L’Envoyé

Cv l envoyeÀ travers les vitres teintées de la salle de séjour, il admirait le coucher du soleil dans un embrasement de fin du monde. Il appréciait toujours cette vision, surtout en hiver, du haut du huitième étage de sa résidence. Cela lui procurait une sensation d’apocalypse, comme si toute vie sur terre allait définitivement s’effacer avec l’arrivée de la nuit. Comme si toute la journée passée n’avait été qu’un rêve ! En bas les véhicules n’allumaient pas encore leurs feux, mais les boutiques faisaient déjà scintiller leurs enseignes.
Gabriel se retourna pensivement, un verre à la main, la tête légèrement baissée. Il ruminait comme à son habitude les tracas de la journée. Ces petits détails sans importance qui à la longue construisaient une vie plate et monotone.
Ses soirées ne s’arrangeaient pas depuis quelques temps. Il avait toujours l’esprit occupé pour ne penser qu’à son travail.
Posant son verre sur la table basse du salon, il se dirigea vers la cuisine. Il se saisit d’une boîte dans le congélateur, la posa sur une assiette, puis enfourna le tout dans le micro-ondes. Il retourna s’asseoir après avoir pris le temps de sélectionner une musique douce.
Au bout d’un moment, sachant que la cuisson était sur le point de se terminer, Gabriel se releva et s’avança vers la grande baie vitrée, afin d’admirer une fois de plus le paysage.
Son visage se trouvait à quelques centimètres de la vitre lorsqu’il eut l’impression que tout son corps basculait à travers l’ouverture et tombait, tombait... à l’infini, comme dans un puits sans fin...

Les Chroniques Anciennes
Sectrie 10, Versus

Et c’est ainsi que l’Envoyé me fut révélé,
Il me semble entendre le son de sa voix, au seuil de ma vie,
Il me semble ressentir la chaleur de sa main sur mon épaule,
Le Tout Puissant est objet de mes prières pour ce bonheur accordé,
Car l’Envoyé, me fut révélé en tout premier,
Une longue vie m’a permis de conter ses exploits,
Des écrits éternels, selon ses volontés.

La pluie tombait doucement, elle ruisselait le long des feuilles pour chuter sur le sol. Le jour venait de se lever. Le crépitement des gouttes d’eau par terre, l’agitation des branches… Un bruit tira Gabriel de sa torpeur. Il était allongé de tout son long sur le feuillage humide.
Il reprit conscience brusquement, dans un violent sursaut. Se redressant sur les genoux pour regarder autour de lui, inconsciemment il se mit à parler à voix basse.
— Que m’arrive-t-il ? J’ai rêvé d’une chute dans un puits immense… Et me voilà ici, dans une forêt ! Je rêve encore ?
Toujours à genoux, il observait les arbres autour de lui. Puis il s’adossa à un tronc humide.
— Il pleut, je suis dans un bois… et apparemment je ne rêve pas !
Il tâtait ses vêtements pour confirmer ses pensées. Il portait toujours son pantalon et son polo. Les mêmes qu’au moment où il s’était évanoui dans son appartement. Ils étaient légèrement mouillés et il commençait à grelotter.
— Je ne dois pas rester là sinon je vais attraper la crève.
Il se leva et marcha droit devant lui. L’humidité faisait flotter un peu de brume entre les feuillages et une bonne odeur d’humus. Les seuls bruits qu’il percevait étaient quelques chants d’oiseaux. Il n’y avait aucun son de voiture ou de présence humaine dans les parages. Tout en marchant, il réfléchissait à sa situation.
On avait dû l’enlever et l’abandonner ici. Peut-être pour le cambrioler ?
Il regarda sa montre. Elle lui indiquait dix heures du matin. Il marcha ainsi une bonne demi-heure. Il était tout de même étonné par le silence et la végétation qui l’entouraient. Il n’avait pas rencontré un seul chemin, ni un seul panneau indicateur, rien qui puisse témoigner de l’activité humaine dans cette forêt. Pour être certain de ne pas tourner en rond, il marcha droit vers le soleil, à travers une brume légère qui commençait à vouloir disparaître.
La forêt ne semblait pas entretenue. Du bois et des arbres morts y gisaient partout. Ce ne fut qu’au bout de deux heures de marche, harassé, trempé et couvert de toiles d’araignées, qu’il entrevit la lisière. Les arbres devinrent plus clairsemés et il déboucha dans une clairière. Il se trouvait sur un coteau. Un champ labouré s’étendait devant lui et un peu plus bas se dessinait un chemin en terre.
Il s’y dirigea, piétinant les mottes de terre avec quelques difficultés. Une fois parvenu sur le sentier, il le longea avec l’espoir de trouver un endroit où se renseigner. Son moral était revenu avec ce chemin et ces champs entretenus. Il se sentait moins perdu. Au bout de la piste, tout en marchant rapidement, il distingua deux silhouettes. Accélérant tant que possible le pas, il n’en fut bientôt plus qu’à quelques mètres. Et là, instinctivement il ralentit son allure.
Devant lui, les personnages vus de dos semblaient incongrus. Il y avait apparemment un homme et une femme qui marchaient portant des outils sur l’épaule, des sortes de pioches grossières. Ils étaient vêtus comme des clochards. Des capuchons sur la tête, sales et rapiécés, des sortes de longues chemises sur le corps, dans le même état, de couleur terre, étaient faites d’un tissu grossier. Ils portaient des sabots. Cela lui évoqua un tableau ancien.
Il s’interrogea sur la présence de ces individus et la raison de leurs déguisements. En s’avançant un peu plus pour les examiner, ils l’entendirent et se retournèrent.
Visiblement surpris, les deux personnages le dévisagèrent avec des yeux pleins de méfiance. L’homme prit sa pioche dans la main et s’avança un peu, comme pour protéger la femme qui l’accompagnait. Il ne cessait de scruter Gabriel et de détailler ses vêtements.
— S’il vous plaît, finit-il par murmurer, pouvez-vous me dire où je suis… Je viens de me perdre en forêt.
Les deux individus ne répondirent pas, le fixant toujours avec curiosité.
— Je voudrais téléphoner… Il y a un village par ici ?
Toujours pas de réponse.
— Je vous en prie, dites quelque chose !
Il se sentait mal à l’aise face à cette attitude. Quelque chose au fond de lui le tracassait, un sentiment indéfinissable.
La femme s’avança un peu, puis lui parla. Tout d’abord il ne comprit rien à ce qu’elle disait. Puis quelques mots lui semblèrent vaguement familiers. Il crut comprendre qu’elle l’appelait seigneur ou quelque chose de ce genre. Il commençait à désespérer. Son attitude incita certainement le couple à s’approcher de lui pour l’interroger. Petit à petit les mots qu’ils prononçaient lui semblaient plus compréhensibles. Il n’avait jamais entendu parler ainsi, avec un tel accent et des mots si étranges, comme appartenant à la littérature des siècles passés. Cela ressemblait à du vieux français.
Il leur expliqua par gestes qu’ils s’exprimaient trop rapidement pour lui. Puis la communication s’établit doucement.
Il comprit qu’ils habitaient au village de Quéribus, situé à une demi-lieue plus loin sur le chemin. Des lieues et non des kilomètres ! Lorsqu’il leur fit comprendre qu’il allait se rendre vers ce village, ils répondirent qu’ils pouvaient l’accompagner.
Ils marchèrent ainsi devant lui, se retournant constamment pour le regarder. Il se sentait telle une curiosité. Maintenant, il ne se posait plus de questions. Il entendait, il observait trop de choses autour de lui pour songer sérieusement à l’éventualité d’un rêve. Le bruit des sabots sur le sol, les oiseaux bavards, le souffle frais et les senteurs de l’air sur ses joues, tout était bien réel.
La forêt bordait une prairie et le chemin empierré la longeait. C’était là-bas quelque part au milieu qu’il s’était réveillé… Pourquoi ?
Le village apparut à la sortie d’une courbe de la piste. Il voyait le clocher de la petite église et les toits des maisons. Des toits en chaume ! À mesure qu’ils se rapprochaient, il distinguait les maisons serrées les unes contre les autres, les bruits des animaux dans les cours, les cris des enfants. Des volutes de fumée s’échappaient des cheminées et cela sentait bon le bois brûlé. Des potagers entouraient les chaumières. Ils étaient bien entretenus. Mais de tout cet ensemble se dégageait une grande pauvreté.
L’attitude des deux personnages avait changé. Ils étaient presque joyeux, fiers. Ils arrivèrent dans l’unique rue du village. Dans les cours, les enfants n’avaient de regards que pour lui. Ils étaient plus pauvrement vêtus les uns que les autres, sales mais bien nourris. Ce furent eux qui ameutèrent le village pour le tirer de sa torpeur et avertir de sa présence. Avec ses vêtements de ville, il devait leur sembler très incongru.
L’homme se retourna.
— Vous ne passez pas inaperçu. Il y a plusieurs semaines que nous n’avons pas vu d’étranger. Avec toutes ces batailles, ils n’osent plus aller sur les routes.
Des batailles pensa-t-il, quelles batailles ? Avait-il bien compris les mots ?
— Je vais vous conduire auprès de l’ancien du village. C’est notre sage, il pourra peut-être vous renseigner.
— Merci. J’ai hâte de le rencontrer.
Ses vêtements étaient encore humides et ses chaussures toutes crottées de boue. Depuis la ruelle, il examinait les maisons, leurs façades et surtout l’intérieur, lorsqu’une porte en bois à deux battants était ouverte. Le dedans n’était pas mieux que la façade. Des volailles se promenaient autour de lui ainsi que quelques porcs. Ils s’arrêtèrent devant une chaumière. Une porte en bois comme les autres, une petite fenêtre et c’était tout. Un chien sur le seuil s’effaça craintivement lorsqu’ils s’approchèrent pour cogner au panneau. L’homme se découvrit avant d’entrer. La femme resta dehors et fit signe à Gabriel de franchir le seuil.
Un vieil homme était assis dans la pénombre sur une chaise à côté de la cheminée. Les quelques flammes qui y crépitaient lui donnaient un visage couleur cuivre. Une grosse marmite chauffait dans un coin. Cette odeur de fumée, de suie et d’humidité lui imprégnait les narines. Il distingua ensuite une grosse table au milieu de la pièce, une vieille femme y était accoudée. Elle semblait toute ridée et ratatinée. Derrière elle se découpait la silhouette d’un lit. Dehors il vit que la femme avait poussé le battant du bas de la porte derrière lui. Elle restait dehors comme pour éloigner tous les gamins qui s’approchaient curieux de voir à l’intérieur.
Le vieil homme continuait à regarder les flammes dans la cheminée. Il attendait. Personne n’avait parlé depuis qu’ils avaient frappé à la porte. L’homme s’approcha de la cheminée et parla à voix basse au vieillard. Et le vieux se mit à le dévisager comme s’il n’avait pas encore remarqué sa présence. Il l’examina de haut en bas.
— Qui es-tu étranger ?
— Je m’appelle Gabriel et je viens de loin. En fait, je le pense. Car je me suis réveillé tout à l’heure dans la forêt et je ne me souviens plus comment j’y suis arrivé. Je cherche une cabine pour téléphoner. Ainsi on pourra venir me récupérer ici.
— Vous voyez mon oncle, il recommence, dit à voix basse mais compréhensible, l’homme qui l’avait accompagné jusque-là. Il parle toujours avec des mots étranges.
— D’où viens-tu étranger, de quelle cité ? questionna le vieil homme.
— J’habite Versailles, à proximité du palais.
L’homme le regarda et fit la moue.
— Connais pas ! C’est quoi la cité la plus proche ?
Il ne connaissait pas Versailles ! Une plaisanterie ! Comment pouvait-on ignorer cela ? Où était-il donc tombé ?
— Mais c’est à côté de Paris, ne put-il s’empêcher de lancer sur un ton de reproche.
— Du calme étranger, du calme. Nous n’avons pas voyagé comme vous et nous ne connaissons le pays que par les marchands de la route et les quelques voyageurs qui viennent ici. Mais pour Paris je sais où ça se trouve. J’y suis allé quand j’étais plus jeune. J’en garde un bon souvenir.
Il réfléchit un peu.
— Ça doit bien être à six jours de cheval.
— Six jours de cheval ? Mais il doit bien y avoir des cars qui vont là-bas ? Il n’y a pas d’autres moyens que le cheval tout de même.
— Des cars ? Vous voulez dire des charrettes, étranger. Il y a aussi des chars mais ils sont réservés aux seigneurs…
Et il riait doucement sur cette remarque, dévoilant une mâchoire édentée.
Bien, pensa Gabriel, inutile d’insister avec ces gens. J’ai dû tomber dans un village retiré de toute civilisation et dans lequel les habitants ne veulent plus entendre parler de la technique qui nous inonde.
Il était tout de même déconcerté de n’avoir pas vu en arrivant une pancarte indiquant ce hameau.
— À combien est la ville la plus proche ?
— À cinq lieues, répondit le vieillard. Mais en ce moment les chemins sont peu sûrs et je vous déconseille de vous y aventurer seul. Il y a toujours des soldats déserteurs qui écument les routes. Vous êtes dans une bien triste région, étranger.
Cinq lieues, réfléchit Gabriel, cela devait faire dans les vingt-cinq kilomètres, un peu moins. Cinq heures à pied. Et puis qu’est-ce que signifiait cette histoire de soldats déserteurs ?
Il était de plus en plus mal à l’aise. Une intuition lui vint.
— Dites-moi… Qui gouverne le pays ?
Le vieil homme le regarda avec curiosité.
— Vous avez oublié ? Mais c’est le seigneur Maruald.
— Non, je veux dire qui dirige tous les habitants ici, à Paris… toute la France.
— C’est notre roi Philippe, voyons ! Mais il ne dirige pas toutes les régions. Ici c’est le prince de Cormilles. Vous avez tout oublié ?
Il fut comme foudroyé. Ces gens ne semblaient pas se moquer de lui. Cela ne ressemblait pas à une plaisanterie pour une émission de télévision. Tout était trop parfait, dans le moindre détail. Tout s’assemblait dans son esprit, comme un puzzle reconstitué. L’absence de bruits propres à la technique, les odeurs trop vives, trop inhabituelles, les forêts désertées, les routes inexistantes, les vêtements misérables, les maisons vétustes… Tous ces détails appartenaient à un autre monde, une autre époque. Il voulut en avoir le cœur net.
— En quelle année sommes-nous ?
— En 1306 d’après monsieur le curé. Vous ne vous rappelez pas l’année non plus ?

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