dont le nom en grec signifie Qui réfléchit trop tard, ne jugeait les choses qu’après l’événement. À l’aspect de Pandore, toutes les recommandations fraternelles furent oubliées, et il la prit pour épouse. La boîte fatale fut ouverte et laissa échapper tous les maux et tous les crimes, qui depuis se sont répandus dans l’Univers […] il n’y retint que l’Espérance qui était près de s’envoler […]
[…] Minerve ravit Prométhée au ciel, et il n’en descendit qu’après avoir dérobé aux dieux, pour le donner à l’homme, le feu […] Prométhée le prit, dit-on, au char du Soleil, et le dissimula dans la tige d’une férule, bâton creux […]
Jupiter […] ordonna à Mercure de conduire Prométhée sur le mont Caucase et de l’attacher à un rocher, où un aigle, fils de Typhon et d’Echidna, devait lui dévorer éternellement le foie. D’autres disent que ce supplice devait durer trente mille ans […]( Jupiter] le fit cependant délivrer par Hercule […] Mais pour ne pas violer son serment de ne jamais souffrir qu’on le déliât, il ordonna que Prométhée porterait toujours au doigt une bague de fer, à laquelle serait attaché un fragment de la roche du Caucase, afin qu’il fût vrai, en quelque sorte, que Prométhée resterait toujours lié à cette chaîne. »
(Mythologie grecque et romaine, par P. Commelin, Paris, éditions Garnier).

CHAPITRE I
Prométhée regardait tristement sa créature.
Quelques temps auparavant, les dieux du moment lui avaient demandé de fabriquer un homme. Cette requête ne pouvait être qu’une divine lubie puisque le monde d’alors n’était pas dépeuplé d’humains, tout aussi inconséquents d’ailleurs que leurs maîtres célestes.
Devant Prométhée incrédule, Mercure, le messager de l’Olympe, avait publié sur un ton sans réplique qu’il devenait maintenant nécessaire de créer un homme nouveau ; cela sans que l’estafette aux pieds ailés ne fournisse aucune autre explication. Une telle manière d’agir soulignait le peu de sérieux de la demande émanée de sphères célestes, pourtant réputées théoriquement parfaites.
Tout dans cette affaire agaçait le futur créateur.
Il avait fallu trouver un limon à peu près adapté à l’idée qu’il se faisait d’une création, car c’était la première fois de son existence que Prométhée se livrait à ce genre d’activité. Tout le temps qu’avait duré la recherche de la fange idoine, il n’avait cessé de rouspéter contre ces grandes gueules du ciel qui vous font faire des extravagances sans vous donner une seule indication. Il avait ensuite été nécessaire de pétrir l’abruti qu’il avait maintenant sous les yeux. L’affaire n’avait pas été aussi facile qu’on peut le croire, car le potier improvisé avait horreur de se salir les mains, surtout avec une boue qui puait.
À son tour, le modelage avait été énervant. Dans les mains du maladroit, le prototype du nouvel homme se révéla caoutchouteux, contrariant. Une fois modelés, les bras et jambes se tordaient lentement, à l’insu du sculpteur, finissant par prendre des positions grotesques et des proportions saugrenues qui auguraient fort mal de la beauté classique de la créature achevée. Ou alors, une fois dressée, la statue s’avachissait silencieusement, sournoisement, les jambes rentrant dans un ventre qu’elles faisaient gonfler démesurément. Le premier homme d’une lignée que les dieux voulaient glorieuse ne ressemblait plus qu’à un énorme Bouddha gastéropode.
Les rares spectateurs des pénibles efforts de Prométhée s’interrogeaient ouvertement sur les chances de survie d’un pareil monstre multiforme. L’officiant, les doigts empoissés de glaise, se mettait alors en colère en désignant d’un geste excédé l’amas censément humain qu’il venait d’obtenir. Il criait qu’on ne le reprendrait plus à fabriquer un homme, sur une simple idée de styliste, sans cahier des charges et sans plan.
Un jour, à bout de ressources, il prit le parti d’enrouler de bandelettes enduites de saindoux les différentes étapes de la statue qu’il moulait dans un limon maintenant rendu plus consistant par l’adjonction de craie.
Le premier homme se résumait ainsi à une momie graisseuse qui, une fois déshabillée, allait se révéler de couleur blanche.
En principe pour la suite, selon une habitude séculairement établie, il suffisait tout simplement de souffler sur la poupée de limon pour la doter d’une âme et d’un principe vital.
Toutefois Prométhée laissa longtemps sa création en l’état. Il n’osait la démailloter de peur d’une surprise désagréable et vexante.
Il fallut que Zeus tonnât depuis ses lointains orageux, vociférant qu’il était enfin temps d’animer l’être à venir. Le maître des dieux dut menacer Prométhée de sa foudre toujours prête à être lancée.
Le créateur avait donc fini par obéir. Il avait lentement défait les bandelettes devant un groupe de curieux déjà prêts à critiquer ce nouvel homme destiné à les remplacer dans les siècles futurs.
Afin de gagner du temps avant l’inéluctable révélation, Prométhée avait commencé par libérer les pieds de la statue. L’assistance saliva aussitôt son venin à la vue des deux index plus longs que les autres doigts. Ces spectateurs aigris ignoraient que la statuaire grecque ferait son régal de cette particularité anatomique. Le créateur, tout aussi ignorant que ses détracteurs, et plein de mauvaise foi, qualifia de liberté artistique ce qui n’était en vérité qu’une erreur grossière provenant de bandelettes trop serrées.
Maintenant, l’assistance se délectait de ce qu’allait découvrir le démaillotage à venir. On parlait sans se cacher, à haute voix et sur un ton péremptoire, de mollets étiques qu’il faudrait cacher sous une épaisse toison pileuse. On riait dans l’attente de rotules certainement placées sur la face arrière du genou et qui donneraient une drôle de démarche au futur athlète. Certains égrillards insinuaient avec une flagrante méchanceté que le sexe du nouvel homme serait bifide comme la langue d’un serpent et positionné au dessus de l’oreille gauche ; la statuaire grecque, toujours elle, apportera plus tard un cinglant démenti à une telle calomnie.
Bref, ce jour-là, l’atelier de Prométhée bruissait de ragots. Le pitoyable artisan des dieux baissait les yeux et se taisait, contrairement à son habitude, tant il craignait que l’assistance eût raison.
En dépit des prévisions pessimistes, la poupée de glaise enfin dévoilée se montra à peu près équilibrée au grand dam de ses détracteurs. Les jambes étaient bien un peu arquées, le nombril trop en colimaçon et les yeux vraiment globuleux mais aucun défaut majeur ne déparait un ensemble qui fut tout de même jugé médiocre.
Un problème insoupçonné naquit lorsqu’on voulut se saisir de la statue de limon afin de la mettre debout. Le saindoux qui avait enduit les bandelettes beurrait maintenant l’homme nouveau, le rendant insaisissable. Aussi glissa-t-il comme une savonnette mouillée entre les doigts agrippeurs avant de choir sur le sol avec un bruit mou. Dans l’affaire fut définitivement écrasé ce fameux troisième œil dont Prométhée, par un louable souci de perfection, avait équipé sa créature. Il se trouvait au centre du front, juste au dessus de la racine du nez. Il était maintenant trop tard pour en refaire un autre ; on conserva le nouvel homme avec deux yeux seulement. Certaines civilisations se souviennent encore de cet organe disparu et elles en perpétuent symboliquement le souvenir.
Afin de prévenir tout dégât supplémentaire, on laissa étalé sur le sol inégal de l’atelier le nouvel humain qui naissait au monde, sans même une natte pour le protéger de l’humidité.
Le moment tant redouté était alors venu. Il fallait maintenant souffler, donner une âme à ce qui, sans cela, ne resterait à jamais qu’un tas de boue.
Pour une fois, peut-être pour la seule fois de sa vie, Prométhée mérita son nom qui voulait dire Le Prévoyant. En effet, comme toute son histoire le prouve, ce dernier ne faisait jamais rien pour prévoir quoi que ce fût. En outre, il détestait ce nom qui sonnait comme la raison sociale d’une compagnie d’assurance. Mais dans le moment précis qui nous intéresse, Prométhée hésitait avant d’animer sa créature car il pressentait de quelle déplorable manière le nouvel homme et sa descendance allaient se conduire dans les millénaires à venir. Et l’ancien monde dans lequel ce fléau allait débarquer n’était pas du tout préparé au pire.
Il en était là de ses réflexions, retenant sa respiration, quand son frère Épiméthée passa rapidement derrière lui et souffla sur la créature de limon toujours inerte avant de prendre un air innocent. Prométhée entendit le bruit du souffle et s’aperçut que son modelage commençait à s’animer. Il se retourna brusquement avec un juron et promena un œil noir sur l’assistance maintenant muette. Les hommes de ce temps étaient aussi lâches que ceux qui les remplaceront ; avec des regards appuyés et des index discrets mais explicites, ils désignèrent Épiméthée. Prométhée prit alors un ton mielleux pour demander à son frère les raisons d’une telle persécution qui durait depuis leur petite enfance. Non content de lui avoir soufflé sous le nez les bougies des gâteaux d’anniversaire qui lui étaient destinées, Épiméthée s’était toujours débrouillé pour que Prométhée endosse toutes ses bêtises et reçoive à sa place des fessées imméritées que leur père, Japet, donnait avec la vigueur et l’allégresse d’un Titan. À cet instant, le créateur était tenaillé par une colère sourde qui n’était pas seulement due à l’incident du jour. Cette ire nourrissait sa puissance dans une rancœur longtemps contenue et elle faillit devenir meurtrière.
Prométhée tenait en effet son frère par la bretelle de sa tunique à la grecque et s’apprêtait à le frapper quand la créature de boue, ouvrant ses yeux globuleux où brillait une mauvaise lueur, leva le poing en dirigeant son pouce vers le sol. Le nouvel homme arrivait dans un monde de violence et s’en délectait. L’avenir était prometteur !
Il est vrai que la créature naissante venait de recevoir le souffle d’Épiméthée et qu’il en avait donc acquis la nature intime, l’essence propre, ce qui n’était pas reluisant. En effet, le nom d’Épiméthée en grec signifie celui qui réfléchit trop tard.
Abasourdi par cette attitude, Prométhée lâcha Épiméthée qui en profita pour s’esquiver discrètement. Dans la foule des spectateurs, un grand silence régnait alors que l’homme nouveau faisait un bras d’honneur au public interloqué.
Ce silence, très inhabituel dans une demeure sempiternellement agitée, alerta la sphère des dieux. Pallas qui voulait toujours tout savoir avant les autres, arriva l’air fureteur. Cette déesse n’avait jamais eu d’enfant et savait qu’elle n’en aurait jamais. Son instinct maternel refoulé faussa alors son jugement à tel point qu’elle trouva beau et qu’elle aima sur-le-champ le tas de boue animé qui persistait à se conduire d’une manière honteuse.
— Oh ! est-il mignon ! fit-elle, comment s’appelle-t-il ?
— Qui donc ? s’enquit Prométhée.
— Mais cet amour qui amuse le monde en brandissant son poing fermé au majeur tout droit levé vers le ciel, fit Pallas tout attendrie.
— Ça ? s’étrangla le créateur qui, ne voulant pas se fâcher avec la fille de Zeus, continua, euh… euh… UTIS !
— Ah bon ? fit la déesse étonnée de la platitude de ce qu’elle venait d’apprendre. Et qui est-il ?
— En principe, fit Prométhée, c’est l’homme nouveau qu’on me commanda…
— Qui donc te le commanda ? coupa Pallas avec hauteur, furieuse de n’avoir pas été mise au courant. On ne me dit jamais rien, à moi !
— Ben… fit l’autre, embarrassé, c’est ton père, Zeus …
— Sans me le dire ? cria Pallas en tapant rageusement du talon de sa lance. Encore un gosse ! un de plus ! c’est Héra qui va être contente quand je vais lui en parler !
— Mais, protesta Prométhée, c’est pour le bien du monde…
— Le bien du monde ! Si on ne me consulte pas avant de le réaliser, je m’en fous !… Tu sais ce que j’en fais, moi, du bien du monde ?
— Oh ! fit le chœur antique de l’assistance, surprise par un tel aveu.
Prométhée levait les yeux au ciel, mordant sa langue pour ne pas répondre vertement à la dernière réflexion de la fille de Zeus. Il avait pour le moment suffisamment de problèmes avec son tas de fange vivant qui, debout, penché en avant, montrait maintenant son cul à tout le monde.
Une idée lui vint pour aplanir la querelle naissante.
— Nous avons tous souhaité, fit-il sur un ton cauteleux, que tu deviennes la marraine d’Utis. En fait, nous voulions tous t’en faire la surprise…
— Et c’est pour cela que personne ne m’en a rien dit ? bêtifia Pallas.
— Eh oui ! eh oui ! l’imita Prométhée.
— Eh bien, j’accepte ! claironna Pallas comme si elle en faisait la révélation à l’univers entier.
Dans un grand tintamarre de bouclier, casque, lance, cuirasse, cnémides, cothurnes d’airain et autres ustensiles métalliques entrechoqués, la déesse se précipita les bras ouverts en direction de l’homme nouveau qui prit un air ébahi quand il fut picoré de baisers bien bavouilleux.
Tout le monde se rendit alors effectivement compte de la maladresse de la déesse dans ses élans d’affection. Il faut dire à sa décharge qu’on l’avait toujours cantonnée dans un rôle hiératique et sévère et qu’elle avait dû refouler la moindre émotion durant toute son existence.
Le seul à ne pas s’y tromper fut Utis qui comprit aussitôt le parti qu’il pouvait tirer de cette affection désordonnée et débordante. Il se blottit contre Pallas qui, pleine de tendresse, le serrait contre elle sans aucune pudeur et sans nulle crainte de tâcher ses vêtements.
Prométhée, excédé, le rouge au front devant un tel dévergondage, attendait que la déesse eût terminé son extravagante démonstration.
L’air provoquant et sûr de lui, Utis donnait la main à Pallas-Athéna qui, trop permissive, le laissait cracher sur le chœur antique des spectateurs. Ce dernier reculait à chacun des crachats en criant « Oh ! »
Autant pour soulager son énervement que pour inculquer au nouvel homme un peu de savoir-vivre, Prométhée s’approcha de sa créature et lui expédia une solide calotte.
« Ah ! » fit le chœur.
Athéna tempêta contre le tortionnaire traité de père indigne. Tout en pleurnichant afin d’attendrir la déesse, Utis provoquait Prométhée qui bouillait de rage contenue.
Le ton commençait à monter quand Mercure arriva porteur d’un message de Zeus. Pallas était convoquée sur l’instant auprès de son père mais elle ne consentit à partir qu’à la condition de revoir son filleul au plus tôt.
Bien qu’il n’eût pas reçu en héritage le don de clairvoyance, le nouvel homme prévoyait qu’une fois sa protectrice absente, les évènements risquaient de mal tourner pour lui. Aussi devint-il tout sucre ; il courba humblement l’échine en prenant un air de chien battu. Prométhée qui, dans le fond, était un brave homme, ne le corrigea pas mais ne fut pas dupe.
C’est pour toutes ces raisons que Prométhée, avant que Mercure ne lui dise le nouveau message de Zeus, regardait tristement sa créature.

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