L’esquive

Cv l esquivePrologue

Je suis à petits pas tes pas de géant.
Ta grande main caresse mes cheveux.
Dans l’épaisseur de l’ombre, qui dévore ton ennui,
Tes yeux sourient à mes six ans.
Quiers-sur-Bézonde
Commune du Centre de la France

Explosion de chaleur, comme une vitre qui se brise, un coup de feu.
Quiers-sur-Bézonde : ses chemins de terre qui serpentent parallèlement à la Bézonde, paisible rivière aux reflets vert profond qui prend sa source à Nesploy, dans le Loiret, pour se jeter dans le Loing, un affluent de la Seine.
Qui a parcouru la rivière à l’aube, lorsqu’elle s’étire des brumes cotonneuses matinales, comprend son allure roman¬tique. De pacifiques ragondins en fragilisent les berges ignorant les grands arbres plantés pour les consolider : des aulnes, des saules et quelques érables dont les feuilles bruissent sous le vent. De nombreux arbustes sauvages, noisetiers, sureaux ou aubépines se cramponnent aux rives sablonneuses pour les étayer. Tout une faune grouille dans les flaques d’eau stagnante entre les amas de pierres et les branchages tombés des arbres. Par moments, un serpent d’eau décrit furtivement un cercle et s’étire en un trait vif faisant se froisser l’onde jusqu’à la berge.
En occultant le bruit de l’eau qui perle au fil de la mousse, on peut percevoir le chant du coucou qui résonne dans la pénombre épuisée du soir. Sous la chape du feuillage, dense par endroits, on aperçoit le reflet métallique du ciel et l’immensité de son espace.

Un vent léger mélangé à de la terre s’était levé ce matin-là et s’amusait à bercer les grands arbres qui bordent la rivière éclairée par un jeune soleil. En cette saison, les poissons les plus téméraires jaillissent de l’eau formant à la surface des bulles qui éclatent comme des petits pétards.
Quelques vieilles carpes, pensa le vieil homme qui s’était arrêté sur le chemin pour contempler le spectacle.
La petite main perdue dans celle de son grand-père, le garçonnet, du haut de ses six ans était du même avis. Comment en aurait-il été autrement ? Il imitait jusqu’aux mimiques du vieil homme, plissant les yeux et répétant que la terre était déjà brûlante à cette heure matinale. Comment ne pas s’identifier au vieux moustachu ? Le spectacle : un visage anguleux, une moustache hyperbolique, un corps anguleux, des yeux anguleux. Jusqu’à sa démarche qui était anguleuse : dos voûté, épaules agressives sans cesse en mouvement. Sous son chapeau de paille une chevelure encore fournie formait une touffe indisciplinée de chaque côté au-dessus des oreilles.
Les forces physiques étaient loin d’avoir abandonné le bonhomme. Chaque pas, chaque effort, semblaient pourtant un savant calcul de son cerveau sans cesse en éveil.
Il avait repris sa marche en canard. Le gamin cessa de contempler autour de lui le spectacle de la nature qui s’éveille et leva sa jolie frimousse vers la tête blanche chapeautée perdue entre un morceau de ciel et les branches des arbres.
– Dis, grand-père Julien, pourquoi tu marches toujours comme un escargot ?
Le vieux ralentit encore le pas, le souffle court, laborieux. Il était huit heures et le soleil commençait à se dégourdir les rayons. Comme une carpe à l’agonie, le grand-père ouvrit la bouche pour absorber tout l’oxygène possible. Il avait conscience que son petit-fils l’observait attentivement.
Sourire rapide. Mais les yeux pétillants de malice :
– C’est parce que quand j’étais vieux je marchais vite mais maintenant que je suis jeune je marche lentement, tu as compris ?
Le cœur neuf fit la moue.
– Non, pas trop !
Le grand-père scruta la berge à l’indienne à la recherche d’un endroit propice pour la pêche, puis fit signe au gosse d’aller tester les abords de la rivière.
– Là-bas, va voir si on peut s’installer. Regarde bien, hein, ne me fais pas venir pour rien ! Les escargots c’est fatigué de naissance !
Le petit s’exécuta, fier que son grand-père lui ait confié cette responsabilité et revint quelques instants après, bondissant comme un cabri désorienté.
– Oui, on peut y aller, grand-père, c’est un bon coin pour les truites.
– Pour les truites ? Et pourquoi les truites et pas les tanches ou les carpes ?
– Sais pas, grand-père Julien ! Peut-être parce qu’y a plus de carpes ni de tanches dans la rivière. Tu dis toujours ça qu’à ton époque y en avait plein et que maintenant y a plus rien !
À travers les broussailles de ses arcades sourcilières, l’ancien jeta un œil d’aigle sur le sentier accidenté qui mène à la rivière avant de répondre. À son âge, il se sentait encore en forme mais pas au point de faire le parcours du combattant.
– C’est vrai qu’il n’y a plus beaucoup de poissons, fiston, mais il y a encore des rivières, on peut s’estimer heureux, même s’il reste à peine quelques malheureuses truites anémiées dedans parmi les godillots et les boîtes de conserve !…
– Oui, grand-père, celles qu’on va pêcher tout à l’heure ?
– Oui celles qu’on va pêcher tout à l’heure. Si on en trouve, hé…
Le vieil homme s’arrêta à nouveau, plissa les yeux en scrutant les bosquets et releva son chapeau à la manière des cow-boys.
– Tiens, viens par ici, on va s’installer là, passe-moi les cannes… et le tabouret… et prend aussi l’épuisette.
Le gamin s’exécuta tout en poursuivant ses interrogations :
– Dis grand-père, pourquoi la rivière elle coule toujours vers le bas et jamais vers le haut ?
Le vieux prit tout son temps pour s’asseoir sur son tabouret de pêche et s’interrompit un instant pour réfléchir. Il évalua d’un coup d’œil expert la force du courant malgré la clarté exaltée du jour qui se reflétait à la surface.
– Parce que si elle coulait vers le haut, les poissons ils seraient trop musclés des nageoires et moi je pourrais plus les pêcher parce qu’ils seraient tous repartis chez leur mère. Tu as compris ?
– Non, pas trop !
– Tu ne peux pas me dire autre chose que « non, pas trop » ?
– Non, pas t…
Le gosse considéra son grand-père en souriant, puis son regard se fit plus insistant. Il pencha la tête.
– Dis grand-père Julien, tu peux me raconter une histoire de quand tu étais vieux… euh… jeune ?
Le vieil homme fixait à présent le kaléidoscope d’images qui s’offrait à ses yeux ; surtout le jeu d’ombres que faisait le soleil sur le sol.
– Et pourquoi tu m’appelles toujours grand-père et pas papy comme tous les autres, hein ?
L’enfant posa machinalement son index sur la bouche et plissa les yeux.
– Euh… C’est parce que je t’aime tellement que je trouve que papy c’est pas assez !
Les premiers rayons du soleil griffaient la surface de l’eau et on pouvait apercevoir quelques poissons gris de bonne taille onduler lourdement à quelques centimètres à peine de la surface. Par endroits, des bouquets de petites herbes aquatiques entamaient une danse langoureuse sous la brise tandis que de grands nénuphars étalaient leur robe verte à l’infini.
Aiguillonné par ce qu’il venait d’entendre, le vieil homme serra la petite main et ôta son chapeau. Son expression était à la fois un concentré d’intelligence et de malice.
– Puisque tu m’aimes si fort, je vais te raconter comment j’ai rencontré ta grand-mère. Tu vas voir c’est passionnant. Attends, je place les cannes… Voilà… Pousse-toi un peu tu prends toute la place… Passe-moi aussi la boîte d’appâts, là à tes pieds, regarde bien comment on amorce et après tu feras pareil, d’accord ?
Enivré par les parfums de la terre, le vieil homme s’imprégnait avec délectation des paysages et des soupirs réguliers de la rivière. Il aimait regarder la course vive de l’eau sur les cailloux, l’écume qui s’éparpille en mille gouttelettes d’argent sur la roche et le glissement de l’eau sur les morceaux de bois morts qui flottaient à la dérive.
Il avait depuis longtemps abandonné Paris et s’était réfugié à la campagne encore protégée de l’avidité implacable des promoteurs et de cette civilisation qui prenait possession de tout.
Il lança sa canne et trouva que son bouchon flottait comme une enclume. Il réfléchit. Allait-il le changer tout de suite ou pêcher avec un lest aussi lourd ?
– Alors, grand-père ?
Résigné, il baissa les yeux vers l’enfant et prit un air mystérieux.
– C’était la fin de l’automne, j’avais vingt-huit ans. Tu vois, ça date un peu, mais je m’en souviens très bien. J’étais un peu malade, tu sais, alors j’allais à l’hôpital de temps en temps pour me soigner.

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