Chez Madame Veuve Pamphile Chauchepoulet

Cv cmvpc  — C’est à quel sujet ? a chevroté la vieille bique à l’intérieur.
  — C’est la police madame. Nous enquêtons sur une série de dégradations dans le voisinage.
  J’ai senti qu’elle hésitait, alors j’ai glissé sous la porte ma fausse carte d’identification flambant neuve. Après un moment de silence (la vieille devait être en train d’examiner le bout de paperasse sous toutes les coutures), clonc, clic, clac, le mécanisme des serrures a enfin joué et la porte de bois s’est entrouverte en grinçant. Dans la pénombre, un œil entouré de mèches grises a roulé, se fixant sur moi d’un air soupçonneux.
  — Écoutez, je ne suis au courant de r…
  J’ai poussé la porte d’un méchant coup d’épaule, la chaîne de sécurité a sauté, et la vioque a gardé pour elle le reste de ses jérémiades. Elle est allée valser jusqu’au milieu du corridor, s’accrochant au passage au portemanteau pour éviter de s’abîmer le dentier sur son parquet ciré. Je l’ai suivie à l’intérieur et j’ai poussé la porte derrière moi. Clac, clic, clonc, j’ai barricadé de nouveau l’entrée, et j’ai glissé la clé dans ma poche.
  Du fond de son couloir, la vieille me fixait d’un air terrifié, sa chair blême tremblant comme de la gelée dans son corsage à fleurs ridicule.
  — Mais enfin, qu’est-ce que vous voulez… a-t-elle bredouillé.
  Je me suis approché et je l’ai agrippée par l’épaule. Elle a poussé un cri indigné.
  — Tu sais très bien ce que je veux, la mamie. Passe devant, je te suis.
  Je l’ai bousculée vers la première pièce, que je devinais être le salon, et histoire d’être spirituel j’ai ajouté, menaçant :
  — Et n’espère pas t’en tirer en me refilant une poche de Carambars et deux Snickers, hein…
  On était vendredi 31 octobre, soir d’Halloween. En venant jusque chez l’archaïque en fourgon, j’avais dû manœuvrer ferme pour éviter ces groupes de mômes pitoyables dans leurs déguisements débiles. Ils infestaient littéralement les rues, les morveux, tambourinant aux portes pour réclamer leur misérable dope et traversant n’importe comment aux carrefours. L’un de ces petits cons était déguisé en Superman. Je m’étais retenu pour ne pas l’envoyer voltiger dans les airs, histoire de lui apprendre à voler.
  Je m’étais garé pile poil devant la porte de cette maison isolée au fond d’une impasse  de chaque côté, il y avait des bureaux désaffectés aux fenêtres condamnées depuis longtemps. Au-dessus de la sonnette, la plaque piquée par les années disait :
 
MME VEUVE PAMPHILE CHAUCHEPOULET
 
  J’avais passé plusieurs jours à observer les allées et venues de la vieille. Elle était seule, ne recevait jamais personne, et ses sorties étaient réglées comme du papier à musique. Une bonne aubaine pour le Pitbull.
  Le Pitbull, c’est mon nom d’artiste. Un nom gagné de haute main dans des opérations propres, nettes et sans bavures, en tout cas pour votre serviteur. Peu de chance qu’elles reçoivent un jour l’approbation de Monseigneur Lefèbvre, ou d’un autre père-la-morale du même acabit, c’est entendu, mais grâce à elles, j’ai déjà un confortable paquet de biftons planqué sous mon matelas qui n’attend que d’être claqué généreusement, un jour ou l’autre, sur la Côte d’Azur ou en Espagne.
  Mon créneau ? Les vieillards de tous poils, seuls et au bord de la sénilité de préférence. Je leur bondis à la gorge comme un molosse, et bien malin qui pourra me faire lâcher. Ensuite, je te les secoue jusqu’à ce qu’ils m’abandonnent ce que je suis venu chercher : économies en liquide, argenterie, objets de valeur. Tremblez, les vieux débris : le Pitbull rôde dans votre quartier…
  Et elle tremblait de bon cœur en effet, la vieille, tandis que je l’entraînais devant moi, ouvrant au passage les tiroirs et les portes des meubles du salon et éparpillant sans scrupule sur la moquette linge de table sans valeur, couverts en fer blanc, et une montagne de magazines pour gâtouillards du type Trente millions d’abrutis et Tricote-moi-un-slip-hebdo.
  La vaisselle en céramique a suivi gaillardement le même chemin, explosant à l’atterrissage dans un vacarme que, personnellement, je trouvais assez réjouissant.
  — Tu la caches où ton argenterie, hein, mémé ? je lui ai crié.
  Pas de réponse. La vioque se contentait de me fixer, le visage livide, bredouillant entre ses fausses dents des protestations inaudibles.
  Je l’ai empoignée et je l’ai assise de force dans le fauteuil le plus proche. J’ai tiré un jeu de cordelettes de mon sac à dos et je l’ai ficelée sans ménagement aux accoudoirs. Je me suis planté devant elle, jambes écartées, mains sur les hanches, et je lui ai adressé mon rictus le plus abominable.
  — J’en ai fait parler des plus durs que toi, crois-moi sur parole.
  Une fenêtre  ou quelque chose qui y ressemblait  a claqué quelque part, et j’ai soudain réalisé qu’il y avait une autre pièce à côté, une pièce séparée par une porte à peine entrebâillée. J’ai hésité un instant, et la méfiance l’a emporté. J’ai extirpé de mon sac une de ces machines à effacer le sourire  un solide gourdin de bois , j’ai soufflé d’un ton mauvais à la vieille bique un « t’as intérêt à la fermer si tu tiens à tes fausses dents, ma beauté », puis je me suis approché de la porte en silence.
  S’il y avait quelqu’un de l’autre côté, quelqu’un qui nous espionnait, ça allait barder pour son matricule. J’ai glissé un œil, puis un autre, j’ai ouvert lentement la porte et je me suis détendu : la pièce était aussi vide qu’un livret de caisse d’épargne tombé imprudemment entre mes paluches.
  J’ai fait deux pas à l’intérieur et là  pourtant, je pensais en avoir vu d’autres, croyez-moi , ma machine à effacer le sourire m’est presque tombée des mains. J’ai sifflé entre mes dents.
  — Nom de dieu de merde…
  Certains auraient appelé cet endroit une foutue cuisine. Moi, j’appelais ça une foutue bizarrerie à mi-chemin entre le bric-à-brac et le labo, un labo pour expériences tordues par-dessus le marché.
  Des étagères de bois couraient le long des quatre murs, encombrées de trucs franchement pas nets que je n’avais jamais vus que sur les affiches de ces films pour retardés mentaux. (Ceux qui parlent de ce pignouf à tête de hibou et à la cicatrice d’appendicite entre les deux yeux, vous voyez qui je veux dire ?)
  Il y avait là, entassés pêle-mêle, des animaux empaillés (des corbeaux, des chouettes, un couple de rats et même un chat noir), des bocaux en verre contenant des serpents et des crapauds conservés dans du formol (putain ! l’un de ces derniers avait exactement la tête de la vieille rombière à qui j’avais rendu visite la semaine d’avant…), des gros bouquins à la couverture de cuir qui avaient l’air d’avoir trois bons siècles et que Dédé m’achèterait à prix d’or, encore des magazines (de cuisine, de jardinage et même d’astrologie), des baguettes d’encens, des coupes et des cloches en cuivre (ou peut-être bien en laiton), un burin et son marteau, d’autres trucs bizarroïdes impossibles à décrire, et surtout d’innombrables boîtes de métal rondes, du genre de celles où un quidam normalement constitué mettrait son shit ou son sucre en poudre. Je me suis approché pour lire les étiquettes. La plupart étaient en latin, j’ai donc laissé tomber. D’autres, empilées à l’écart, étaient écrites dans notre bon vieux jargon, mais ce n’était guère plus engageant. Os de serpent pilé, disait l’une d’elles. Bordel, qu’est-ce que c’était que ce truc… Pattes de salamandre séchées, disait une autre. Des pattes de quoi ? Et sur la troisième, on lisait quelque chose d’encore plus dingue. Et sur ses voisines, même tabac.
  Et s’il n’y avait eu que les étagères : tout le reste était à l’avenant, y compris au centre de la pièce la table ronde en chêne massif qui semblait dater du roi Arthur et de ses douze pétasses à cheval. Un couteau à manche noir  presque un poignard  luisait dans la lumière, planté dans le bois couvert de taches de la table comme un tournevis de prison dans le dos d’un mouchard. (J’ai passé un doigt sur l’une des taches. Que je sois changé en chèvre si ce n’était pas du sang, ça…) Il y avait également une cheminée qui s’ouvrait sur l’un des murs de la pièce, façon gueule de doberman juste avant de te faire la fête, et dans cette cheminée, un chaudron de fonte, un mastoc. De chaque côté du manteau  et partout ailleurs entre les étagères, à bien regarder  étaient suspendus des tableaux aux scènes franchement hallucinantes. Sur l’un d’eux, une espèce de Père Noël hippie chevauchait, tenez-vous bien les gars, un crocodile géant… Un autre tableau représentait le buste d’un mec à trois têtes  une seule étant humaine , suspendu sur des pattes de tarentule démesurées. Je ne suis pas du genre femmelette, mais cette saloperie m’a presque fichu les jetons. Sur un troisième, qu’est-ce qu’il y avait ? Ah oui : une vioque complètement à poil, aux yeux hagards et aux ailes de chauve-souris. Elle tenait un truc dans les mains, une hache ou une torche enflammée, je ne sais plus trop. Toutes les peintures sans exception portaient un titre, un nom gravé sur une plaque de métal. Certains me disaient vaguement quelque chose : Belzébuth, Méphistophélès ou même Azraël, mais quoi exactement ? Mystère.
  Au marché noir, tout ce fatras ne valait sans doute pas un clou, mais s’il y avait eu un prix pour la collection de tableaux la plus dégénérée, celle-ci aurait décroché la timbale sans problème, ouaip, c’est moi qui vous le dis.
  Il y avait également un crucifix placé à côté d’une fenêtre aux carreaux étroits. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite et pourtant j’aurais dû : il avait été fixé sur le mur tête en bas. La vieille chose avait dû péter un gros paquet de boulons… Je l’ai décroché sans me poser de questions. Je n’ai peut-être pas toutes les qualités, mais je suis bon pratiquant : je vais à l’église dès que j’en ai l’occasion, et si je n’ai aucun scrupule à faucher les portefeuilles de toutes ces vieilles barbes de culs-bénits durant l’office, pas question de tolérer qu’on suspende Jésus-Christ Notre Seigneur par les pieds. Non mais ! J’ai donc décroché le crucifix, et je l’ai fourré aussi sec dans mon sac à dos. L’objet était en argent massif, et je n’aurais aucun mal à le fourguer contre monnaie sonnante et trébuchante. Aide-toi et le ciel t’aidera, ont dit les Évangiles, et s’ils ne l’ont pas dit, c’est du pareil au même.
  En sortant de la cuisine, j’ai remarqué pour la première fois le balai massif à poils raides abandonné dans un coin et, juste à côté, la longue cape noire et le chapeau en pointe cabossé accrochés au portemanteau. J’ai fouiné  comme ça, par pur professionnalisme  dans les deux poches de la cape, et je suis tombé sur une longue baguette de bois emmaillotée dans un chiffon. J’ai marqué un temps d’arrêt, et j’ai soudain compris à quoi ma petite mamie  une bonne petite Mamie Nova apparemment sans histoires  passait le plus clair de ses journées…
  Cette dernière était toujours solidement ficelée dans le fauteuil de son salon, et quand elle m’a vu revenir vers elle, elle a dû forcément noter mon sourire goguenard. J’ai attrapé son menton entre le pouce et l’index, et je l’ai obligée à lever la tête : trois cheveux désordonnés qui se battaient en duel, des petits yeux dissimulés sous une avalanche de rides, un nez crochu avec une verrue, un menton en galoche… Incroyable ! Cette vieille chouette avait vraiment le physique de l’emploi.
  J’ai resserré ma prise, plantant mes doigts dans ses joues maigres.
  — Tu m’en avais caché des choses, ma beauté…
  J’ai fait pivoter ma main, à droite, à gauche, puis encore à droite, et la tête de la vieille momie a suivi, pivotant bon gré mal gré comme celle d’un minable pantin.
  — C’est que c’est une sorcière ça, madame. Ouuuh…. Une TERRIBLE sorcière !
  J’avais vu un reportage sur ces Merlins d’opérette un soir que je rendais visite à l’appart d’un couple de vieux richards partis en vacances. Ces illuminés croient réellement  en plein vingt et unième siècle !  qu’ils possèdent des pouvoirs magiques. Ils passent le plus clair de leur temps à se piquer le cul en ramassant des orties, à marmonner des formules sans queue ni tête à la lueur d’une bougie, et le vendredi soir, ils se retrouvent au clair de lune pour partouzer dans tous les coins à la santé de Mère Nature ou du Grand Bouc. Et ma bonne petite mamie en faisait partie !
  J’ai essayé un instant de l’imaginer à poil en train de se faire culbuter dans son jardin, avec ses seins ballottant comme des outres vides, mais j’ai vite renoncé : il y a une limite évidente aux horreurs que l’imagination d’un homme normalement constitué peut supporter…
  J’ai relâché mon étreinte et je lui ai tapoté la joue, paf paf paf, suffisamment fort pour lui faire venir le sang. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sentais tout à coup d’humeur à la boutade.
  — Allez, montre-moi un de tes tours, Carabosse.
  Comme la vieille, pour toute réponse, s’obstinait dans son charabia idiot, j’ai eu une idée : je suis allé chercher dans la cuisine l’accoutrement que j’avais repéré en sortant, j’ai flanqué le chapeau sur son crâne déplumé, la cape noire autour de ses épaules, et j’ai débarrassé la baguette du chiffon qui l’emmaillotait  une baguette magique, hein  pour lui coller dans la main.
  — Me voici à ta merci, ma beauté. Profites-en. Paralyse-moi, réduis-moi en poussière, ou transforme-moi en petit cochon. C’est toi qui choisis.
  Je me tenais planté devant elle, les bras en croix, les yeux fermés, mais… hé ! devinez : rien ne s’est produit. Quand j’ai rouvert les yeux, la vieille avait lâché la baguette et continuait simplement de me fixer de ses petits yeux sombres en marmonnant ses stupides prières.
  Je l’ai prise par le col, et j’ai poussé mon poing contre sa carotide. Le chapeau est tombé, et sa gorge a fait un drôle de gargouillis.
  — Assez joué, la fripée. Dis-moi où tu caches ton magot, ou tu vas passer un sale quart d’heure.
  — Mamie Pamphile, qu’est-ce qui se passe ? a crié une voix dans mon dos.

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