Escapades

Cv escapadesLe Tableau qui accuse

Maxime se leva de nouveau et alla passer son doigt sur le tableau. La peinture était bien sèche, très sèche, formant une légère croûte sur la toile. Et pourtant il n’était plus pareil. La barque avait bougé. Cette terrible barque qui, depuis des semaines, se déplaçait sur l’étang immobile.
C’était un joli paysage, de belle facture, dans le style Corot, un étang au milieu d’un bois, avec de grands arbres au premier plan, bordant un chemin sur la gauche qui s’assombrissait sous l’épaisseur des feuillages. On apercevait une silhouette dans ce chemin, un homme ou une femme, qui semblait observer l’étang à travers les arbres.
De l’étang, on ne découvrait qu’une partie bien claire sur la droite car les bords ne recevaient pas d’ombre, et la berge se perdait dans un fouillis de roseaux et de plantes aquatiques. Sur la partie gauche du tableau, de grands hêtres masquaient l’eau et ne laissaient pas deviner la limite de l’étang. La proue d’une barque plate sortait du rideau d’arbres, une barque à la peinture écaillée, blanche, rehaussée d’un rouge grenat, presque brun.
Ce paysage tranquille, sans doute peint au printemps car les feuillages étaient vert tendre, ne représentait pas n’importe quel étang. Il s’agissait en effet d’une grande pièce d’eau située au centre du domaine appartenant à Camille et Maxime, une dizaine d’hectares de bois et de prairies dans les environs de Mauves. Un joli manoir du XVIIIe en pierre blanche du pays, recouvert de tuiles d’un rouge très foncé comme il s’en fabrique encore dans une des dernières tuileries de l’Orne, s’y cachait de la route communale rejoignant le bourg.
Les Demesterre y habitaient depuis leur mariage, dix ans déjà, et leur vie s’était déroulée jusque-là d’une façon insouciante, Camille ayant hérité de ses parents une jolie fortune qui lui avait permis d’acheter cette propriété.
Le fermage des terres agricoles et l’exploitation des bois leur permettaient de vivre sans toucher au capital restant. Plusieurs grands voyages à l’étranger avaient assouvi leur envie d’exotisme et ils profitaient pleinement de la vie agréable de ce coin de Normandie où ils s’étaient constitué, au fil des années, un petit groupe d’amis chaleureux.
Camille, une jolie femme brune, aux yeux d’agate, la belle quarantaine, vive et enjouée, engendrait vite le désir de s’en faire une amie. Elle savait recevoir et elle aimait ça. Sa table était toujours recherchée. Sensuelle, sans être provocante, elle attirait les hommes qui se plaisaient à entretenir avec elle un semblant de flirt, qu’ils savaient sans lendemain car elle était très attachée à Maxime.
De lui, on ne savait pas grand-chose. Avait-il exercé un jour une réelle activité professionnelle, un métier ? Il avait été « dans les affaires », comme il aimait à le dire sans s’étendre plus sur le caractère de ces « affaires ». Séduisant, cultivé, il parlait bien et de tout. Dans leur cercle d’amis, on n’en demandait pas plus.
Ce soir-là, Maxime attendait Julien pour l’apéritif avant d’aller dîner au restaurant. Mais il se sentait nerveux, mal à l’aise en regardant le tableau. Cette barque qui bougeait l’obsédait, il croyait devenir fou. Il avait l’impression que le tableau se modifiait mystérieusement. Jamais cette barque n’avait été aussi visible ni aussi grande. Et maintenant il distinguait une silhouette debout sur l’avant de l’esquif. Elle n’existait pas auparavant, il en était certain. Il revint gratter de son ongle la peinture en parlant tout seul. Julien entra à ce moment.
– Mon cher Max, comment vas-tu aujourd’hui ? As-tu digéré la correction que je t’ai donnée aux échecs avant-hier soir ?
– Tu n’as eu aucun mérite, répondit Maxime, j’étais fatigué et mal foutu, j’avais mal dormi la nuit précédente.
– Mauvaise raison ! Tais-toi donc et sers-nous un de tes bons whiskies avant d’aller retrouver nos amis à La Gare.
La Gare est le restaurant branché où se retrouvent tout le gratin du Perche et de nombreux propriétaires de résidences secondaires, ou tout au moins ceux-là même qui, à Paris, aiment sortir, courir les vernissages et tester les nouveaux restaurants.
C’est vraiment une ancienne gare, un grand bâtiment du début du siècle dernier, de belle architecture, qui a fermé lorsque la SNCF décida d’abandonner une grande partie des petites lignes non rentables.
Sur un coup de poker, l’actuel propriétaire décida d’acheter les bâtiments et de les transformer en restaurant. Le site s’y prêtait bien. À la sortie du bourg, dans un endroit calme et entouré d’arbres, bénéficiant de l’ancienne esplanade comme parking, la gare représentait un espace idéal pour un tel projet.
Dès l’entrée, les clients sont admis dans la salle d’attente signalée comme telle par son enseigne d’origine au-dessus de la porte. On y patiente, le temps que sa table soit prête, en prenant l’apéritif debout au comptoir, celui des anciens guichets récupérés et restaurés, ou assis sur des banquettes d’époque devant des tables bistro. Des affiches anciennes vantent les mérites de la station thermale de Bagnoles-de-l’Orne et les séjours enchanteurs sur les plages normandes.
Ensuite, les clients pénètrent dans la grande salle de restaurant regroupant les tables en compartiments. Des banquettes de wagons, confortablement restaurées avec leurs hauts dossiers, isolent les convives les uns des autres. Certaines possèdent encore leurs filets à bagages au-dessus des dossiers, pratiques pour y poser son sac ou son manteau. Dans un compartiment peuvent se retrouver quatre, six, voire huit personnes, mais jamais plus. Les plus demandés, et toujours réservés à l’avance, sont les quelques compartiments de première classe, naturellement plus cossus : dossiers et accoudoirs en loupe d’orme, sièges recouverts d’un velours grenat très épais, assise plus spacieuse. Des chandeliers sont disposés sur chaque table, complétant et personnalisant ainsi l’éclairage central des grands lustres en cuivre jaune suspendus au plafond.
Jean-Michel dirige ce restaurant insolite, ou plutôt l’anime, le fait briller par sa verve, son esprit convivial et un sens de l’accueil faisant de chacun un client privilégié, même s’il vient pour la première fois.
Jean-Michel, ou plutôt Jean-Mich, comme tout le monde l’appelle, a fait ses classes dans un grand restaurant lyonnais dirigé par un homme décoré de toques et d’étoiles dans tous les guides gastronomiques.
Jean-Michel, très apprécié de sa clientèle, donne l’impression de travailler pour le plaisir, ou plutôt de ne pas travailler mais de recevoir chaque soir des amis.
À l’accueil, trône une autre personnalité : tante Maud, une grande femme brune éternellement bronzée, le cou, les bras et les oreilles chargés de bijoux, un sourire dévastateur et un rire de gorge qui s’entend d’un bout à l’autre de La Gare. Souriante mais autoritaire, il n’est pas question de s’attribuer une table ou d’être placé avant son tour.
Veuve d’un riche marchand drapier d’Alençon, Maud disposait d’une fortune lui permettant de satisfaire toutes ses envies, et parmi celles-ci figurait Jean-Michel. Elle s’était entichée de ce garçon rencontré à un dîner chez des amis, et lui s’était laissé séduire par cette femme élégante, assurée, à la conversation enjouée et cultivée.
Vingt ans les séparaient et, un peu plus tard lorsqu’ils sortaient ensemble, Jean-Michel eut l’idée de la présenter comme sa tante. Cela lui était resté. Pour tout le monde, elle est tante Maud et il aurait pu très naturellement être son neveu. Il avait été son jeune amant pendant quelque temps, une passion plus sentimentale que charnelle dans laquelle Jean-Michel trouvait à la fois une maîtresse au sens propre du terme, et une mère, une confidente attentive. Mais décidément, Jean-Michel préférait les garçons et la liaison qu’il avait eue avec Alain, un artiste bohême, et qui s’était distendue depuis l’arrivée de Maud, avait repris.
Ainsi, le samedi matin, jour de marché à Mortagne, a-t-on pris l’habitude de voir tante Maud précédée des deux garçons. Jean-Mich choisit les fruits, les légumes, les aromates, les fromages pour le restaurant, Alain porte les paniers et tante Maud paye.
Le scénario est réglé une fois pour toutes et avec le plus grand naturel. Mais, à La Gare, c’est Jean-Michel qui encaisse, lui qui paye le personnel. Maud vérifie les comptes de fin de mois, mais juste pour empêcher Jean-Mich de se montrer trop généreux avec ses amis, à cause d’une fâcheuse tendance à confondre la caisse avec son portefeuille.
Car il aime faire la fête et recevoir ses amis fastueusement. Il arrive souvent que La Gare ne ferme pas avant trois ou quatre heures du matin, c’est selon les arrivées. Un couple ou plusieurs peuvent surgir à l’improviste après minuit. Si Jean-Mich est d’humeur heureuse, il se met lui-même au fourneau pour improviser une omelette aux girolles ou sortir un foie gras de canard et une bouteille de Loupiac pour ses clients. Mais il faut être de bonne compagnie, aimer rire et boire, et alors la nuit allait jusqu’à l’aube.
Maxime et Julien s’installèrent à une table libre après avoir salué des amis qui dînaient là aussi. Julien commanda deux whiskies pendant qu’ils étudiaient le menu. Maxime affichait toujours la mine renfrognée que Julien lui avait trouvée en arrivant au manoir. Il eut beaucoup de mal à le dérider.
– Max, fais un effort ! Souris et prends un peu de plaisir à savourer ce canard aux cèpes.
– Je ne sais pas pourquoi tu m’entraînes toujours à La Gare. Tu sais bien que je ne m’entends pas avec Maud. Elle me harcèle pour que je mette de l’argent dans son restaurant. C’est agaçant cette ténacité, cette pression… comme un dû, comme une dette dont je devrais m’acquitter. Je ne supporte plus cet acharnement.
– Mets-toi à la place de Maud, Camille lui avait promis. Elle comptait sur cet argent, elle en avait besoin.
– Eh bien, qu’elle cherche d’autres actionnaires ! Je lui ai déjà dit que Camille n’en avait pas les moyens. Et qu’elle arrête de me regarder toujours avec ce regard soupçonneux et interrogatif. Comme si j’avais quelque chose à me reprocher, moi !
– Bien sûr que tu n’as rien à te reprocher, mais tu ne peux pas lui en vouloir. Enfin je suis là, moi, et tu as toute mon amitié. Si tu ne te plais pas ici, nous dînerons ailleurs la prochaine fois. Allez, payons notre écot et allons nous mettre au coin du feu chez toi.
Les deux amis rentrèrent au manoir. Un grand feu brûlait dans la cheminée, préparé par la vieille Germaine, la femme à tout faire du manoir. Julien demanda du cognac et Maxime versa la belle liqueur dans deux verres à dégustation qu’ils firent miroiter devant les flammes.
– Max, fais-moi plaisir, va me chercher un de tes bons cigares que tu caches dans ton bureau.
Maxime se leva et sortit de la pièce. Julien s’enfonça dans son fauteuil en soupirant, le regard songeur, perdu dans la contemplation des flammes dansant dans le foyer. Il avait une mission difficile à remplir.
Maxime revint, sa cave à cigares dans les mains et Julien choisit un pur havane, un Monte-Cristo N °5. Ils restèrent un long moment sans parler.
– Une partie d’échecs ? proposa Julien.
– Ah non, pas ce soir, si tu veux bien. Je me sens épuisé. Je crois que je vais aller me coucher. Finis ton cigare et éteins les lumières en partant, c’est tout ce que je te demande.
– Mais non, ce n’est pas la peine, je pars tout de suite. À demain ou à bientôt.
Julien sortit et alla finir de fumer en marchant dans le parc. Il faisait doux, la nuit était calme. Bientôt les lumières s’éteignirent dans le manoir.
Il marchait tête baissée, insensible à la beauté de la nuit. Il repensait à la terrible histoire qui s’était déroulée dans ce parc. Il entendait encore le rire clair de Camille.
Il se rappelait le temps où ils se retrouvaient au restaurant La Gare. Peu après l’ouverture très réussie du restaurant, Maud s’était liée d’amitié avec Camille en faisant sa connaissance au golf de Bellême. Camille avait eu envie de jouer. Elle prit des leçons, s’enthousiasma pour ce sport et y passa de plus en plus de temps.
Elle rentrait le soir au manoir, fatiguée mais heureuse. Maxime n’en prit jamais ombrage. Elle lui racontait ses rencontres, les compétitions, et plusieurs fois elle lui demanda de venir la rejoindre pour la remise d’une coupe ou pour dîner au club avec ses nouveaux amis.
Sa femme s’amusait sainement, avec des amis communs, et lui se plaisait dans le domaine. Pendant la saison, il chassait. Faisans, lièvres et chevreuils ne manquaient pas sur les terres du manoir.
Au tout début de leur installation, Maud avait invité Camille et Maxime pour leur faire les honneurs de son restaurant.
Leur table se trouvait dans l’espace réservé des premières classes, séparée des autres compartiments par de grands bacs où s’épanouissaient ficus, philodendrons, citronniers et palmiers. Les serveurs, rapides et stylés, œuvraient avec discrétion, une musique de piano-bar très légère accompagnait les conversations sans les gêner.
Camille qui venait à La Gare pour la première fois était ravie et conquise par le cadre, l’ambiance et la qualité de la carte.
– On ne se croirait jamais dans un petit bourg de la France profonde, dit-elle à Maud entre deux bouchées.
– Ma chère petite amie, en fait de France profonde, tu n’imagines pas le nombre de célébrités du monde des lettres, du spectacle et de la politique qui viennent régulièrement et apprécient le Perche car c’est un coin tranquille et discret. Pas de journalistes, pas d’interviews, pas de photos. Les plus grands peuvent se promener dans Mortagne ou Bellême sans jamais être importunés. Juste un salut, un sourire pour montrer qu’on les a reconnus et que l’on est flatté de leur présence. Mais c’est tout. Tiens, regarde bien dans la salle, tu en reconnaîtras quelques-uns. Là-bas, à gauche, Michel, notre grand comédien, avec sa femme, on les voit moins car il a vendu sa propriété l’année dernière. Un peu plus loin, René, pianiste de jazz talentueux installé de longue date dans le Perche. Il a joué avec Miles Davis et Lester Young. Et le vieux baroudeur, au look à la Hemingway, barbe courte poivre et sel, des yeux clairs dans un visage buriné, c’est Christian, grand reporter. Il va sur tous les gros coups, soulèvements en Afrique, cartels de la drogue en Colombie, conflits au Proche-Orient, avec toujours le même professionnalisme et le même flegme. Il parle avec Philippe, ancien photographe vedette de Paris-Match. Vous pouvez reconnaître aussi le réalisateur d’Emmanuelle, ce film qui fit scandale lors de sa sortie dans les salles. Maintenant, l’érotisme est devenu tellement banal ! Bien sûr, toutes ces personnalités ont leur repaire dans la région, car la multitude de petits manoirs, châteaux et corps de fermes sont habités par des ex-Parisiens, comme vous, ou des Parisiens en cours de reconversion dans l’Orne.
Avec sa nouvelle passion pour le golf, et les amis qu’elle s’était faits parmi les joueurs, avec l’amitié de Maud, amitié empressée et active, Camille rentrait souvent tard au manoir, et seule, car Maxime avait fini par renoncer à aller la retrouver au club. Il trouvait les nouveaux amis de sa femme superficiels et très bavards.
Il y eut un moment où Camille ne demanda plus à Maxime de venir la rejoindre. Elle parlait moins de sa journée. Le soir, au dîner, elle semblait absente et sursautait quelquefois quand son mari lui parlait, comme si elle n’avait pas écouté ce qu’il lui disait.
Ensuite, il y eut des invitations le soir au club et des retours à la nuit. Elle avait les yeux brillants et une envie de fêtes et de plaisirs. Maxime accepta sans rechigner. On reçut alors beaucoup au manoir, on s’amusa, on dansa. Le champagne était de bonne qualité, comme les amis, et tout le monde semblait très heureux. Maxime s’aperçut-il des regards un peu ironiques ou faussement compatissants qui s’adressaient à lui ? Nul ne le sut jamais. Mais dans le cercle d’amis les choses étaient claires : Camille avait un amant ! Un amant bien caché car, malgré les questions insidieuses et insistantes de ses amies, elle ne livra aucun nom. Elles avaient beau l’espionner, observer comment elle dansait avec tel ou tel homme dans une soirée, ou avec qui elle s’isolait quelquefois sur un canapé écarté ou sur la terrasse, ce fut peine perdue. L’amant de Camille restait l’homme invisible.
On soupçonna une fois à un dîner chez les Clergerie un médecin très empressé auprès d’elle, le docteur Venturi : un Parisien, reparti le lendemain. On ne le revit plus. Et puis il était difficile de l’épier. L’isolement du manoir et sa ceinture de bois épais ne facilitaient pas la tâche ! Camille allait faire son marché à Mortagne, souvent seule ou accompagnée de Germaine. Personne n’essaya bientôt plus de deviner le nom de l’amant mystérieux et la curiosité retomba vite. Et puis Camille se mit à parler d’un projet qui lui plaisait beaucoup.
Un soir, après un parcours de golf très disputé et brillamment remporté par Camille, Maud l’avait entraînée dans un coin du bar en lui proposant un verre.
– Ma petite amie, j’ai une proposition à te faire. Voilà, La Gare marche bien, tu sais qu’on a la cote et que nous affichons complet presque tous les soirs. Je voudrais améliorer encore le cadre et le service. Je t’offre d’être associée à mon projet.
– Tu veux dire quoi ? Devenir actionnaire dans ta société ?
– Oui, c’est cela. Tu m’apportes un peu d’argent et je te fais entrer comme administrateur. Je ne te demande pas de la présence, ni même de te mettre en cuisine, ajouta-t-elle dans un grand rire, simplement prendre des parts dans le capital de La Gare.
– Pourquoi pas, je n’y suis pas opposée. Et l’intérêt, c’est quoi pour moi ? Une part des bénéfices ?
– Bien sûr, il faut que ton investissement te profite.
– Combien veux-tu ?
– Écoute, est-ce que tu pourrais mettre cinquante mille euros ?
– La moitié sûrement, mais cinquante mille c’est peut-être beaucoup. Il faut que je consulte mon notaire et mon banquier, mais ce n’est pas impossible.
– Ah, ma chérie, ce serait formidable ! Nous serions associées toutes les deux. On pourrait faire de grandes choses.
– Oui, oui, cela m’excite beaucoup. On en reparle dans une semaine, le temps pour moi de prendre conseil.
Elles se quittèrent, enthousiastes et joyeuses. La réalité, c’est que Maud avait eu les yeux plus gros que le ventre. Le montant des travaux de transformation et de décoration du site dépassait largement ses prévisions. Maud savait que Camille avait de l’argent et elle espérait bien séduire son amie sur ce projet d’association.
Camille en parla le soir même à Maxime qui n’eut pas l’air très enthousiasmé.
– Renseigne-toi d’abord sur la bonne santé de cette affaire, lui dit-il. Ce n’est pas parce qu’il y a du monde le week-end à La Gare que la marge bénéficiaire est importante. Et puis quelle est la part d’endettement de la société ? Je suis sûr que les travaux vont coûter très cher. Ensuite, il y a beaucoup de personnel à payer tous les mois. J’aimerais bien voir les comptes de cette chère Maud.
– Oh, quel rabat-joie tu fais ! Moi ça m’excite de participer à cette réussite, car c’est une grande réussite, La Gare. On y vient même de Paris.
– Oui, enfin, tu veux dire que les Parisiens des résidences secondaires y viennent. Ce n’est pas tout à fait pareil.
– Oui, mais ils ont fait connaître le restaurant à des gens qui n’ont pas de maison ici et qui en parlent eux-mêmes à leurs amis. Tu vois, c’est la boule de neige qui grossit, grossit…
– Attention à ce qu’elle ne fonde pas trop vite. Enfin, c’est ton argent. Tu en fais ce que tu veux, comme toujours, ajouta-t-il d’un petit ton sec.
La discussion s’arrêta là mais Camille dès le lendemain consulta ses comptes et prit rendez-vous avec son banquier afin de vendre certains avoirs et placements. Elle revit Maud pour lui dire que les choses étaient en bonne voie de réalisation. Maud était ravie.
Le notaire prépara un acte de cession de parts et la signature fut programmée pour le début juillet.
Mais quelques jours avant cette date, comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage, une nouvelle éclata qui stupéfia tout le monde : Camille s’était noyée dans l’étang de son domaine.
Personne d’abord ne voulut le croire. Elle était trop sportive, et savait nager. Et puis, elle était trop belle, trop vivante, ce n’était pas acceptable.
C’est Maxime qui alerta la gendarmerie. Un soir, elle n’était pas rentrée pour le dîner et n’avait pas téléphoné. Il avait appelé au club, personne ne l’avait vue. Il avait appelé les amis les plus proches, ceux qu’ils fréquentaient le plus souvent. Personne n’avait vu Camille depuis le début de l’après-midi. Alors Maxime avait attendu, il ne s’était pas couché.
Au petit matin, il avait donné l’alerte. Tous les amis ayant été interrogés, les recherches commencèrent dans le domaine. C’est ainsi qu’on retrouva le corps sans vie de Camille au bord de l’étang, le visage enfoncé dans la vase, ses vêtements souillés par les herbes et les nénuphars. La barque avait été détachée et avait lentement dérivé, poussée par le vent jusqu’au bord opposé, dans les roseaux. Les rames étaient à l’intérieur. Le médecin légiste ne put donner aucune autre raison de sa mort que la noyade accidentelle.
Prostrés, hébétés, ses amis l’accompagnèrent au petit cimetière de Bellême, entourant Maxime de leur affection, tout en essayant de comprendre, d’expliquer. Pourquoi Camille était-elle allée sur l’étang ? Pourquoi cette promenade en barque ? Y avait-il quelqu’un avec elle ? Qui ?
Et d’abord, qui était son amant ? Personne ne le savait.
« Oui, j’ai un amant. J’ai rencontré un homme merveilleux, passionné. Il me comble d’attentions, de ferveur. Il est à mes genoux, il m’entoure, il est sur moi, en moi et je n’en peux plus de bonheur. »
Voilà ce qu’elle avait dit un jour au Club House à Corinne et Sophie. Mais quand elles avaient demandé « Qui est-ce ? », Camille avait ri en mettant un doigt devant sa bouche : « C’est mon secret. »
Or, dans la petite communauté de Bellême, tout le monde se connaissait. On savait quelques maris infidèles, mais aucun d’eux n’aurait osé devenir l’amant de Camille. Nous sommes dans une petite ville de province, où il est difficile de mener une double vie.
Les recherches auraient pu s’orienter aussi du côté des célibataires. Il y en avait tout de même quelques-uns, notamment Éric Hérouard, l’architecte. Il tournait beaucoup autour de Camille. Bon golfeur, convive agréable, il était souvent invité au manoir. Son charme, sa vivacité étaient appréciés de tous. Il avait semblé très affecté par la mort de Camille et depuis le drame il avait disparu.
Un autre homme avait aussi disparu rapidement : Denis, le professeur de golf de Camille. Il avait été aperçu à l’enterrement et ensuite il avait déménagé brusquement.
On aurait pu soupçonner également le beau Serge d’avoir été l’amant de Camille, mais il était l’amant putatif de toutes les jolies femmes du Perche. Il ne pouvait pas s’empêcher de faire une cour pressante à celle qui lui disait un mot tendre ou lui lançait une œillade amicale. Il s’enflammait immédiatement, mais au dire des intéressées, cela n’allait jamais très loin. Serge préférait sauvegarder son amitié avec les maris de ces dames. Il était trop intelligent pour se risquer dans une aventure amoureuse qui ne pourrait pas rester longtemps secrète. Tout son manège n’était en définitive qu’un jeu, un jeu qui flattait les femmes et amusait tout le monde.
Chacun avait donc mené sa propre enquête, sa propre quête, et le mystère demeurait entier.
Les semaines passèrent, les dîners reprirent et les fêtes aussi. Maxime était encore invité au début, mais en sa présence un léger malaise indéfinissable s’installait. Ensuite plus personne ne l’invita.
Seul Julien continua de voir Maxime. Ils avaient le même âge et les mêmes goûts. Mais si Maxime vivait de ses rentes, Julien multipliait les activités. Consultant indépendant d’une société d’assurances internationales, il était aussi un peintre déjà reconnu et un bon photographe amateur. Récemment, il s’était pris de passion pour le monde des insectes et la macrophotographie. Il pouvait passer des heures dans l’herbe pour filmer l’éclosion d’une libellule ou le déménagement d’une fourmilière.
Maud appela Julien un matin.
– Écoute, Julien, il faut que je te voie. J’ai très mal dormi, la mort de Camille m’obsède, on ne peut pas accepter ça, sans explication.
– Je comprends, Maud. Je serai à La Gare dans une demi-heure.
Maud avait préparé du café. Elle attaqua sans préambule.
– Tu comprends, Julien, cette mort est trop mystérieuse. Il est impossible que Camille se soit noyée toute seule. Il n’y a pas eu d’enquête, pas d’autopsie. Le médecin a conclu à une noyade accidentelle sans préciser de quelle manière : malaise, attaque cérébrale, évanouissement… que sais-je encore. Et Maxime s’en est contenté sans réaction. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
– Tu as raison, Maud. Il y a quelque chose qui cloche. Et j’ajouterais, comme on dit dans les polars : à qui profite le crime ? car c’est bien ce que tu sous-entends ? On a noyé Camille, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est ce que je pense. Mais qui et pourquoi ? Maxime peut-être, parce qu’il ne voulait pas que sa femme investisse dans mon restaurant. Se voyait-il spolié ? Finies la belle vie, le manoir et la chasse… Mais c’est trop gros, même s’ils ne s’entendaient plus vraiment, Camille et lui, on ne tue pas sa femme pour de l’argent.
– Oh, tu crois ça ! Il y a eu bien d’autres exemples de ce genre. On ne peut pas écarter cette hypothèse.
– Il y a l’amant mystérieux aussi. L’amant veut obliger Camille à divorcer, elle refuse. Loin de se décourager, il revient à la charge à plusieurs reprises. Un jour une scène plus violente que d’habitude, ils sont sur l’étang, furieux, il l’assomme, la jette à l’eau, retourne sur la rive et repousse la barque qui va dériver au gré du vent.
– Peut-être, mais ça ne me séduit pas beaucoup. C’est une curieuse preuve d’amour, l’amour à mort !
– Autre hypothèse : Camille veut mettre fin à cette relation, l’amant refuse, le ton monte et c’est l’escalade jusqu’à l’issue fatale.
– Oui… mais dans ce cas pourquoi l’aurait-elle amené jusque chez elle pour lui annoncer la rupture ? Non, ça ne tient pas.
Ils se turent quelque temps, chacun dans ses pensées. Maud reprit la conversation :
– Est-ce qu’on ne pourrait pas demander une enquête, dire que cette mort nous semble suspecte ?
– À quel titre ? Nous ne sommes pas parents. Seul, Maxime pourrait l’exiger. Camille n’avait ni frère, ni sœur, et ses parents sont décédés depuis une dizaine d’années, je crois.
– Sais-tu si elle avait fait un testament ? Qui hérite de ses biens ?
– Sûrement Maxime. Je ne vois pas à qui elle aurait pu transmettre son patrimoine.
– Écoute, si nous n’avons pas le droit de réclamer une enquête, nous allons la faire nous-même. Il y a deux suspects : Éric Hérouard, l’architecte, et Denis, le professeur de golf, qui ont tous les deux disparu mystérieusement et précipitamment après la mort de Camille. Je pourrais glaner des renseignements sur Denis au golf de Bellême où j’ai mes entrées. Quant à Éric, je connais le propriétaire de la maison qu’il louait, il pourra bien me donner quelques informations.
– D’accord, répondit Julien. De mon côté, je vais essayer de rencontrer ce mystérieux docteur Venturi, il semblait très bien connaître Camille.
Après s’être quittés, Julien alla interroger les amies les plus proches de Camille et c’est Corinne qui lui donna le bon tuyau :
– Oui, Venturi, Camille m’en a parlé à plusieurs reprises. C’est un psychothérapeute, il a une clinique dans les Hauts-de-Seine, à Garches, je crois, une sorte de maison de repos pour personnes dépressives, tu vois le genre !
– Oui, oui, je vois. Merci, Corinne. Je vais essayer de le rencontrer.
Cela ne fut pas difficile de trouver l’adresse du docteur Venturi. Plus difficile en revanche d’obtenir un rendez-vous, la secrétaire se révélant un vrai chien de garde :
– Mais si ce n’est pas pour une consultation personnelle, pourquoi voulez-vous voir le docteur Venturi ?
– Pour lui parler d’une personne qu’il a rencontrée récemment chez des amis dans le Perche.
– Est-ce que cette personne est malade ?
– Non.
– Alors pourquoi déranger le docteur ?
– Parce que le docteur pourrait me donner des renseignements pour une affaire délicate.
– Eh bien, écrivez-lui d’abord. Il me dira ensuite si cela justifie un rendez-vous.
Julien commençait à s’énerver.
– Écoutez, Madame, passez-moi le docteur. Nous gagnerons du temps lorsque je lui aurai donné le nom de cette personne.
– Ah oui, au fait, comment s’appelle cette personne ?
– Camille Demesterre.
– Camille Demesterre. Attendez, cela me dit quelque chose. Demesterre, Demesterre… Ah oui, je me souviens. Mais cette personne a quitté la clinique depuis déjà de nombreuses années !
Bon, se dit Julien, je marque déjà un point. Camille a donc été soignée chez le docteur Venturi.
Il reprit :
– Je voudrais m’entretenir avec le docteur de Madame Demesterre.
– À quel titre ? Êtes-vous parent ? Et madame Demesterre est-elle au courant de votre initiative ?
– Non, car elle est morte !
– Ah bon, excusez-moi. Écoutez, attendez une minute, je vais essayer de contacter le docteur.
Julien décrocha son rendez-vous et se rendit à Garches, dans un quartier encore très protégé, près de l’Institut Pasteur. De belles villas cachées dans des jardins, au fond de venelles en terre ou partiellement pavées, ou derrière de hauts murs protégeant la quiétude des habitants.

Retour à la fiche de Escapades