Comment rendre un paon heureux, extrait

Comment rendre un paon heureux« Et si nous fêtions nos vingt ans de mariage en Inde ? » proposa un jour Léon à Judith, sa chère moitié. « L’exotisme m’attire en ce moment », avait-il poursuivi en levant un toast à son couple remarquable, comme il se plaisait à le proclamer à la cantonade !
« Pourquoi pas ? L’Inde est, dit-on, un pays magique » avait rétorqué Judith, nostalgique, qui regrettait amère¬ment de ne plus faire exulter sa carte du Tendre tandis que Léon, selon la définition convenue du mari parfait, contait fleurette de-ci de-là et multipliait les rencontres coquines.
Ce couple s’aimait, certes, mais après avoir découvert ensemble les joies de l’amour charnel, il s’était lassé au point de désapprendre le moindre détail du corps de l’autre. Oublié le parfum de leur peau… Oublié le goût de leurs caresses… Oubliées les courbes de leur corps… Condamnés tous les plaisirs de l’amour… Quel crime envers Éros qui, une fois de plus, se sentait malmené, voire trahi !
Le projet indien enflamma le couple qui vit là l’occasion de raviver les ardeurs lointaines.
Judith prépara consciencieusement les bagages, et, par un bel après-midi de mai, leur avion atterrit à Jaïpur, la Pink City, la ville rose devenue grise sous la poussière des fins d’après-midi ébouillantées par le soleil.
Quel choc, cette chaleur qui monte brutalement du tarmac pour s’emparer de tout votre être ! En Inde, le dépaysement commence dès l’atterrissage.
Au bout d’une demi-heure, le temps nécessaire aux formalités, Judith sentit un filet de transpiration mouiller son chemisier et le creux entre ses omoplates. L’idée d’arriver défraîchie dans le palace qu’ils avaient réservé l’agaça prodigieusement : transpirer lui paraissait tellement vulgaire, même par 45° à l’ombre. Heureuse¬ment, Léon n’avait rien remarqué, habitué qu’il était à ne plus voir sa chère épouse.
Le couple avisa un taxi qui le conduisit au Rambagh Palace, l’hôtel d’exception de la ville rose. Les brochures les plus chics vantaient avec force détails les qualités de cet endroit. Léon avait décidé que seul un lieu pareil pouvait abriter cet anniversaire, censé sortir leur quoti¬dien de la banalité et surtout célébrer la constance de leur ménage.
La grille d’honneur franchie, la magnificence des jardins émerveilla d’emblée Léon et Judith. Le gazon semblait taillé aux ciseaux à ongles, les bougainvillées éclataient en gerbes mauves, rouges et blanches autour des pelouses. Quelques macaques dansaient avec grâce sur les branches des conifères, cèdres et cassias, arbres à fleurs voluptueuses qui offraient leurs pistils généreux aux papillons multicolores. Ceux-ci voletaient en un ballet gracieux autour des corolles avant de les butiner goulûment.
Au détour de l’allée centrale, les deux visiteurs re-marquèrent le train colonial, briqué, lustré tel un miroir, orné de cuivres étincelants, définitivement à l’arrêt : ils découvriraient par la suite, que ce dernier était prosaïquement transformé en restaurant.
La voiture ralentit sa course pour s’arrêter au pied des marches du palace. Un serviteur se précipita pour les abriter de la chaleur sous un dais aux étoffes chamarrées, bordé de pompons de soie framboise. Les futurs pensionnaires furent reçus avec les honneurs dignes de la famille royale !
Après les formalités d’usage, un serviteur coiffé d’un turban rose indien orné d’un pan de tissu flottant au vent, les dirigea vers leur chambre.
Le luxe et l’élégance des lieux laissèrent Judith sans voix. Une tête de tigre aux yeux en billes d’agate vert péridot séparait deux lits jumeaux drapés de brocart, tandis qu’un kilim admirable recouvrait le sol de la pièce. Les murs de la chambre présentaient tout le gotha des maharadjas du Rajasthan et des lords anglais du temps du protectorat britannique : ces photo¬graphies   argentiques évidemment  , en noir et blanc, renforçaient délicieusement l’aspect suranné des lieux. Un bouquet d’orchidées, violettes comme un sang d’évêque, trônait sur la console en bois doré. La salle de bain, toute de marbre rose, étincelait de propreté et faisait ressortir l’éclat de la robinetterie en cuivre, parfaitement lustrée. Deux têtes de Ganesh, le dieu éléphant le plus vénéré en Inde avec Shiva et Vishnou, retenaient des draps de bain plus moelleux qu’une gorge de chat…
« Léon, ton cadeau d’anniversaire me paraît à la hauteur de notre amour », susurra-t-elle, mi-pénétrée par l’importance de sa déclaration, mi-suspicieuse quant à sa réalité.
Léon sourit. Judith semblait toujours enchantée de sa vie. Dans ces circonstances, on le serait à moins !
Cette épouse modèle, qui affichait sans cesse une naïveté incommensurable, avait une qualité majeure : elle lui octroyait une paix royale enviée par tous ses bons amis. Léon gérait son temps comme il l’entendait et n’avait jamais de comptes à rendre. Mais si Léon appréciait au plus haut point la liberté que Judith lui accordait, il s’ennuyait à périr avec sa chère moitié. Que voilà un bon prétexte pour s’arroger le droit de mener une vie parallèle, libertine à souhait ! Ce séducteur invétéré ne s’en privait pas et consommait sans retenue tous les plaisirs qui passaient à portée de main. Évidem¬ment, à ce train-là, son désir pour sa chère épouse s’était délité au fil des ans et réduit à peau de chagrin.
Pendant ce temps, Judith avait développé ses talents de cordon-bleu. Un argument de poids pour retenir un homme, comme le lui avait finement conseillé sa mère, femme avisée. Mais surtout une manière de compenser la perte du désir enfui sur la pointe des pieds. D’après Léon, Madame ne s’entendait point à ranimer la flamme. Après tout, quel intérêt de raviver un feu destiné à s’éteindre, quoi qu’il advienne ?
L’un et l’autre finalement trouvaient leur compte dans ce modus vivendi où chacun passait le temps à l’aune de ses propres envies.
Après une toilette rapide, Monsieur et Madame s’avouèrent leur faim de loup et se proposèrent d’aller dîner.
Dans la vaste salle de restaurant, l’un des murs accrochait inévitablement le regard avec le portrait en pied de la Princesse Gayatri Devi, troisième épouse du Maharadjah de Jaïpur, Sawai Man Singh.
« La maharani a quitté son corps le 29 juillet 2009 », murmura le serviteur en charge de leur table.
Judith se promit d’aller l’interroger sur cette person-nalité si extraordinaire qui fut, selon les dires, l’ennemie déclarée d’Indira Gandhi.
Cheese nan, poulet tandoori, riz aux légumes assai-sonnés au curry… Le dîner se révéla à la hauteur du décorum : somptueux. Le couple, rassasié, n’éprouva plus qu’une envie : aller se coucher !
Épuisés par le décalage horaire, les époux s’affalèrent, chacun sur son lit, bientôt gagnés par un sommeil semi-comateux.
Après une nuit réparatrice, ils se réveillèrent d’excellente humeur. Et pour cause, ici, tout n’est qu’ordre et volupté, songeait Judith…
Elle choisit de jouir de sa matinée et planta son époux, bien décidée à profiter pleinement de tous les agréments de cet endroit paradisiaque et d’offrir à son corps délaissé le bien-être promis par la brochure : bain bouillonnant parfumé, massage ayurvédique, piscine.
Elle se dirigea vers la salle de massage où elle avait pris rendez-vous dès son arrivée. La mise en scène la ravit : lorsqu’elle pénétra dans ce lieu de pur raffine-ment, elle eut le temps d’apercevoir la masseuse en sari mauve tissé de fils d’or, terminant ses ablutions devant le portrait de Shiva, qui fascina aussitôt Judith. Quel bel homme avec ses yeux noirs en amande, ses lèvres charnues rouge vernissé et son costume en peau de tigre ! Un cobra lui enserrait délicatement le cou. Il portait un trident à l’épaule et la paume de sa main droite levée arborait le signe du divin.
Pourquoi Shiva était-il représenté avec la gorge violette alors que la peau de sa main était couleur chair ? La jeune masseuse lui expliqua que Shiva avait avalé le poison du monde niché dans les océans et qu’il le gardait dans la gorge. S’il crachait le poison, il tuait les humains. S’il l’avalait, c’était lui qui mourait.
Dans le chignon du dieu Shiva surmontant son épaisse chevelure était accroché un croissant de lune, symbole du cycle du temps, et, à côté, se tenait la déesse, Ganga, la mère du Gange, fleuve sacré de l’hindouisme. Judith était fascinée par le panthéon indien, sa symbolique et ses couleurs toutes plus vives les unes que les autres.
Après avoir déposé une goutte d’eau de rose sur le dessus de ses mains en guise de bienvenue, la jolie masseuse invita Judith à se déshabiller tandis qu’un encens capiteux, disposé dans un brûle-parfum en cuivre rutilant, distillait la plus sensuelle des senteurs. Une telle ambiance ne pouvait que réveiller les sens les plus anesthésiés ! Nue comme un ver, le sexe dissimulé par un tissu enveloppant sa taille, celle-ci s’abandonna sans complexe aux mains expertes. Elle sombra dans une délicieuse béatitude.
Soudain, elle entendit appeler : « Léon ! Léon ! Léon ! » Certes, le son lui parvenait très assourdi à travers les parois capitonnées du salon. Mais Judith, connaissant la puissance de séduction de son mari, fut aussitôt alertée. Son charme aurait-il déjà sévi ?
Même si une femme n’a pas envie de reconnaître les frasques d’un époux, celles-ci affleurent cependant à la conscience qui a beau jeu de la recouvrir d’un voile d’indifférence. Tôt ou tard, le voile se déchire.
Une rage sourde, irrépressible, l’envahit. Vraiment, ces femmes manquaient de pudeur ! Pourquoi sans cesse appeler Léon ? Judith tenta de se rassurer en se disant qu’il se trouvait sûrement un deuxième Léon dans l’hôtel. Après tout, ils n’étaient pas les seuls Européens à y séjourner.
Néanmoins, la deuxième partie de son massage en fut gâchée. Elle paya son dû en maugréant intérieure-ment. L’Indienne remarqua son air furieux et se sentit humiliée, elle qui avait mis tout son cœur à l’ouvrage. Elle en conclut que sa prière à Shiva n’avait pas porté ses fruits. Le dieu l’avait vraisemblablement punie pour avoir bâclé ses ablutions du matin.
Lorsqu’elle aperçut Léon, Judith lui sauta littérale-ment à la gorge et lui déversa en un flot continu toute sa rancœur et sa frustration.
« Mais Judith, inutile de t’énerver ! Tu as pris le cri du paon pour un appel féminin », lâcha-t-il en riant, somme toute assez flatté de constater que sa femme se révélait encore sensible à sa personne.
Et il imita le cri du paon à la perfection. Judith éclata de rire à son tour. Léon jubilait.
« Une demi-douzaine de ces gros volatiles se promène dans le parc. Tu devrais aller les admirer, ils sont magnifiques. »
Ce conseil, Léon le regretterait amèrement par la suite.
Judith se promit d’aller découvrir les paons après le déjeuner. Un estomac bien rempli offre un bien-être propice à la contemplation, tandis qu’un estomac vide incline à la frustration.
Léon et Judith se régalèrent. Le raffinement de la cuisine indienne dépassait leurs espérances. Le service était parfait, et les serviteurs témoignaient d’une réelle distinction, surtout le dénommé Arun, à la moustache fringante et aux yeux de braise. Judith le trouvait fort à son goût.
Après ce déjeuner somptueux, Léon, galant, entraîna son épouse dans le parc. Au détour d’un sentier, le couple aperçut trois paons qui couraient mollement après une feuille d’arbre. En apercevant les visiteurs, les paons ralentirent leur course et leur tournèrent osten¬siblement le dos, pour leur signifier qu’ils étaient chez eux, dans leur domaine, et n’appréciaient guère d’être dérangés par des importuns.
Les superbes coloris de leur plumage émerveillèrent Judith : le soleil donnait des éclats métalliques au bleu fluorescent de leur corps, et les plumes de leur queue présentaient toutes les nuances de vert, de bleu et de bronze. Quel régal pour les yeux ! La longueur de leur queue sidéra Judith. Elle apprit par la suite que cette dernière pouvait atteindre plus de deux mètres de long.
Lorsqu’elle voulut s’approcher, les trois oiseaux s’envolèrent vers un bouquet d’arbres. Ils s’élevaient avec une certaine lenteur, comme retenus par le poids de leur corps et de cette traîne dont la nature les pare. Comment réussissaient-ils à ne pas accrocher leurs plumes dans les branches ?
Le spectacle ravit tant Judith qu’elle décida d’étudier de plus près ces majestueux oiseaux. Elle planta Léon, une fois de plus, et partit à la recherche d’un serviteur susceptible de la renseigner. On lui désigna alors le soigneur des paons.
Il s’appelait Krishna et possédait la grâce de la divinité du même nom, toujours représentée jouant de la flûte. Ses yeux vert amande, légèrement bridés, ses lèvres délicatement ourlées, sa moustache conquérante, sa peau cuivrée… troublèrent délicieusement Judith.
Il lui apprit que le parc abritait une douzaine de paons, qu’ils aimaient se promener à la fraîcheur du jour et que, de temps à autre, on pouvait les surprendre en train de faire la roue, un spectacle unique.
« Les plus beaux spécimens sont les mâles qui déploient en éventail les longues plumes de leur queue lors de la parade nuptiale ; ils tournent alors sur eux-mêmes en agitant leurs plumes et bombent le torse pour se faire admirer et séduire les femelles.
– Les femelles sont-elles aussi belles ? demanda Judith captivée.
– Non, Madame. La nature les a dotées d’un plumage brun, dénué de la moindre tache de couleur. Elles sont aussi ternes que les mâles brillent de tous leurs feux. »
Judith grillait d’envie d’aller les voir de plus près, surtout les mâles.
« Comment les inciter à faire la roue ?
– Il faut rendre un paon heureux, Madame, et, à ce moment-là, il fait la roue.
– Comment rendre un paon heureux ?
– Oh ! Madame, si j’osais…
– Osez, intima Judith, intriguée…
– On rend un paon heureux de la même façon que l’on rend un homme heureux ! »
Judith, interloquée, n’osa pas demander comment on rend un homme heureux, en tout cas, en Inde !
Elle remercia Krishna et s’en fut méditer sur une chaise longue à l’ombre d’un parasol, en sirotant un cocktail de jus de fruits exotiques, délicieusement concocté par le bar du Rambagh Palace.


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