De morve et de pleurs

Cv de morve et de pleursLA COMMUNE LIBRE DU PILEU

Ma mère était un très beau personnage de roman que j’aurais aimé retrouver dans mes lectures.
Avec son visage de femme fatiguée, usée par les grossesses et par les tâches multiples qui lui incombaient. Pas facile en ces temps de guerre de nourrir six enfants et un mari.
Porteuse de pain !
Au début avec un bon et brave cheval attelé à une carriole, puis plus tard, beaucoup plus tard, avec une automobile Panhard et Levassor. Le cheval, c’était juste avant ma naissance, juste avant la guerre.
Avant-guerre !
Quand, tout petit, j’entendais les grands (mes frères et mes soeurs) prononcer ces mots, parler de ces moments que je sentais fabuleux, j’avais l’impression que c’était le temps des contes de fées, des princes charmants, des princesses. Il y avait dans leurs yeux et dans leur voix la nostalgie des jours heureux.
Le pain blanc… les chaussures… le chauffage… les rires… les chants italiens en famille… les vêtements chauds… la liberté… Tout ce qui manquait à la maison.
Mon père travaillait dans son salon de coiffure.
Les Italiens n’étaient pas encore venus s’installer au village et papa ne buvait pas…
Mon père, lui, était arrivé bien avant. Né au Brésil.
Ses parents étaient partis « aux Amériques » chercher l’or !… Ils n’y trouvèrent que misère et maladies et furent rapatriés.
Comment a-t-il connu ma mère, je ne le saurai jamais. D’ailleurs il ne parviendra pas à l’épouser faute de pouvoir se procurer les papiers officiels.
Plus tard, trois ou quatre familles italiennes s’installèrent au village. Ils fuyaient la guerre et Mussolini, du moins c’est ce que je croyais comprendre. Des maçons, pour la plupart, qui venaient au salon de coiffure se faire « faire la barbe et les cheveux », et qui entraînèrent mon père au café pour d’interminables parties de jacquet.
Je me souviens de l’avoir plusieurs fois accompagné. Ses amis de jeux étaient des hommes rudes, portant la casquette et vêtus de maillots de corps crasseux. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’ils disaient, mais mon père parlait et riait avec eux. J’allais de l’un à l’autre. Ils fumaient d’horribles cigares tordus et puants qui me faisaient tousser. Mon père, lui, très digne et très fier, tirait sur une énorme pipe toute noire qui sentait au moins aussi fort que les cigares.
La partie de jacquet durait des heures, et les verres de vin rouge se vidaient et se remplissaient sans cesse.
Ma mère venait me chercher, me tirait par un bras, me poussait devant elle, me criant qu’elle ne voulait pas que je suive mon père, cet ivrogne, ce buveur, ce fainéant…
Je courais jusqu’à la maison. Ma mère disait la « cabane ». C’est vrai que ma maison était une cabane. J’y suis retourné des années plus tard et j’ai compris alors pourquoi ma mère l’appelait ainsi.
Elle était faite d’un assemblage de planches de bois, peintes en vert. L’étanchéité de la toiture était réalisée avec du papier goudronné qui, lorsque le soleil d’été arrivait, parfumait toute la maison. Ma cabane comprenait une petite pièce de couleur claire qui donnait sur la rue de Verdun et servait de salon de coiffure, les trois autres pièces minuscules étaient les chambres, celle de mes parents étant séparée des autres par une cuisine exiguë. Une cuisinière à bois (il fallait du bois !), quelques casseroles et ustensiles accrochés au mur, une table pour cinq ou six, alors que rapidement nous serions au moins sept, puis huit à passer à table. Je n’ai pas de souvenir de repas pris en commun, chacun devait vaquer à ses occupations. Ce devaient être surtout mes deux soeurs et deux frères aînés qui partageaient ces repas. Le salon de coiffure était meublé sommairement d’un fauteuil en rotin, de deux chaises pour faire patienter les clients, d’un lavabo surmonté d’un miroir, d’un poêle Godin. Au mur, suspendus à quelques clous, les cuirs pour affûter les rasoirs, deux ou trois affichettes représentant des femmes à la coiffure apprêtée qui vantaient les mérites des produits L.T. Pivert.
Nous y étions bien dans ce salon, un peu plus spacieux que les autres pièces, chauffé, et surtout imprégné des odeurs d’eau de Cologne du « Mont St Michel ».
Ma mère allait de temps en temps à Paris, chez Pivert, faire effiler les ciseaux et acheter quelques produits nécessaires pour le salon de coiffure.
Le lundi, le « paternel » allait à domicile coiffer les malades et les invalides.
Les mois, les années passaient...
Les clients se faisaient rares, mon père buvant de plus en plus, sa main devait trembler. La misère s’installait doucement, insidieusement.
Ma mère travaillait de plus en plus et grossissait…
« Tu vas avoir un petit frère ou une petite soeur, Marcello ! »
Elle était belle avec son gros ventre, j’étais très heureux et attendais l’événement avec impatience. J’allais avoir un compagnon de jeux. Nous passions des soirées à chercher un prénom.
« Va vite dans la chambre, ta petite soeur est arrivée ! »
Mon coeur sauta de joie, je bondis dans la chambre, ma mère était là, très pâle, elle me fit un tout petit sourire, me rassura et me demanda de m’approcher.
« Viens, n’aie pas peur, regarde. »
Elle découvrit le bébé, je me haussai sur la pointe des pieds. Je regardai et me sauvai en courant.
« Elle n’a pas de jambes, elle n’a pas de jambes ! »
Mon père me rattrapa en riant.
« Mais si elle a des jambes, viens voir ! »
Il me prit dans ses bras, je l’attrapai par le cou, il sentait bon l’eau de Cologne (peut-être est-ce la seule fois qu’il me prit ainsi…). Il m’emmena dans la chambre, il redécouvrit ma petite soeur et m’expliqua que ses jambes étaient sous le lange, car un bébé ne devait pas bouger pour grandir !
« Elle s’appellera Danielle. »
Très vite, ce fut Mounette, mais peu importe Danielle ou Mounette, elle était la plus belle, la plus mignonne. Je l’aimais déjà.
« Dieu ! Qu’elle ne grandit pas vite ! »
Elle restait couchée toute la journée à dormir et ne s’éveillait que pour pleurer jusqu’à ce que ma mère lui donne la tétée.
Hélas, comme d’habitude, elle manquait de lait, et la voisine, une « Mama » italienne, qui m’avait nourri jusqu’à l’âge de deux ans tout en allaitant sa propre fille Yolande, allait donner le sein à ma petite soeur, une tétée sur deux.
Dans les familles pauvres, les enfants étaient ainsi élevés au sein le plus longtemps possible, ça faisait des « hommes » solides à l’abri de toutes les maladies infantiles que l’on voit de nos jours. De toute façon il n’était pas question d’aller chez le docteur ou d’acheter des médicaments. C’était trop cher.
J’ai été élevé pratiquement nu. Une culotte courte, un tricot fait main l’hiver, un caleçon en tout et pour tout l’été. Pieds nus la plupart du temps.
Je n’étais pourtant jamais malade.
« Va voir à côté, ta soeur pleure. »
Je n’avais pas six ans, ma soeur à peine trois mois.
Mon père devait avoir bu ou alors il n’osait pas y toucher. Il était assis devant la fenêtre du salon et regardait dans le vide, il regardait souvent ainsi, perdu dans ses rêves ou dans ses vapeurs d’alcool.
Pour la première fois, j’allais devoir m’occuper de ce tout petit bébé. La lever, la changer de couches et de langes.
Elle était toute mouillée, elle me faisait les plus beaux sourires du monde.
J’étais un homme, j’étais grand, j’étais fort, j’allais la protéger de toutes les misères.
Personne n’aurait jamais le droit d’y toucher.
C’était ma Mounette à moi.
Quelque temps avant la rentrée scolaire, je surpris mes frères, mes soeurs et ma mère à comploter dans la chambre. Ils parlaient tout bas.
« Va jouer, Marcello !
– Ne reste pas là.
– Ah, ces gosses, toujours à l’affût.
– Faudra bien lui dire, dit ma mère, les yeux rougis par les larmes.

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