L’enfant d’entre-les-deux

Cv l enfant d entre les deuxLes souvenirs de son enfance ressemblaient à une succession de ruptures. À l’école primaire, les enseignants s’accommodaient mal des débordements et des chahuts de Sacha. Si ses résultats scolaires se montraient satisfaisants, Sacha ne savait pas rester en place. Un hyperactif que le cadre scolaire ne supportait pas.
Tout comme les parents ne supportaient pas non plus les convocations au cours desquelles leur enfant était montré du doigt dans l’institution scolaire.
Madame et Monsieur prirent la résolution de consulter pour enfin connaître la « raison » de ses turpitudes : un quotient intellectuel supérieur qui réclamait des mesures d’exception.
Sacha fut retiré de l’école publique à laquelle on reprochait son incapacité à éduquer correctement l’enfant, pour intégrer un internat géré par des curés où l’on ne badine pas avec la morale religieuse. Durant deux années, il rentra chaque fin de semaine au domicile familial.
En somme, il recevait une éducation sous la forme d’un traité coincé entre le sabre et le goupillon. Au domicile, un univers militaire avec un papa militaire et une maman fille de militaire. Confiné entre l’interdit et la pénitence. À l’internat Sainte-Thérèse, une éducation sévère et rigoureuse.
Pour son dernier jour de scolarité, ses parents vinrent le chercher ensemble. Il fut surpris, cela devait être un jour extraordinaire.
Ils montèrent dans la voiture. Des sacs entassés couvraient la banquette arrière. Il se glissa à l’endroit qui lui était réservé. Avant de démarrer le véhicule, son père, d’un ton solennel, l’informa de leur départ pour une autre ville. Ils partaient pour Paris où son père était muté.
Une tristesse accablante envahit Sacha à l’idée de ne plus revoir ses camarades d’internat, sans même avoir pu dire, expliquer, mettre des mots sur cette soudaine migration qui s’apparentait à une tromperie.
De son métier, son père faisait mystère. Il était militaire mais n’avait jamais exprimé ses fonctions. Sacha ne s’était jamais permis de poser la moindre question. D’ailleurs, un enfant n’avait pas à poser de questions sur les occupations de son père.
La mère ne travaillait pas et passait ses journées à entretenir le logement de fonction. Elle sortait peu et, surtout, brodait. Des kilomètres de napperons qui supportaient l’horloge, le cadre de la photo immortalisant leur mariage, le trophée remporté par son mari pour sa victoire au marathon interarmées et quelques souvenirs de vacances mis en valeur sur le buffet de la salle de séjour.
Les jours précédant leur départ, elle s’était affairée à ranger soigneusement ces napperons carrés, ronds, par taille, couleur et destination.
Avec le souci du secret bien gardé pour ne pas bouleverser leur fils, on ne savait jamais ce qui pouvait lui passer par la tête.
Son comportement avait empiré. Il était devenu un rebelle chez les curés. En dépit de la discipline inscrite dans ce pensionnat, Sacha cultivait le désordre. Sa turbulence lui avait valu nombre de soirées aménagées qui consistaient à dîner seul dans une pièce et à recopier des prières.
Durant l’été, une fois l’installation réalisée, Sacha découvrit le centre de loisirs du quartier. Un espace de liberté où des activités sportives canalisaient son énergie. Il noua de nouvelles complicités avec les autres enfants qui, comme lui, passaient l’été dans un centre de quartier.

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Son père diligenta son inscription au collège de proximité qui avait bonne réputation. Il présenta avec satisfaction le parcours scolaire de son fils et ses capacités cognitives à développer quand il aborda son « Q.I. supérieur ». Il évoqua aussi et surtout les espoirs légitimes d’un père sur la réussite scolaire de son fils.
Les premiers jours de la rentrée scolaire entachèrent cette présentation. Sacha découvrit un espace de permissivité qu’offrait un collège de six cents élèves. Fini le pensionnat et les curés retors aux vexations d’un autre âge et le port de la blouse grise avec short assorti.
Le collège Jacques Prévert sentait bon la liberté. Un labyrinthe propice aux parties de cache-cache.
Et les yeux de Fatoumata qui ne brillaient que pour lui. Ses deux fraises noires l’illuminaient. Elles l’accueillaient chaque matin et ne le quittaient pas de la journée.
Ce nouvel univers tranchait avec les règles de vie imposées au domicile familial. Sacha vivait dans une bulle austère où l’interdit s’érigeait en principe.
Son père était un homme au visage crispé qui régnait sur la maison. Il organisait et régentait la bastille. Le mystère qu’il entretenait sur son activité professionnelle participait d’un goût prononcé pour le secret et n’était pas de nature à laisser une place aux échanges. Sa femme vivait et partageait ses convictions. L’ordre ne pouvait souffrir d’entorse.
Aussi Sacha devait-il s’inscrire dans ce paisible champ où les rapports avec ses parents se limitaient à la lecture des devoirs scolaires et des programmes de la télévision qui bourdonnait du matin au soir.
Un monde clos où l’enfant se devait de respecter cet espace codifié et où l’absence de dialogue et de perspectives le condamnait à l’ennui.
Pour bousculer et échapper à cette monotonie, Sacha s’autorisa des transgressions. Il prit quelques minutes à la fin des cours pour raccompagner Fatoumata jusque devant son immeuble et partager quelques instants de bonheur auprès de sa douce.
Ses retards n’étaient pas excessifs, mais la maladresse des excuses invoquées  un cours prolongé, l’échange des devoirs auprès d’un camarade  alerta sa mère. Sacha cachait quelque chose. Son père, averti, vérifia ses débordements en fliquant la sortie du collège et les détours empruntés.
Ce fut le début d’un cauchemar.

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