Dis… Raconte-moi Oujda

Cv oujda 1Rue de Berkane

Par la fenêtre, la lune dansait entre deux nuages. Je suis né cette nuit-là, un 5 novembre, juste après la guerre, en 1946. Mon père avait été démobilisé en 39 pour rhumatismes articulaires   pauvre père  , les piqûres de bismuth pratiquées par les médecins du Maroc de l’époque, avaient été le seul traitement. Il en avait gardé depuis, des traces blanches indélébiles dans ses pauvres muscles.
Traitement, bien sûr, obsolète aujourd’hui.
Désolation et grands soupirs perplexes des mandarins de la médecine moderne actuelle interloqués devant les éclaboussures plâtreuses des radios du père. Ils avaient fini par capituler en superlatifs inutiles, évoquant je ne sais quelle médecine préhistorique et décadente dont il avait été la victime.

Je suis le deuxième d’une famille de cinq enfants. Ma sœur Betty, la première, l’attendue, la bénie, est née elle, en pleine mélasse, en 44. Mais nous étions au Maroc, à l’abri des vraies privations et des gros soucis. Mes parents avaient quand même subi les humiliations de Vichy et avaient été renvoyés de l’enseignement.
RAOUST… JUDE !
On n’y pouvait rien, c’était ainsi : les juifs dehors. Mort aux juifs…
Ils n’eurent, pour assumer leur école désertée et le chagrin, d’autre secours que de s’agiter dans leur lit deux places pure laine, orné de draps brodés main.
Soustraire l’angoisse.
Quand le fameux lit fut complètement défoncé, mon frère Yves naquit ; deux ans après moi. La petite famille commença à s’étoffer un peu tandis que mon père espaçait les câlins pour éviter malgré tout de trop peupler le siècle… Je pestais déjà après le bébé poupard blafard et baveux dans son landau, qui avait été le mien avant d’être à lui et celui de ma sœur avant moi. Un landau de pauvres, à grandes roues, sans amortisseurs. CRISS… CRASH… CRISS… Faisait peur à tout le monde, l’engin.
Né trop tôt, ce bébé. Oh oui ! On s’intéressait plus à lui qu’à moi. Je couchais, forcé, avec cet avorton dans une petite chambre sans lumière, dans notre première maison rue de Berkane près de celle de mes grands-parents, vers le carrefour de l’école Pasteur.
Rue calme.
Bonheur, paix.
Époque des rues paisibles. Un âne bâté au maximum, monté par un Arabe burnoussé aussi au maximum, passait de temps en temps. L’homme poussait des ‘’ALLIA, ALLIA’’ en regardant ses babouches tracer un sillon dans la terre. Naïve habitude, sans doute.

Çà et là, une charrette à plateau, tirée par un cheval cagneux, débouchait du coin de la rue pour remonter vers le village des « Mottes » à la sortie de la ville européenne, amoncellement de maisons de terre  perdues dans un océan d’ocres laiteux.
J’ai aimé cette prime enfance, ce balbutiement ; car il n’y avait rien à craindre.
D’ailleurs, il n’y avait rien du tout. On entendait parfois un pleur plaintif. C’était moi, à la grille du portail, qui voyait partir mon père à son école ; et il me laissait là seul et triste sous l’archet caressant du soleil levant. Ouiinnnn ! Papaaaaaaa… je faisais, en hurlant à la mort comme un vieux loup dépressif au bord du suicide.
« Viens ! Jean-Louis », hurlait ma mère dans sa grande présence, « tu vas pas rester là toute la journée quand même, mon fils ! » Elle avait des yeux de pitié dans ces circonstances-là, ma mère.
Mais moi, inconsolable, de pleurnicher de plus belle en passant la cinquième, ménageant ainsi la marge du toujours possible.
Mais rien à faire, il avait bien pris la poudre d’escampette, le chameau !
Portail de mes chagrins, je te hais. Tu me séparais de mon père, mon cher papa aux cheveux si noirs et au teint si mat. Beau comme un Dieu il était mon père. Je le voulais pour moi seul ; et lui de m’abandonner dans cette cour, derrière ce portail rouillé. Je t’aime mon père. Je veux que tu reviennes de cette école de ma désolation.
Cris, pleurs, spleen, blues, idées noires. J’ai quatre ans et je veux me flinguer…
Marre de voir ce portail à la fin ! Je rentre clopin-clopant, croise le chat affairé devant son écuelle, et CRACK ! je lui écrase la queue exprès !

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