Et je suis restée debout. Vivante - Extrait

Le sentier indiqué par la vieille dame nous faisait, dans un premier temps, longer la forêt. La végétation, déjà dense, semblait marquer les limites d’un territoire secret, troublant, interdit aux profanes. Petite fille, bien que de nature anxieuse, je réclamais pourtant qu’on me raconte encore et encore les histoires terrifiantes de ces gnomes embusqués dans les sous-bois. Gardiens des lieux, ils récla¬maient de terribles sacrifices aux malheureux qui osaient s’aventurer sur leur territoire. On disait que seuls les initiés qui connaissaient les rites sacrés pouvaient s’adresser à ces génies sans subir à coup sûr une malédiction. Mais on disait aussi que des confréries malfaisantes, mangeuses de vies humaines, se réunissaient la nuit venue dans la forêt et prenaient la forme de bêtes sauvages pour nuire à autrui. J’étais fascinée par les récits murmurés en aparté, ceux qu’on n’osait déclamer à voix haute de peur d’attirer sur soi les damnations d’on ne sait quelle divinité exi¬geante, réclamant aux humains un droit de passage sur terre. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait, me disais-je. J’avais été bouleversée par la légende de cette reine qui avait dû immoler son bébé et l’offrir au génie d’un fleuve pour sauver son peuple en fuite. Pourquoi, dans toutes ces histoires, les forces de la nature avaient-elles besoin de tant de souffrances pour laisser vivre les hommes ? Et pourquoi certains devaient-ils souffrir pour les autres ? me demandais-je alors, tourmentée par ces questions sans ré¬ponse. La brousse partageait ses richesses avec générosité, elle offrait nourriture et protection, mais c’était comme si, pour chaque hectare défriché, pour chaque arbre coupé, et pour chaque plante cueillie ou piétinée, il fallait donner quelque chose en retour, mais quoi ? m’angoissais-je. Quel était le prix de la vie ?
Après quatre heures de marche, nous décidâmes de nous arrêter afin de nous désaltérer et nous rafraîchir à l’ombre d’un petit bosquet de palmiers rôniers. Fallait-il y voir un heureux présage ? Je me souvenais que mon grand-père m’avait parlé de la dureté exceptionnelle du bois de cet arbre qui résistait à tout, même au feu. Puis je me tançai intérieurement. Pourquoi avais-je constamment besoin d’invoquer Papi pour me rassurer ? Pourquoi n’arrivais-je pas à manifester le même calme stoïque que mes compagnes ? Je m’étonnais de la vaillance de Môo dont le pas n’avait pas faibli une seule fois dans l’après-midi.
« Môo ! Comment fais-tu pour être aussi forte ?
– Je ne suis pas forte comme tu le crois, je résiste, tout simplement, je ne renonce pas… »


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