Des effondrements souterrains

Cv des effondrementsCHAPITRE I - EUROPE CHAOS
Tapis de brume recouvrant la rivière. Couvercle de coton translucide qui l’inquiète, troué par endroits, laissant entrevoir, apparaître les masses sombres ou grises de navires. Comme des fantômes. Immobiles, scintillants, irréels, en suspension entre deux mondes, bloqués ici, surgis de nulle part. Cimetière de bateaux. Des bandeaux lumineux, bleus, transperçant le coton ou qui l’éclaircissent, le colorent, révélant sa structure tantôt filandreuse tantôt minérale et cristalline pareille à celle d’un squelette d’organisme microscopique. La teinte est maladive, bleutée puis violette. Elle se mélange aux rayons jaunes, ceux des éclairages urbains qui balisent le chemin, faibles, pâles. Ils n’atteignent même plus le sol, disparaissant dans la masse aérienne, humide, légère et visqueuse à la fois, ou sur l’eau invisible mais que l’on sent, que l’on devine à la fraîcheur et à l’humidité qui remontent et qui glacent le sang et les os, écrasent les tempes, mouillant l’enrobé bitumineux qui devient gluant ; sur lequel il pourrait tomber, glisser s’il n’y prenait pas garde, perdait sa concentration. Il s’accroche à la pierre noire, laissant sur le dessus des blocs de granit une trace, longue et étroite comme un ruban. Voilà la brume qui s’épaissit, l’isole du monde, brouille sa vision. Il évolue dans un nuage épais, étouffant, glacial, qu’il fend effrayé et enthousiaste en même temps. Il ne sait plus ce qu’il y a devant. Il marche, aveugle, seulement guidé par l’habitude. Les yeux de sa conscience. Et par la pierre noire qu’il suit avec une précaution infinie. Les mains trempées à présent, aux extrémités salies, noircies. Il les essuie sur son pantalon, aussitôt après elles reprennent leur fil d’Ariane. Leur ligne de vie. Au bout de ce pont, elles le mèneront. En bas, la brume avance, happant tout ce qu’elle croise, irrésistible. Elle est vivante, elle est née plus haut dans les terres ou sur la mer au contact des éléments, de l’eau et de l’air. Maintenant, elle se répand, déborde, envahissant le monde, le noyant. Dans le silence, la puissance absolue de son silence. Elle fait tout disparaître, imposant sa beauté froide, sa grâce mortelle, sa langueur désespérée. Le silence froid qu’elle porte en elle. Éphémère, elle règne majestueuse, cathédrale naturelle et blanche, se posant sans un bruit ; elle va mourir, se disloquer, être anéantie, se morceler. Résistant çà et là, par bribes isolées, en quête d’un ultime espace, d’un refuge où survivre. Mais elle étouffera à son tour. Son agonie. Pour l’instant, elle est toujours la maîtresse, elle domine sans partage, trompe les hommes, les plonge dans la mélancolie, la torpeur et le désespoir. De son chant imperceptible, doux, apaisant qui les attire vers la mort. Elle peut rester plusieurs jours ainsi. Triomphante, voile mortifère, qui s’insinue dans les poumons, ralentissant la vie. Car elle parvient à ralentir la vie. Ces jours-là, la vie recule, elle s’essouffle, cède du terrain. C’est elle qui agonise. Le souffle de la terre devient profond, lent, sourd. Il appelle à l’aide, lointain. De la terre monte péniblement un râle, semblable à celui d’un homme malade ou âgé qui cherche de l’air par tous les moyens. Un simple filet d’air. La gueule ouverte mais il n’y rentre que de la brume et il tousse. La vie s’arrête.
La brume isole les hommes de cette ville. Communauté prisonnière de son pouvoir temporaire. À l’abri au cœur de sa matière impalpable, de son corps transparent, à l’écart des soubresauts, endormis, sous son charme destructeur mais indolore, ils sont envoûtés, sous l’emprise de ses maléfices. Protégés, conduits en douceur vers la mort, sur une route si confortable et si belle qu’ils en oublient le froid. Le froid qui les environne, qui devrait les avertir, les réveiller, les faire réagir. Mais, ils ne le peuvent pas, ils ne le peuvent plus. Ensorcelés qu’ils sont par la magie de ses volutes. Par ses caresses lascives, sa nébulosité, l’ombre fatale, ses vapeurs narcotiques. Drogués au malheur, ils lui font allégeance, la respirent, enivrés. Heureux de la retrouver intacte. En manque, ils se livrent à elle, corps et âme. Il est comme tous les autres : il plie, paralysé, sous son influence délétère, pensant être pour quelques heures hors d’atteinte de la bataille, en retrait, alors qu’il est menacé d’asphyxie.
D’ailleurs, il doit stopper sa traversée, la respiration altérée, les bronches encombrées par la brumaille qui s’immisce loin dans ses poumons, remplaçant l’oxygène par de la fumée suffocante. Condensation insidieuse qu’il croit inoffensive mais qui tente de le perdre. Il pose ses deux mains sur le parapet foncé et poisseux, essaie de distinguer plus bas un reflet, une tache sur l’eau de la rivière. Il ne voit que la brume qui a désormais entièrement avalé les navires. Elle court par nappes vivaces et superposées ; elle se renforce, devenant un véritable mur liquide. Il relève la tête pour se raccrocher à l’un des piliers du pont. Ces deux énormes piliers quadrangulaires totalement verticaux, opaques, ténébreux qui s’élèvent en temps normal avec l’autorité indestructible et rassurante de rochers éternels taillés en leur cœur, pour former deux gigantesques portes, ces deux repères massifs – délimitant l’entrée et la sortie de l’ascenseur géant, unissant les deux rives, reliant les deux villes – sont à leur tour mangés, progressivement rongés par la matière funèbre. Il est sur le tablier qui flotte, qui semble se détacher peu à peu de la terre et s’envoler, lentement, vers une destination dantesque. La sculpture stable et écrasante se désagrège, se transformant en aérolithe spectral. L’apparition familière s’évanouit, à la place il est enseveli sous une chape de substance fluide, impalpable, qui cependant le possède des pieds à la tête, et ne discerne plus que des rêves, des apparitions sépulcrales. Comme un cauchemar, mais un cauchemar fascinant que l’on craint, que l’on désire secrètement revivre. Malgré sa peur, sa peur de trébucher, il décide de reprendre sa progression dans cet univers insaisissable, gelé, de se défaire des voilages qui l’entourent, du linceul réfrigérant qui le recouvre. Une écharpe mousseuse l’étrangle ; une étreinte dangereuse et piquante, rétrécissant sa gorge, dont il se débarrasse d’un geste difficile, les doigts endoloris, engourdis. La sensation glaçante ne se dissipe pas pour autant. Le danger est partout, et partout la beauté funeste, précaire de la brumasse le bouleverse. En dépit de la froidure qui accompagne le brouillard en alliée fidèle – camarades inséparables  et qui parfois devenant frimas démultiplie sa tyrannie et accroît ses sortilèges, il admire le spectacle mutique, fabuleux et mystérieux, la danse fantasque à peine soulignée par le souffle leste et aigu d’un vent coupant, vif, ardent, qui d’un coup s’éteint, s’enfuit, comme aspiré, aux ordres de la nuée blanche. Le mouvement cesse. Tout s’immobilise, elle ne dérive plus. Il a repris son ruban sur les blocs. Le doigt rompt la surface de la pierre collante, écartant la couche de bruine accumulée par les pulvérisations successives puis incessantes, redécouvrant le contact rêche et blessant du granit.
Il sait bien que de l’autre côté c’est la rive gauche. Il l’atteindra, s’il ne tombe pas sur l’asphalte glutineux, la route pâteuse sur laquelle par intermittence il entend le fracas mouillé, acerbe, d’une automobile, comme un cri, une plainte acérée. Elle s’éloigne sur le macadam, quittant le pont, emportée par un flot furieux, dans un son pointu qui lui déchire les oreilles. Il n’a aperçu d’elle que deux phares rouges, d’abord points lumineux, boules aux contours de plus en plus flous, puis, au fur et à mesure de son passage troublé et apeuré, éclairs vaporeux, avant de se fondre en un nuage pourpre. En une pincée de talc rouge. Elle est passée de l’autre côté, après avoir creusé un tunnel imaginaire, un chemin virtuel, ou plutôt après avoir déjoué le piège tendu par le ciel et l’eau. Elle n’a pas basculé, ne s’est pas égarée, elle n’a pas perdu sa route, a reconnu derrière le rideau, la densité de l’humidité, l’itinéraire balisé et serein. Celui que s’acharne à rendre invisible la brume indomptable et ombrageuse. Il atteindra lui aussi l’autre rive. La rive gauche. S’il ne renverse personne, s’il n’est pas renversé par un autre passeur sur la travée mobile. Le trottoir est étroit, recouvert de bitume, bordé par des parpaings de béton. Sur le pont levant, les blocs de pierre sont remplacés par une rambarde d’acier. Il lui suffit de l’empoigner et de laisser sa main déraper en projetant devant elle des gouttes minuscules, de plus en plus volumineuses, puis une petite vague qui se fracasse sur son pouce, atteignant son poignet. Il ne lâche cependant pas la balustrade recouverte d’une peinture blanche, pour secouer sa main trempée. Elle ripe sans discontinuer, et même il accélère la cadence, rassuré par la présence de ce garde-corps, qu’il ne peut plus voir distinctement, mais qu’il flaire : l’odeur de l’acier, celui de la structure immaculée de poutrelles entrecroisées qui longe le tablier ; flèche rectiligne dégageant une impression contradictoire de force contenue, de robustesse, de rigidité, de gracilité et de finesse. Les effluves âcres du treillis métallique baignent dans une vapeur du diable, dans une buée qui s’illumine délicatement lorsqu’elle est à proximité d’un lampadaire ou d’un néon en bouffées jaunes et bleues, opalescentes.
Soudain, les pylônes solennels, imposants, surgissent à la faveur d’une déchirure dans la muraille aqueuse. Cette manifestation inattendue, comme un mirage, fortifie son courage. Il n’est donc pas isolé à perpétuité, le monde réel est toujours là, bien présent, tout près, juste dissimulé. Provisoirement assoupi, un peu à l’écart. Mais tout est là. Régénéré par ce spectaculaire symptôme visible, il replonge, ébahi, dans la brume, la main plus fermement agrippée que jamais. Il assure sa marche, refusant d’être entraîné par l’euphorie dans la chute, d’être berné par la mystification et l’enchantement. De toute façon, les pylônes altiers et austères déjà se volatilisent, s’effacent dans le calme, s’éclipsant petit à petit, vaincus. Pas à pas, il franchit le pont et débouche sur l’autre rive. Il se retourne pour apprécier une fois encore l’harmonie, la perfection nébuleuse des ténèbres qui se sont propagées sur la ville, se diffusant par la mer ou la rivière et qui bientôt feront de la rade un chaudron d’où jaillira une fumée de givre. Dévoré par le froid et l’humidité, il est contraint d’abandonner son poste d’observation, à la sortie du pont râblé et élancé, non loin de l’un de ses portails démesurés. Il est sur la rive gauche et choisit de longer les murs bornant des remparts d’une prodigieuse solidité. Il se penche afin de se situer, mais là encore son regard ne porte pas : sa vue ne dépasse pas un mètre. Il poursuit sa marche, de la même manière que sur le pont il saisit la roche avec vigueur et avance dans l’épaisseur du crachin volage qui ne cesse de lui tendre des pièges et de se vaporiser dans l’atmosphère. Parvenu à un angle pierreux, il peut encore suivre le mur, ou bien délaisser son guide compact et sécurisant pour affronter sans soutien la nuit ; cette nuit impénétrable qui obéit aux voiles obscures, cette nuit où les entrailles de la Terre et les puissances célestes se rencontrent pour se jouer de la réalité.
Dans sa tête, un combat débute, entre sa raison, sa peur et son exaltation, son désir de se jeter dans l’invisible, d’y courir même, en prenant le risque de s’affaisser sur un obstacle quelconque. Entre le besoin de se réchauffer et son envie de redevenir, un instant, un enfant. D’oublier, de se cacher dans la ville métamorphosée qui a mué en un vaste terrain de jeu périlleux, hasardeux, dans lequel tout peut arriver, comme dans un redoutable champ de guerre, où la vie menacée est plus belle, plus intense. La tentation est amplifiée par l’étrangeté qui émane, qui explose de toute part, de toutes les constructions environnantes. Surtout du château, qu’il se figure en contrebas, enchâssé dans les remparts vertigineux, abrupts. Forteresse imprenable qui le magnétise littéralement, alors qu’il n’en distingue rien. Précisément. C’est parce qu’il est englouti comme le reste sous un amas liquéfié qu’il ressent l’impérieuse nécessité d’aller vers lui, de s’en approcher, d’évoluer vers cette masse minérale fantastique, dont aucune échauguette n’est perceptible dans la pénombre hantée par le brouillard.
Tourmenté, excité, il s’aventure sur la route goudronnée sans s’en rendre compte. Une automobile manque de le percuter. Elle ne l’a peut-être même pas vu. Une minute, il demeure sur la voie de circulation, tétanisé. Le bruit de son moteur qui résonne, le courant d’air qui l’escorte, sa carrosserie glaçante qui l’a frôlé. Il aurait pu mourir. Mais il est en vie, tremblant, frigorifié, au milieu de la route. Le charme est rompu. Il a compris, il se réveille. Il gagne un trottoir ou un rond-point. « Salope de brume », marmonne-t-il. De son asile, il s’efforce de transpercer la poisse, de lacérer le filtre qui s’échine à l’abuser, à le pousser à la faute. Elle est la plus volontaire, animée par la volonté inflexible, stoïque, silencieuse des vrais dominateurs. Persévérante, elle a toute la nuit pour elle. Et lui, il n’est que pathétique, le temps est tout pour lui. « Et puis, merde ! », hurle-t-il désormais. De colère, il délaisse son île de naufragé, renonce à la sûreté dérisoire de cet abri, qu’il est incapable d’identifier, de nommer. Il est certain d’une seule chose : le château dort, près d’ici. Son emprise est immense. Un colossal morceau de magnétite. En tendant l’oreille, il lui semble qu’il pourrait entendre des voix s’en échappant et l’invitant à venir dans ses douves, ses bastions, ses donjons, à grimper ses escaliers, à se perdre dans ses couloirs suintant, à passer la tête à travers ses meurtrières, à visiter ses salles extraordinaires garnies de navires, de vaisseaux, truffées de toiles énigmatiques et saisissantes, de bois sculptés brillants. L’ouvrage fortifié dans lequel il courait à en perdre haleine, d’où il regardait la mer étincelante, pareille à un miroir, un miroir grandiose. Une petite mer presque fermée en fait, juste pour lui, un monde océanique en miniature qu’il pouvait embrasser d’un clin d’œil, d’un bout à l’autre tout y voir en un clignement. Il y a longtemps à présent. Elle n’a pas changé, elle s’étend, toujours magistrale, toujours apaisante. Là-bas, commence l’océan, le vrai. Elle, elle n’en est que la version réduite, circonscrite et pourtant, elle est monumentale. Comme les prémices du monde, de son immensité. Un avant-goût de sa diversité, de ses dangers, de ses beautés. De là, il est possible de le penser. Rester ou partir. Dépasser le goulet, aller à sa rencontre, laissant derrière soi son horizon limité mais suffisant, sa bulle protectrice comme le ventre d’une mère. Savoir qu’elle sera toujours là. Identique et bordée de falaises douces ou escarpées, d’arbres couchés, ramassés, battus par les vents. Enluminée de couleurs bleues, vertes, jaunes, mauves. Frangée de plages minuscules ou étendues, de forteresses, murailles et fortins emmitouflés sous les bruyères et les ajoncs.
« Putain ! Putain de brouillard ! », clame-t-il pour s’affranchir de ses souvenirs dans lesquels il se disperse. Une nouvelle voiture le frôle. Cette fois-ci, c’est elle qui n’est pas sur son axe naturel de circulation. Il n’ira pas au château. Plutôt boire un verre, s’il ne meurt pas écrasé avant comme un chien. Les yeux rivés au sol, il se démène pour suivre et ne pas quitter le trottoir escamoté. Il y arrive sans trop de difficultés quoique lentement, prudemment, et arpente la rue enfumée qui le mènera jusqu’au bar en se défaisant de ses songes qu’il juge un peu mièvres maintenant, alors qu’il pense à son verre. Ils ne sont pas mièvres en vérité. Puisqu’ils sont son enfance. Toutes les fois qu’il passe ce pont et qu’il voit ou entraperçoit ce château, son enfance refait surface. Invariablement, qu’il soit soûl, à jeun, sérieux, triste, préoccupé ou léger, elle lui saute dans le désordre à la figure comme si elle sortait brusquement de l’eau pour l’éclabousser. Les voilà, les voix. Il n’est pas fou, seulement mélancolique. Nostalgique sans doute, mais pas consciemment. Il ne se souvient pas de tout. Du meilleur, des murs affolants, sombres, des parois monstrueuses, des remparts jaune foncé, des fortifications, des courtines. Comme d’un ensemble, une roche unique, une pegmatite, un fragment d’étoile filante d’une taille exceptionnelle. Il pose la main dessus, et il revit. Régénéré par la seule force vitale de la pierre.
La force de son pouvoir d’évocation. Toutes ces expéditions vers des civilisations inconnues, ces découvertes, ces mondes à connaître, à comprendre, ces luttes pour survivre, pour construire et inventer. Tous ces savoirs qui dorment au cœur de la ville, dans cette citadelle sévère, anthracite, et qui l’ont si souvent émerveillé, fait voyager par procuration. Ils sont ceinturés, les témoins d’un passé révolu qu’on expose, célèbre parfois mais qu’on ne déchiffre plus. Dans le flou ou au fond d’une rivière, dans ses eaux saumâtres. Dans la vase, englués, fossilisés, en débris. Le passé y résiste, irradiant le présent de ses rayons indiscernables, déstabilisant, contaminant ceux qui savent le décrypter. La pluie très fine qui frappe maintenant son visage, en petites aiguilles de glace stimulant le sang et qui font rougir sa peau, chasse ses pensées désabusées, les réminiscences agréables et pourtant amères. Ces picotements permanents l’énervent ; agressions microscopiques mais continuelles, attaques sournoises qu’il n’esquive qu’en remontant nerveusement le col élimé de son blouson en jean puis en portant ses mains à son visage. Il néglige alors la brume. Elle ne l’a pas oublié. Il va trop vite, ne prête plus attention à l’environnement hostile, à l’épaisseur du rideau naturel, à sa capacité à déformer, à transfigurer la rue. Il court quasiment à présent pour échapper à ces aiguilles exaspérantes qui le poursuivent, complices de l’ombre, qui l’agacent et lui font perdre le sens de la prudence. Elles parviennent à leur fin : il tombe brutalement par terre, après avoir heurté une armoire électrique, invisible, dissimulée sous un drap intactile. Sonné, il reste allongé sur un sol détrempé, éclatant. Le visage tourné sur le côté, il distingue les cratères que creusent les gouttes de pluie sur le trottoir, un bombardement de bombes aquatiques qui se fracassent, explosent sur le pavé, sur sa joue livrée au ciel. L’autre, celle qui gît dans une flaque, doit être tuméfiée. Mais, le froid agit comme un anesthésiant. Il ne ressent encore rien des effets de sa chute sur la chaussée. Le corps entièrement offert aux caprices des éléments, il ne bouge pas et se contente de regarder la rue ainsi, depuis le sol. Le niveau le plus bas que sa carcasse puisse atteindre. De là, il observe à demi inconscient la nuit. Ce qu’il peut en capter en tout cas, c’est-à-dire pas grand-chose. Il s’assoupit. Il est tiré de sa léthargie, et sans doute d’une hypothermie certaine, par un chat. Un simple chat, d’abord surpris de trouver sur son chemin nocturne un homme allongé, puis finalement intéressé et curieux. Le museau chaud de l’animal qui se pose sur son nez gelé, les moustaches qui se promènent sur son front, une langue râpeuse enfin qui lui soulève une paupière. Cette sensation de chaleur incongrue, inespérée, miraculeuse dans cet univers rafraîchi, le réveille un peu, sans toutefois le ranimer complètement. Il replonge très vite. Le félin a grimpé sur son dos, il le sent se lécher, prêt à se coucher au creux de sa colonne vertébrale.
L’animal s’y installe effectivement, puis se déplace du haut de ses fesses jusqu’à son cou. Il ne ronronne pas, ne miaule pas, semblant surveiller la rue de son promontoire vivant. Le brouillard ne paraît pas être un obstacle pour lui. Il s’ébroue de temps à autre, manifestant ainsi son mécontentement, sa mauvaise humeur. Mais il a trouvé un compagnon, un peu de répit dans sa nuit de veille. Le corps n’ose pas bouger, au risque de provoquer la colère du chat, sa fuite. Et celle de la chaleur avec lui. La tête a dû cogner sur quelque chose. Il n’a pas mal, mais dès qu’il fait un mouvement, aussi limité soit-il, elle tourne instantanément. Le monde est encore plus étrange ainsi. Un ballet désordonné, désynchronisé, somptueux mais angoissant. Des images décousues, une illusion embroussaillée. Où est-il ? Le choc, le froid, le poids de l’animal sur son dos, ces yeux au-dessus de lui qui scrutent, qui percent les cloisons, alors qu’il est aveugle.
Le sol s’ouvre sous lui. Il glisse alors dans la faille, sombre doucement et rejoint la ville détruite, inhumée. Un monde grouillant d’insectes, de ruines et de fumerolles qu’il visite en compagnie de l’animal sur son dos, les milliers de tonnes de terre et de gravats, les mètres et les mètres de remblais ne sont plus un masque qui camoufle la figure hideuse de la conflagration ; il voit, comme le chat désormais, à travers. Très nettement, il entrevoit les fondations des bâtiments existants, les racines des vieux ouvrages qui affleurent à la surface, des vestiges qui n’ont pas de sens en haut et qui deviennent compréhensibles ici. Des canalisations de différentes époques, enchevêtrées, éventrées au fil des années, des immeubles défoncés, des églises calcinées, des places désertées avec en leur centre des amas de pavés, des montagnes d’os amoncelés, des arbres brûlés. Les plaques des rues, les devantures des commerces rouillées mais encore tout à fait lisibles, des façades criblées d’éclats de balles ou d’obus, des affiches moisies qui subsistent malgré la voracité des hexapodes. Le chat a quitté son dos pour se déplacer à ses côtés, il semble tout connaître de ce monde, de la guerre qu’il porte en lui, allant et venant sans la moindre hésitation, avec aisance et détermination, comme s’il désirait le guider dans cette ville fantôme. Entre les mondes, messager muet. Parfois, il stoppe brutalement la promenade cryptique, signalant un danger, des mines, une zone plus pénible qu’une autre, un charnier. L’homme s’arrête respectant l’injonction silencieuse et profonde de la bête. Parfois, il est décontracté, se lissant les moustaches devant un avis de mobilisation générale ou un ordre d’évacuation. Lorsqu’il revient à lui, l’animal a disparu. Il avait gardé les yeux ouverts, mais réalise qu’il s’est évanoui un long moment. Entre deux états, entre la totale léthargie consécutive à sa chute et le rétablissement complet de sa raison. Une silhouette près de lui.
« Hé ? Monsieur ? Hé… Vous vous êtes cassé quelque chose ? Vous voulez que j’appelle le SAMU ? »
Il se réveille définitivement au son de cette voix amicale, soucieuse, et au contact de ces mains qui le secouent avec délicatesse. Mais, il ne parle pas, convaincu de la réalité de son périple occulte, dans la cité hypogée. Elle existe. Tout ce qu’il a halluciné est pourtant bien réel. Bien sûr, il est dans l’impossibilité de le clamer, ici, maintenant. Il se contente de se redresser, avec l’aide de la silhouette. Assis contre le mur d’un immeuble néoclassique, il récupère rapidement. Après avoir vérifié qu’il n’avait pas une plaie ouverte au niveau du crâne, il repousse poliment l’offre médicale.
« Plutôt un alcool fort, répond-il.
— Ouais… Mais vous êtes sûr que ça va ? Vous étiez allongé en plein milieu du trottoir… J’ai failli m’étaler sur vous… avec ce brouillard… »
La voix est masculine, jeune mais ferme, grave, avec un léger accent à tonalité nordique. Réellement sympathique.
« Bah… Vous auriez pu… je n’aurais pas été plus bas… Vous n’avez pas vu un chat ? »
Il regrette aussitôt d’avoir posé cette question. Ce brouillard, la commotion le rêve le chat. Les images se bousculent, elles se brouillent, à l’image du temps. Il va passer pour un dingue. Mais non. L’ombre bienveillante éclate de rire au contraire :
« Ah ça, non ! Je n’ai pas vu de greffier dans le coin ! Et même s’il y en a un dans les parages, il doit être bien planqué… Non, j’ai rien vu, monsieur. C’est le vôtre ? Vous l’avez perdu ? »
Pour effacer le mauvais sentiment qui le taraude, la peur d’être pris pour un cinglé, il articule parfaitement une phrase d’une logique imparable qui, en plus, offre une explication idéale à sa cascade :
« Non, ce n’est pas le mien… Elle m’a fait tomber, la sale bête. Il s’est faufilé à toute vitesse entre mes jambes… et voilà quoi, je me suis retrouvé le cul dans la flotte… »
Intérieurement, il pousse un ouf de soulagement. L’honneur est sauf. À ses yeux en tout cas. C’est l’essentiel. Il prend appui sur le rebord gris d’une fenêtre et se remet debout. Cependant, il n’est pas rétabli aussi vigoureusement qu’il le croit. Ou qu’il le donne à croire. D’ailleurs, même dans l’opacité, la silhouette doute, atermoie.
« Vous devriez aller aux urgences… on ne sait jamais… Mais bon, vous faites ce que vous voulez… J’accepte de vous y conduire éventuellement… »
Il ne bouge pas, attendant une réplique, une réaction. Comme elle ne vient pas, il insiste :
« Je suis étudiant en médecine… laissez-moi au moins vérifier que vous n’avez vraiment aucune blessure… »
La gentillesse un peu désarmante de son sauveur l’agace autant qu’elle le touche. Pourquoi ne fuit-il pas ? Non, il n’est pas gravement blessé. Il se perd en conjectures, alors que l’autre commence à lui tâter un bras, puis l’autre, les épaules ensuite. Le cou pour finir. Le plus frustrant est qu’il ne perçoit pas les traits de son visage. Il sent juste des mains qui le tâtent. Quand elles descendent au niveau de ses dorsales, il les repousse violemment.
« Je ne suis pas un cobaye là ! Arrêtez ça tout de suite… C’est bon… j’ai rien je vous dis, qu’est-ce que vous voulez à la fin ? »
L’autre ne s’émeut pas, il rétorque sèchement, mais sans perdre son calme ni sa courtoisie :
« Vous aider, monsieur, pas davantage… je vous trouve à terre inconscient, avec ce temps pourri, donc je vous aide… »
Un soupir, un grognement, les lèvres qui se crispent et la capitulation.
« D’accord… je comprends. Merci, merci de votre sollicitude… ça ira, je vous assure… Il faut seulement que je marche maintenant pour me réchauffer et boire un verre aussi. »
Le sauveur meurt d’envie d’attirer son attention sur l’état pitoyable de ses vêtements, mouillés et déchirés. Mais il se tait, préférant en fin de compte ignorer ce détail.
« Si vous voulez me sortir de la merde, alors payez-moi un verre… On l’a bien mérité. »
L’étudiant, interloqué, réfléchit une minute, puis accepte l’invitation. Et les deux hommes se mettent en marche dans la même direction. D’abord silencieux, ils engagent une timide conversation. Sur le climat, la nuit qui débute à peine et déjà si lourde. L’étudiant est originaire de Belgique, de Bruxelles exactement. Il est ici en vacances d’une certaine manière, chez son amie. Il s’appelle François. Fatalement, il doit décliner sa propre identité :
« Patrick Colman. »
Les alignements d’immeubles, les édifices nimbés d’une lumière surnaturelle, voilée, n’ont plus d’existence matérielle. Ils ondoient, surnageant dans l’espace. Sur une vaste place où prolifère un duvet d’une pureté remarquable, où seul un disque de béton – celui d’un kiosque à musique – se hisse au-dessus de ces fibres de cellulose, les arbres, auparavant tilleuls, châtaigniers, chênes, bouleaux, frênes, ou cerisiers du Japon ont tous muté en cotonniers sauvages et disproportionnés. Tandis que les deux hommes s’apprêtent à sortir de cette invraisemblable cotonnerie à l’abandon, Patrick ressent une légère pression sur son poignet, suivie d’un souffle chaud dans son oreille.
« Au fond, heureusement que vous êtes tombé… Je n’aurais pas reconnu la ville sans vous… »
Il sourit, à son tour il se rapproche très près de l’étudiant belge pour lui avouer qu’il aurait également eu beaucoup de mal à arriver jusque là tout seul. La ville n’est jamais identique d’un jour à l’autre. La luminosité, sa violence, son ardeur, sa vivacité aveuglante ou sa morosité soudaine et durable parfois, le ciel changeant, les humeurs de la terre ; elle fluctue se déforme se dilate ou se rétrécit, se transmue en permanence. Cela peut user très vite parce que ce n’est pas une ville stable, immuable, tranquillisante. L’architecture est tranchante, coupante, verticale ; géométrie sublime des rues perpendiculaires où s’amassent dans une harmonie exemplaire et une modernité affolante des cubes, des carrés, des rectangles, des lignes droites, des pointes, des flèches, sans une courbe ni un arrondi. La douceur, la sérénité, l’apaisement se nichent ailleurs.
« Vous aimez votre ville vous ! », dit l’étudiant belge, hilare, malgré le froid qui paralyse une partie des muscles de son visage.
Patrick sourit à nouveau avant de poursuivre :
« Oui, oui… c’est-à-dire… aimer, ce n’est pas le mot… Cette ville est un immense parc de formes géométriques, comme les socles des sculptures de Brancusi ou un tableau de Mondrian. Ce n’est pas une ville normale… Je vous le garantis… Admirer, c’est le mot précis, ouais ».
Au fur et à mesure qu’ils cheminent, leur conversation prend une tournure chaleureuse, une connivence simple et naturelle s’établit entre eux. Sans se consulter ils pénètrent ensemble dans un pub dont l’enseigne blafarde n’est pourtant presque pas visible. Quelques carreaux de verre entrecroisés de fils de plomb et une lumière orangée qui passe à travers et inonde faiblement l’espace enténébré alentour, leur indiquent qu’ils sont arrivés. Aussitôt, ils s’installent, humant l’air chargé des senteurs pénitentielles de tabac, de bière, de bois, et bientôt trempent leurs lèvres dans une pinte de Guinness. Puis, dans une deuxième. La conversation reprend dans une atmosphère nettement plus bruyante. Propos fuligineux : la brume n’est plus à l’extérieur, elle est entrée dans les têtes. Elle triomphe. Quand elle ne conduit pas les hommes vers le précipice, elle les conduit ici. Directement. Où le temps s’arrête. Troisième pinte. La brume s’épaissit encore. La clarté sera pour demain. Toujours demain. Demain. Peut-être. Quatrième pinte avalée. Et la Belgique est une voisine. L’Irlande virevolte devant leurs yeux. L’Europe contenue dans une pinte, un concentré d’identité improbable noyé dans l’écume. Un aquarium dans lequel se débattent les restes d’un rêve en lambeaux. Autant les boire. Ils pisseront l’idéal européen et tout ne sera pas perdu, puisqu’ils peuvent encore boire et communiquer. Parler de la beauté feutrée de Bruxelles, de ses estaminets, de ses bières aux fruits, de son architecture, de sa culture, de sa douceur, de ses déchirements miniatures comme les échos annonciateurs de déchirements bien plus grands. Si tristes et si angoissants. Reste l’alcool, les étiquettes sur les bouteilles, les verres gravés et le rock sombre et âpre. The Black Heart Procession. L’irish coffee est chaud et fort. Un ne suffit pas, ne suffit jamais. Plusieurs sont nécessaires pour aller au fond des choses. Pleins de bière, de café et de whisky, grisés de cigarettes, ils ont chaud, ils sont bien. Les mots n’ont plus la même lourdeur, la même importance, la même gravité, ils volent dans la fumée qui s’élève et ne retombent pas. Par contre, les deux hommes doivent quitter leur tabouret branlant pour un banc épais qui ne les trahira pas. Le plafond est haut, mais le pub est étroit, cloisonné en boxes et pourvu d’une mezzanine. Partout du bois. Du sol au comptoir, aux balustrades de la plate-forme, du bois verni, terni, clair, foncé, assombri ou éclatant. Une forêt, des fontaines à bière, des rivières de whisky, des sources d’alcool qui murmurent sous des amas de feuilles fraîches ou en décomposition. Dans un joli bruit de ruissellement presque inaudible. Il faut tendre l’oreille, attendre que le vent cesse de chahuter la frondaison des arbres, cesse de la secouer et de répandre dans le ciel des feuilles dentées, lobées, découpées ou entières, aux nervations pennées, palmées, qui descendent lentement ou promptement, en dessinant des arabesques, jusqu’au sol. Leur cime gracieuse qui se balance un peu, le sifflement qui s’amenuise enfin et disparaît totalement, le feuillage qui n’est plus malmené. Place au silence, et aux sources miraculeuses. L’Europe est éthylique.
« Tout… Tout à l’heure, j’ai pas trébuché sur un chat. Non. J’étais bien sous la terreee. Si… »
L’affirmation concluant sa phrase ne sert qu’à le convaincre lui-même. L’autre est dorénavant disposé à croire n’importe quoi, à condition que son verre se remplisse spontanément, qu’il ressuscite éternellement. Conjurant ainsi le châtiment infligé par Zeus aux Danaïdes, le verre retient en effet son contenu à tous les coups. Patrick est à présent irrémédiablement ivre. La frontière est dépassée, il est sur l’autre bord.
« A-Avec les moorts, je pou… pouvais les entendre gé… gémir. Ils… Ils se plaignent là de-dessous, sous… Sous nos pieeeds… »

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