Conte du pays des hommes bleus

Il était une fois, au pays des hommes bleus, une ravissante princesse, fille d’un cheikh très puissant qui avait autorité sur au moins deux cents tentes.
À sa naissance, son père avait affranchi cinquante de ses plus vieux serviteurs pour qui allait commencer une vie si nouvelle, que le monde n’appelait plus la princesse que sous son surnom d’Aurore, car pour beaucoup c’était l’aube d’une renaissance. Le soleil lui-même avait été totalement captivé, et aucun soir ne descendait sur les dunes sans qu’il ait baigné la tente de la princesse de ses feux réchauffants et caressants.
Appelés à son berceau, les griots lui avaient prédit un destin exceptionnel. L’un d’entre eux, toutefois, qui, à la suite d’un litige territorial arbitré en sa défaveur, vouait au cheikh une rancune tenace, avait assombri la joie de tous en annonçant que la jeune fille serait un jour en grand danger par son imprudence. Il fallait qu’elle se garde tout particulièrement des araignées et des scorpions, sinon elle se trouverait en danger au moins de mort, peut-être même de transformation à son plus complet désavantage.
Ces mystérieuses paroles firent la fortune des chasseurs d’araignées et de scorpions qui affluèrent dans l’oasis du grand cheikh pour toucher la prime qu’il décida aussitôt d’offrir à tous ceux qui contribueraient à l’éradication de ces bêtes malfaisantes. Un esclave fut spécialement attaché au service de la princesse pour balayer le sable et les pierres sur son passage, de façon à éviter la piqûre dangereuse de ces animaux.
La princesse grandit en beauté, en intelligence, en sagesse, et advint le temps où son père songea à lui trouver un mari. Les plus beaux partis se présentèrent, mais elle les récusa. Tantôt il était trop vieux, tantôt il était trop jeune ; tantôt il habitait trop loin, tantôt il habitait trop près. Et les occasions passèrent. La princesse se retrouva seule.
Pour compenser son ennui, son père lui fit cadeau d’une magnifique chamelle, dont la grâce, les yeux doux et vifs et le mufle tacheté de rose se mariaient de façon incomparable à la beauté élégante de la jeune fille. Ce fut le début, entre la belle et l'animal, d’une amitié rare, bouleversante d’affection mutuelle. La chamelle était marquée de l’insigne de la famille du cheikh, un « Z » qui évoquait le claquement bref de la foudre.
Un jour, pour complaire à son père, la princesse Aurore accepta que la chamelle participe à une course. Hélas, néfaste idée ! Il se trouva que, prise dans le galop furieux de ses concurrents, la chamelle buta et se cassa un genou. Il fallut l’abattre, et le cheikh le fit, la mort dans l’âme, d’un seul coup de fusil. Alors la princesse tomba dans une si profonde tristesse, que chacun la crut aux portes de la mort. Le cheikh fit venir les plus grands griots. Rien ne réussit à dérider la princesse. L’un d’entre eux, plus vigilant, plus vif, réussit à échanger quelques paroles avec la jeune fille qui avoua alors avoir enfreint les lois paternelles, et s’être promenée plusieurs fois sans son esclave. C’est au cours d’une de ces imprudentes promenades qu’elle aurait senti une vive douleur au pied, et c’était depuis cette date qu’elle se trouvait dans cet état de semi-léthargie.
Alors les plus grands médecins du monde arabe furent convoqués. Aurore dut avaler les médicaments les plus horribles et les plus effrayants. On lui appliqua sans succès les baumes les plus étonnants, mais ni eux, ni les décoctions les plus savantes du grand Avicete ne firent davantage d’effet. La princesse s’enfonçait progressivement dans une espèce de néant, ne riant plus, ne souriant même plus, si bien que son père demanda alors à l’un des médecins de trouver le moyen de faire rire à nouveau son enfant.
C’est ainsi que se présentèrent les plus grands conteurs, d’autant plus alléchés que le cheikh promit la main de sa fille à celui qui réussirait à la guérir. Mais les récits les plus drôles n’y firent rien. La princesse sentait sa personnalité se dédoubler en quelque sorte. Tantôt elle était elle-même, tantôt elle n’était plus elle-même ; elle était une autre, une vieille aux portes de l’infini, mais cela même lui était égal. Profondément indifférente à tout, Aurore ne mangeait plus, ne bougeait plus, et sa beauté se fânait sans qu’aucune parade ne parût plus possible.
La maladie de la princesse s’aggravait aussi du fait que son père, furieux de l’insuccès des prétendants, les condamnait immédiatement à une mort horrible, ce qui ne manquait pas chaque fois de la plonger dans une mélancolie plus profonde encore.
 
C’est alors que se présenta un jeune berger, Ahmed, surnommé le Simple, parce qu’il ne paraissait pas très intelligent et qu’il n’avait jamais brillé ni auprès des siens, ni auprès des autres.
Ahmed avait dû surmonter toutes les préventions des membres de sa famille, car, selon l’opinion générale, il avait beaucoup plus de chance d’aller à la mort que de gagner la main de la princesse. Mais il avait finalement vaincu les résistances des uns et des autres en disant :
- Après tout, qu’est-ce que je risque ? Si je gagne, le sang ne coulera plus. Si je perds, que me fait-il de mourir ? Je ne suis d’aucun secours à personne. Personne n’aura donc à souffrir de ma disparition. Et puis j’ai mon idée. Puisse Allah être avec moi !
« J'ai mon idée » : c’était bien ce qui inquiétait son oncle, qui avait toujours été très surpris des choix et des décisions de son neveu, ignorant comme le plus stupide des ânons, mais qui prétendait avoir appris le langage des oiseaux et des lézards.  À quoi cela pourrait-il bien lui servir ? songeait cet homme trop sage et trop ancré dans les vieux principes pour pouvoir penser que l’avenir d’un homme ou d’une tribu puisse dépendre de connaissances en apparence inutiles et peu rémunératrices.

Un jour, Ahmed se présenta devant la princesse Aurore, toujours alitée, et il commença en ces termes son récit.
« Il était une fois un jeune berger, prénommé Ahmed, que l’on avait surnommé le Simplet, car il était si stupide que lorsqu’il s’engageait sur une route avec son âne, celui-ci arrivait à lui faire croire que la route était une rivière et qu’il n'y avait plus qu’à se laisser aller aux grés du courant. Ce stratagème permettait à l’animal d’aller brouter à sa guise tout au long de la route.
Lorsqu’il fut arrivé à l’âge dit de raison, son oncle l’appela et lui dit :
- Il est temps que tu bâtisses ta propre vie et donc que tu me quittes. En outre, je dois t’apprendre une bien malheureuse nouvelle. Ton père vient de succomber dans le Nord du pays dans un combat avec un géant très fort et très puissant. Quand il était encore avec nous, il m’avait demandé, si le malheur l’atteignait, de te faire cadeau de son poignard que voici.
Et l’oncle retira d’un riche coffret d’argent un magnifique poignard damasquiné. Il ajouta :
- Sache cependant que ce poignard est doté de vertus surnaturelles. Si le vent souffle, et si tu le tiens le fil contre le vent, tu verras se dessiner sur la lame les étapes prochaines de ton destin. Mais ne te sépare jamais, à aucun prix, de ce poignard, sinon tu seras immédiatement condamné à périr.
Et l’oncle ajouta enfin :
- Souviens-toi qu’avant de mourir, ton père a dit ces mots que je te rapporte : “Ce qui importe, ce n’est pas de mourir, mais de mourir dans l’honneur, et il n’est pas pire déshonneur que d’affronter la bataille sans armes.” À présent, mon cher enfant, te voilà doté d’une arme. Ne t’en sépare jamais. »
Ahmed, pour appuyer son propos, sortit alors de dessous son vêtement, un magnifique poignard, précieusement travaillé. Le hasard, mais était-ce seulement le hasard, voulut qu’au même moment une légère brise se mît à souffler sur le tranchant de la lame, en tirant des sons d’une telle harmonie que la princesse en fut émue jusqu’aux larmes. Elle se tourna vers le jeune berger, et remarqua alors la noblesse de ses traits. Se souvenant des paroles de l’oncle d’Ahmed, elle jeta un regard au plat de la lame et, l’espace d’un éclair, elle s’y vit, riant gaiement, parée comme une jeune mariée. Elle se sentit aussitôt considérablement mieux, et même les observateurs présents surprirent au coin de ses lèvres l’esquisse d’un sourire.
Mais, Ahmed, trop pris par son récit, et quelque peu intimidé, n’avait pas observé la princesse. Redoutant qu’elle ne retombe dans son affliction, il décida, pensant mettre le maximum de chances de son côté, de remettre la suite du récit au lendemain. Il déclara donc à la princesse :
- Je pense, princesse, que je vous ai sans doute fatiguée. Aussi peut-être vaut-il mieux que nous remettions à demain la suite de ce récit.
- Non ! Non ! dit avec force la princesse, se soulevant avec une énergie nouvelle sur ses coudes, cependant que l’écharpe qui lui voilait la poitrine glissait légèrement vers le bas, découvrant la naissance de sa jeune poitrine.
Un peu ému, Ahmed poursuivit son récit.
« Curieusement réconforté par les paroles de son oncle et, quoique le cœur profondément attristé par la nouvelle de la disparition de son père, le jeune berger prit son chameau par la bride et le guida lentement vers les herbages dans les dunes au bord de la mer. Il réfléchit en chemin aux paroles que lui avait rapporté son oncle. Ainsi, à lui, le Simple, son père avait fait confiance. Il espérait en lui. En tous cas suffisamment pour lui céder ce qu’il avait sans doute de plus cher. Il résolut de se montrer digne de cette confiance. Mais un poids très lourd pesait désormais sur ses épaules.
Il arriva aux herbages, entrava les pieds de son chameau, puis se dirigea vers la crique où il avait coutume de s'amuser.
Il retrouva d’abord ses poissons qu’il conservait dans une grande boule en verre, reste d’un naufrage sans doute, qu’il avait un jour trouvée sur le rivage. Il écrasa son nez et sa bouche sur la paroi et regarda de tous ses yeux les poissons qui, à son arrivée, se livrèrent à une danse frénétique, paraissant mimer toutes les attitudes de la joie. Pendant quelque temps, le jeune homme et les poissons s’absorbèrent dans cette espèce de contemplation mutuelle jusqu’à ce que, à un moment précis, ceux-ci donnent des signes évidents d’angoisse et de détresse.
Intrigué, Ahmed se releva et perçut que le vent avait changé. Alors qu’une minute plus tôt, il soufflait de la mer vers la terre, il s’était d’abord arrêté l’espace de quelques secondes, puis avait repris, soufflant cette fois de la terre vers la mer. Les hirondelles rasaient le sol et, dans le ciel, des ciselures effilées comme des glaçons commençaient à voiler le soleil de leur écharpe glacée. Ahmed se retourna vers ses poissons et crut comprendre qu’ils lui conseillaient de regarder vers l’Est. Ahmed grimpa en haut d’une dune et observa avec attention l’horizon en direction de l’Orient. Il fut stupéfié par le spectacle grandiose qui s’offrait à sa vue.
Dans le lointain, sur un fond de ciel noir d’encre, une immense falaise de nuages en spirales, en forme de cheminées, se dressait jusqu’à une altitude de deux cents à trois cents mètres en volutes, les unes noirâtres, les autres blanc crème couleur de sable, d’autres enfin couleur brun foncé. Cette falaise avançait à la vitesse d’un cheval au galop, inexorablement, envahissant à présent la sebkha, cette lagune salée qui sépare les dunes de la terre ferme et où ne poussent que des lentisques et autres plantes résistantes au sel. Le soleil était maintenant complètement voilé. Sous l’effet de la tempête, les tamaris et les autres plantes de la sebkha avaient pris une couleur livide, spectrale, de fin du monde.
Sans perdre son sang-froid, Ahmed courut à son chameau, le libéra de ses entraves, prit avec lui toutes ses provisions d’eau, et mena son chameau de l’autre côté de la dune. Il le fit baraquer à l’abri d’une immense motte d’argile, comme en sont habituellement parsemées les dunes de cette région. Puis il s’étendit le long de l’animal, à son abri, se couvrit le visage de son voile, et se prépara à affronter la tempête. Celle-ci s’abattit d’un coup sur lui.
Il vit disparaître la dune, puis l’espace entre la dune et lui, puis le liseré vert de la mer, puis la mer elle-même. Il se trouva soudain plongé dans une nuit absolument opaque, cependant que le vent soufflait à une vitesse infernale, hurlant à ses oreilles.
Ahmed invoqua rapidement le nom du Seigneur, à qui il adressa une prière suppliante. Comme s’il avait été entendu, l’horizon autour de lui pâlit, puis devint rose, puis rouge sang pendant une période de temps au moins double de celle de la nuit dans laquelle il avait été plongé. Le liseré vert et blanc de la mer réapparut en même temps que les bords de la plage. Au milieu des sifflements du vent s’éleva alors une voix qui lui dit :
- Enfant, tu t’es conduit de façon courageuse et intelligente. Tu es désormais un homme et je suis prêt à t’aider. Je suis le djinn de la lumière et des nuées. À mon ordre se rassemblent ou se dissipent les nuages. Si tu as besoin d’aide, appelle-moi et je volerai à ton secours. Mais ne m’appelle jamais inutilement…
Le djinn de la lumière et des nuées fut interrompu par un ricanement démoniaque :
- Ah ! Ah ! Ah ! Djinn de la lumière ! Eh bien moi je suis le djinn du feu. J’éclaire et je brûle tout sur mon passage ! Et mon petit, ce n’est pas toi, ni ton djinn qui m’empêcherez de te faire rôtir tout vif comme un mouton ! Il y a longtemps que je ne me suis offert un méchoui de berger !
Ahmed, terrifié, vit alors au pied d’une dune un énorme coquillage en forme de conque, d’où sortait une longue, très longue langue qui crachait du feu. Il vit auprès de lui une énorme caisse qu’il prit aussitôt à bras le corps et la projeta sur le coquillage. La caisse se consuma aussitôt en énormes flammes. Sentant son poignard à ses côtés, il songea à le tirer pour le jeter et le planter dans la langue, mais il se souvint à temps des paroles de son oncle : “Ne te sépare jamais de cette arme”. Il avisa à ce moment le bocal de verre où se trouvaient ses poissons. Il leur parla en ces termes :
- Chers compagnons, voici le moment venu de vous rendre la liberté. Vous êtes assez grands maintenant, et puis j’ai besoin de vous.
Il rejeta alors à la mer les poissons qui s’éloignèrent tout heureux en frétillant et qui lui dirent :
- Nous sommes les djinns de l’eau. Fais ce que tu dois faire et nous t’aiderons.
Ahmed prit alors le bocal plein d’eau, s’approcha sans ciller du monstre qui crachait le feu et renversa l’eau du bocal sur le coquillage. À ce moment éclata un violent coup de tonnerre qui le projeta au sol et une pluie abondante se mit à tomber avec force, éteignant définitivement l’incendie provoqué par le monstre qui se retrouva bientôt en train de flotter à la surface d’une mare, projetant toujours sa langue en dehors de sa coquille. Mais le feu avait disparu et le monstre allait se noyer. Ahmed s’approcha alors avec de l’eau jusqu’à mi-jambes du monstre. La main sur son poignard, il s’apprêtait à lui trancher la langue lorsqu’il s’entendit interpellé en ces termes :
- Ahmed ! Pitié ! Je ne suis, tu vois, qu’un pauvre vieillard qu’un sort contraire a transformé en monstre, mais un simple geste de pitié de ta part et je suis sauvé !
Ahmed, ému, songeant à ses vieux grands-parents, remit le poignard dans sa gaine. Le monstre reprit :
- Approche, n’aie pas peur ! Il faudrait à présent que tu me conduises vers le bord, là où se trouve cet autre gros coquillage.
Ahmed se retourna et vit sur la plage un coquillage identique à celui qui crachait le feu. Sans méfiance, il obéit au monstre et le poussa à petits coups de sa paume dans l’eau vers le rivage. Aussitôt arrivé, le monstre jaillit de sa coquille et se faufila dans l’autre, d’où il darda de nouvelles flammes de feu en ricanant :
- Petit imbécile ! Je t’ai bien eu ! Me voici à présent avec ma femme, et à nous deux nous allons rattraper le temps perdu !
Ahmed, alors sans hésitation, tira son poignard et, le présentant le fil au vent, il se vit lui-même sur la lame en train de trancher la langue du monstre. Courageusement, il plongea vers le coquillage et, d’un coup sec, trancha la langue de feu. Aussitôt de l’ouverture du coquillage jaillit un torrent d'une eau trouble, chargée de squames, d’une espèce de mucus, et Ahmed se sentit complètement douché par ce torrent.
Quelques secondes plus tard, le soleil réapparut et Ahmed se mit en devoir de se sécher. Comme certaines plaques de mucus le gênaient, il essaya de la pointe de son poignard de les écarter. Il s’aperçut alors que sa peau avait acquis une dureté et une résistance extraordinaires.
Mais brusquement, il se souvint de son chameau qu’il avait un peu abandonné à la suite de son aventure. Il revint à l'endroit où il l’avait laissé, mais retrouva à sa place une sorte de cheval ailé, tout blanc, qui l’accueillit par ces mots :
- Maître, je m’appelle Azraël. J’appartiens au royaume de la lumière et des nuées qui, en récompense de la pureté de ton cœur, a voulu que je me mette désormais à ton service. Ordonne, et je te transporterai là où tu voudras.
Ahmed lui répondit aussitôt presque sans y réfléchir :
- Il y a un géant dans le Nord qui a tué mon père et je veux le défier en combat singulier. Mais auparavant, comme je risque de ne pas revenir, je voudrais que tu me fasses visiter mon pays, car je n’ai pas beaucoup dépassé jusqu’ici les limites de mes pâturages.
Il enfourcha aussitôt Azraël qui l’enleva à une vitesse vertigineuse en direction du Sud-Est. »

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