Carnet de route 1914 1918

Cv carnet de routeDimanche 2 août 1914
À zéro heure, mobilisation générale des armées de terre et de mer. Elle a été annoncée le samedi soir, vers quatre heures et demie par un clairon de pompier lançant ses appels au coin de la rue de Londres et annonçant de ne pas partir sans nouveaux ordres. Depuis plusieurs jours on l’attendait. Nommé le 12 juillet comme maréchal des logis chef à une batterie de réserve de La Fère, je prévoyais de grands événements prochains. Quelques jours auparavant, j’avais demandé à maman de m’acheter les galons nécessaires, et Henriette avait transformé ma veste.
L’attentat de Sarajevo, l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, la mobilisation de la Russie, et la riposte de l’Allemagne, nous précipitaient dans la fournaise. Dans la soirée du samedi arrivaient de nouveaux ordres, c’est-à-dire l’apposition des affiches de mobilisation générale où il était dit qu’elle commençait le dimanche (premier jour de la mobilisation). Mon fascicule m’enjoignant de partir le troisième jour, c’est le mardi que je devais rejoindre La Fère.
Le dimanche matin, après avoir communié avec maman et Henriette, je me rends à l’usine où l’on paie les ouvriers mobilisés et où se font les adieux avec ces messieurs. Monsieur Alexis, entre autres, me dit : « Au revoir de l’autre côté du Rhin. » (Lieutenant d’artillerie au 41e, et affecté à Maubeuge, il ne se doutait pas que la capitulation de cette place le livrerait prisonnier et qu’il franchirait le Rhin, escorté par des Allemands). Beaucoup de nos ajusteurs partent à Maubeuge et d’autres dans l’Est. Tout le monde est animé du même souffle de patriotisme ; la tension des derniers mois a soulevé l’opinion publique, et ce n’est qu’un cri : « Sus à l’Allemagne ! »
Le dimanche matin, arrive au 34 maman Marie qui vient de Landrecies pour rester à Lille. René est venu le samedi soir nous faire ses adieux. Madeleine et ses enfants sont déjà partis pour Saint-Quentin. Lui quittera Wattrelos le dimanche matin pour aller à Saint-Quentin leur dire au revoir et, de là, filer sur Verdun. Je l’ai accompagné le samedi soir jusqu’au mongy ; une foule énorme circulait aux environs de la Grand’ Place. On lisait et on commentait des affiches. Le dimanche matin, même animation. L’ordre de mobilisation avait été lu le samedi soir du haut du perron du corps de garde par un officier d’infanterie qui avait été chaleureusement acclamé.
On sait ici que l’armée belge est presque entièrement mobilisée et concentrée, face à l’armée allemande. Tous les ouvriers belges des régions de Lille, Roubaix, Tourcoing et Armentières ont été rappelés dans la nuit de jeudi à vendredi. L’Allemagne concentre des troupes importantes dans le Luxembourg. Dans l’après-midi, Jaisson et Marcel Véber viennent nous dire au revoir. Pas de nouvelles de Logivière, parti pour se marier et probablement en voyage de noces.
    
Lundi 3 août 1914
Journée calme, employée à faire ses paquets et à dire au revoir aux amis et connaissances.
    
Mardi 4 août 1914
Je me rends à la gare avant neuf heures, comme l’indique mon fascicule. Le train est d’abord annoncé pour onze heures. J’emploie le laps de temps à envoyer une dernière carte à maman et à Henriette. Je l’envoie de chez Gosselin où je suis allé faire un tour. Lille, siège du 1er corps d’armée, est déjà envahie de pharmaciens et de médecins rejoignant leur point d’attache. Je ne parle pas des mobilisés rejoignant également la gare, et des cortèges de civils qui les accompagnent. Les drapeaux belges fraternisent avec les drapeaux français, tout le monde chante. Il y a cependant moins de monde que le lundi où ont eu lieu les départs du deuxième jour. Je reviens à la gare et j’apprends que le train de Laon - La Fère est reporté à une heure quarante-cinq.
Je décide de retourner à la banlieue pour les surprendre et déjeuner avec eux. Sur le tramway de Loos, je rencontre un brigadier d’artillerie, Halbant, gendre de Degang, qui se rend également à la 44e batterie du 29e d’artillerie à La Fère. Nous décidons de faire route ensemble. En revenant de compagnie, j’aperçois, rue d’Isly, maman qui part en ville. Fort surprise, elle revient avec nous et, après un bon petit déjeuner, je file à la gare. Là, comme toujours, enthousiasme général ! Le temps est du reste magnifique et se prête aux manifestations.
En traversant la salle des pas perdus, je rencontre monsieur Lys, caissier de l’usine, déjà mobilisé depuis deux jours, et employé à la garde des chemins de fer. Le train est rapidement bondé. Tout le monde chante et se penche aux portières pour regarder une dernière fois la gare de Lille. Combien en reviendra-t-il ?
Nous suivons le parcours Cambrai, Busigny, Saint-Quentin, Tergnier et La Fère où nous débarquons vers sept heures et demie du soir. Drapeaux belges et français en tête (ils ont figuré sur la locomotive et nous ont accompagnés jusqu’ici), les gâs du Nord (comme nous appellent les paisibles habitants de La Fère) forment un groupe d’une cinquantaine, et se dirigent, toujours en chantant, vers le quartier Drouot du 42e d’artillerie. Ce qui n’a lieu du reste qu’après avoir fait le tour de la ville et opéré quelques stations chez les marchands de vin. Au quartier Drouot, un sous-officier de garde nous avise, moins que poliment du reste, que les batteries du 29e sont mobilisées à Saint-Nicolas-aux-Bois.
Il y a près de huit kilomètres à faire à pied. Il eût été si simple d’envoyer à la gare des plantons avec des pancartes indiquant les centres de mobilisation. Cela nous eût évité près de deux heures de balade dans La Fère, et nous aurions pu regagner de suite notre cantonnement. Le temps se couvre du reste, et il commence à tomber une petite pluie fine. Nous décidons, à une dizaine de Lillois, de manger d’abord un morceau et de nous remettre en route. Chacun commence à être fatigué.
La route est longue et l’on ne rencontre que des forêts. Presque pas de villages, des champs et des bois ; nous sommes près de Saint-Gobain. La lune se lève enfin, le temps se remet au beau et, en chantant, bien que beaucoup tirent la jambe et que d’autres ont la voix éraillée, on finit par arriver à Saint-Nicolas-aux-Bois à onze heures du soir.
Par une fenêtre je réveille une brave femme qui me dit que les artilleurs sont plus loin, à l’Abbaye, environ mille cinq cents mètres du pays. Je cherche, mais en vain, et finalement nous décidons (il est près de minuit) de coucher dans une ferme, dans un tas de paille. Mes pieds me font un peu souffrir, la paille est un peu froide, mais malgré tout, je dors bien jusqu’à quatre heures et demie. Le jour est levé, et je reprends mes recherches de la veille.
    
Mercredi 5 août 1914
Nous arrivons à l’Abbaye ; j’ai retrouvé dans le pays Halbant et d’autres mobilisés affectés à la 44e batterie, et nous faisons notre entrée dans les communs du château où la batterie se constitue. L’Abbaye est une immense propriété, très jolie, boisée, avec une rivière, des sources et des étangs magnifiques. Le château n’est pas ancien, et il ne reste qu’une vieille porte de l’abbaye. Les officiers de l’état-major logent au château dont le propriétaire, monsieur Louis Faure, est très gentil.
Les officiers de la batterie logent dans un petit pavillon près des communs. Les étangs sont très poissonneux et, bien que la pêche soit défendue, certains conducteurs y ont pris des carpes magnifiques. En entrant dans la cour de l’Abbaye, je trouve la batterie rassemblée, le capitaine étant en train d’interroger les hommes arrivés hier et avant-hier. Je rencontre comme maréchal des logis fourrier Favry Paul, qui a été maréchal des logis avec moi du temps de l’active, où il était à la 5e batterie. Il forme ici le noyau actif et se trouve surtout chargé des opérations de la mobilisation.
Il me présente au capitaine, monsieur Lavezzari, constructeur d’appareils pour chaudières de la marine à Levallois-Perret (64, rue d’Amsterdam, Paris). Le lieutenant en second est monsieur Devauchelle, minotier à Amiens. Tous deux sont anciens élèves de Centrale. Je retrouve là également quelques figures de connaissance, entre autres : Parent (maréchal des logis venant du 27e d’artillerie, et ancien élève de l’ICAM et de Saint-Pierre), Longuet (maréchal des logis), avec qui j’ai fait le camp de Mailly en 1909, et Mabillotte, maréchal des logis, qui tient à Saint-Quentin l’ancien café de Bésenger, place du Palais de Justice.
Les autres maréchaux des logis : Touvin, sous-chef de Paris, marié à une Saint-Quentinoise ; Franc, cultivateur ; Coulon, chef de la 2e pièce, ancien sous-officier du 12e, cultivateur à Blérancourt ; Gobert, vaguemestre, commis greffier à Vervins ; Martinez, adjudant, cultivateur ; Libert, maréchal des logis de La Fère ; Austin de Paris, chargé de l’approvisionnement ; Rénois et Chanzy, de Paris ; Lallemant de Wavrin, monteur chez Faure et Beaulieu. En somme un groupe de bons et braves camarades, tous gais et joyeux. Les logements sont déjà installés dans les communs, où nous disposons des chambres des chauffeurs, cochers, etc.
On mange tant bien que mal à la gamelle. L’ordinaire fonctionne donc à la batterie, et la cuisine est installée dans la buanderie. Dans la journée je me mets au courant avec Favry de ce qui a déjà été fait concernant la mobilisation, et je suis heureux quand vient le soir de pouvoir m’allonger dans un bon lit et me reposer un peu !
Je suis retourné à pied à La Fère dans l’après-midi avec une corvée de quatorze hommes et une voiture de réquisition pour toucher le lot d’habillement. Nous percevons à peine la moitié de ce qui nous est nécessaire, le magasin ayant été vidé en partie par des formations d’artillerie lourde. Le capitaine gérant dudit magasin est à moitié fou, et tout se passe dans un pittoresque désordre. Les lots appartenant à d’autres unités auraient dû être religieusement conservés, et non distribués à d’autres formations. Toute la mobilisation se continuera du reste de cette façon par pièces et par morceaux, compliquant les opérations, embrouillant tout, personnel et écritures.
La pluie commence à tomber à grands flots, et nous rentrons à six heures du soir à Saint-Nicolas, sous une averse de première classe. J’ai fait trois fois en vingt-quatre heures, à pied, la route Saint-Nicolas - La Fère, aussi je suis éreinté. Les effets déchargés et mis en place dans une petite ferme, je regagne l’Abbaye où je me couche aussitôt soupé.
    
Jeudi 6 août 1914
Réveil à cinq heures. Le temps est remis au beau. Dans la petite ferme, je place les effets par catégorie, et je commence à habiller les hommes. Cela durera toute une journée. On leur distribue d’abord des effets de drap (tenue d’artillerie bleu foncé), capotes, képis, puis souliers, bottes, éperons, etc.
    
Vendredi 7 août 1914
L’opération de l’habillement continue. Je fais préparer les sacs des servants et des conducteurs avec le petit équipement. Distribution en est faite aux chefs de la pièce, dont les pelotons de pièce ont été constitués la veille, conformément au cahier de contrôle de la mobilisation. Les conducteurs seuls peuvent toucher des caleçons, la quantité perçue étant insuffisante. Manquent également les courroies et banderoles de revolvers. Il faudra fixer les étuis revolvers sur les sacoches, ou les supporter par des ficelles.
On commence à nous amener des chevaux de réquisition venant de Saint Simon et de la région Péronne - Amiens. Arrivée du lieutenant Lorent, lieutenant en premier de la batterie qui présidait une commission de réquisition.
    
Samedi 8 août 1914
On termine l’habillement, et on distribue aux hommes les paquets de pansements et les plaques d’identité. Le noyau des hommes en excédent est constitué ; les ballots d’effets en surnombre sont également préparés. Hommes et effets seront dirigés sur le dépôt de Laon après notre départ. La batterie ainsi complète comprend en plus un état-major, à savoir : commandant Doigneau (de réserve, artiste peintre à Paris), sous-lieutenant Weiss (officier trésorier), sous-lieutenant Seynave (officier d’active, formant le moyen effectif comme orienteur), lieutenant Druon (approvisionnement) et Doat, adjoints au chef d’escadron, major Pamart (de Paris), vétérinaire auxiliaire Lemaire (de Montesruet).
La batterie comprend : un capitaine, deux lieutenants, un adjudant, un chef, douze maréchaux des logis, quinze brigadiers, plus un maréchal, cent quatre conducteurs, cinquante-trois servants, cent quatre-vingt-huit chevaux dont onze d’officiers.
Pendant la journée de samedi, le sous-chef se rend à La Fère avec un officier pour percevoir le matériel de harnachement et les voitures du train régimentaire. Ces voitures sont des voitures de réquisition. Un fourgon est affecté à la batterie et servira pour les vivres de l’ordinaire. Une grande voiture bâchée servira au transport des bagages des officiers. On perçoit également le complément des chevaux de réquisition qui sont placés dans une grande pâture du château.
    
Dimanche 9 août 1914
On termine les derniers préparatifs. Impossibilité d’aller à la messe par suite de l’énorme besogne dont nous sommes chargés. Le chef et le fourrier ont beaucoup trop à faire lors de cette période de mobilisation. Les officiers ignorant la plupart des détails ne veulent pas suivre point à point le carnet de mobilisation et ont un peu tort. Ce carnet, prévu jour par jour, heure par heure, est le plus sûr guide pour éviter toute erreur et permettre d’arriver à un bon résultat.
Dès le matin de bonne heure, on constitue les chevaux des pièces et on distribue le harnachement des attelages. Une corvée part de suite à La Fère pour percevoir les canons, caissons et voitures des échelons. Les nouveaux chevaux se comportent assez bien pour des chevaux de réquisition. Le harnachement de la batterie de tir n’a été perçu à La Fère que le dimanche matin, car on n’avait touché la veille que le harnachement des fourgons et voitures du train régimentaire.
Pour ce harnachement, comme pour l’habillement, il manque pas mal de choses. C’est ainsi que les sous-verges n’ont pas de couvertures et que quatre brigadiers sont dépourvus de selles. Le soir, le sous-chef rentre avec nos canons et nos caissons, le chariot de batterie, la vieille forge, et une échelle d’observatoire de groupe. Je paie dans la soirée le prêt des hommes, depuis leur arrivée, les indemnités de route (2,50 francs par homme) et les chaussures apportées par certains hommes et utilisables pour la campagne (11,25 francs par paire). On se couche tard, et cependant la journée de demain sera bien fatigante.
    
Lundi 10 août 1914
Le beau temps continue. On met au point les derniers détails et on termine les préparatifs du départ, qui doit avoir lieu dans la nuit prochaine. Je crois que les opérations de mobilisation ont été activées et qu’en réalité, nous aurions dû avoir un jour de plus. Je commence à recevoir des nouvelles de Lille, par la poste de Saint-Gobain, et j’écris tous les jours. Des événements, on ne sait pas grand-chose, sinon que les Belges tiennent toujours et que nous avançons en Alsace. On ignore encore si l’Angleterre marchera avec nous ou restera neutre. La violation de la neutralité de la Belgique devrait pourtant activer sa décision.
Vers le soir, on regarnit la caisse de comptabilité. Une dernière inspection a lieu de toutes les pièces avec leurs paquetages et le matériel réglementaire.
Tout le matériel de bureau et de la cuisine est chargé dans le fourgon avec les caisses d’ouvriers de batterie. Détail curieux, toutes les caisses ont été perçues vides, pour la plupart, et complètement dépourvues d’outils. Nous faisons nos adieux au propriétaire du château, qui nous fait remettre à chacun une petite bouteille d’eau de vie de cidre pour la route et nous réchauffer pendant la nuit. Je le remercie au nom de tous les sous-officiers de son amabilité et de sa généreuse hospitalité. Nous avons vécu pendant ces derniers jours tant bien que mal à l’ordinaire. Le manque de boissons se fait déjà sentir dans ce malheureux petit pays de Saint-Nicolas-aux-Bois. Il n’y a plus que du cidre infect et, pour avoir du vin, il faut en faire rapporter de Saint-Gobain.
Dans l’après-midi du lundi, on s’est aperçu que nous n’avions pas touché de tabac. Je suis parti à La Fère avec un bon du commandant dans une auto du château, et j’ai rapporté le tabac pour les trois batteries. La Fère est toujours en mouvement, il arrive encore des réservistes, mais toute la cavalerie est partie. Sur la grande ligne Tergnier - La Fère - Laon, ce n’est qu’un passage continuel de trains de troupes, hommes, chevaux, matériels. En revenant en auto, je passe par les batteries pour leur remettre leur tabac respectif.
La 46e batterie ayant perçu des caisses de fusées détonateurs, le capitaine Mirande m’enjoint de prendre celles qui nous appartiennent et de remettre en passant la caisse de la 45e batterie. Nous n’avons pas à nous louer de cette batterie qui, pendant la période de mobilisation, a accaparé la plupart des effets sans s’inquiéter des besoins des autres unités. J’objecte que je ne suis pas le domestique de la 45e batterie. Le capitaine Mirande, que j’ai connu cependant à Laon comme adjudant major, me fait à ce moment une vive réprimande, m’ordonne de me mettre au garde-à-vous et me menace d’une punition disciplinaire. C’est la première altercation de la campagne, ce ne sera malheureusement pas la dernière.
En sortant du Tortoir, où la 46e est mobilisée, je rencontre le lieutenant Lacombe, beau-frère de Paindavoine, avec qui j’ai fait jadis une période au camp de Mailly. Il est ingénieur directeur du tissage Wallaert Frères de la rue de Fontenoy.
La 45e batterie est logée dans le pays. Je lui livre tabac et fusées détonateurs, et je rentre pour souper. On attend ensuite l’heure du départ. Nous savons que nous allons embarquer à Versigny, près de La Fère, mais on ignore la destination. Le temps est beau, la nuit est claire et étoilée, mais il ne fait pas très chaud. Le matin du lundi, on avait perçu les vivres de réserve et du train régimentaire. Les premiers avaient été placés dans les avant-trains. La nuit s’avance, on ne peut se reposer, ignorant les ordres. On apprend enfin que le départ aura lieu à une heure du matin. À onze heures, on commence à garnir, puis à atteler. Le brouillard commence à se lever dans la vallée, au-dessus des étangs, et à envahir les pâturages où se trouvent le parc et les chevaux.
    
Mardi 11 août 1914
À une heure du matin, la batterie quitte enfin l’Abbaye. Le lieutenant Devauchelle est déjà parti en avant avec Favry pour reconnaître le train et préparer l’embarquement. La sortie du parc est très difficile. La 6e pièce (Longuet) casse un timon en tournant trop brusquement et reste en panne. Les 8e et 9e pièces ont bien du mal à démarrer. La 8e avec le chariot de batterie lourdement chargé et tous les attelages haut-le-pied donne l’illusion d’un cirque partant en tournée. Les chefs de pièce sont répartis comme suit :
1re pièce : Parent, chef de section, Lallemant, maréchal des logis ; 2e pièce : Coulon ; 3e pièce : Rénois ; 4e : Mabillotte ; 5e : Touvin, Franc ; 6e : Longuet ; 7e : Libert ; 8e : Chanzy, Favry ; 9e : Gobert, vaguemestre, et Avotin.
Finalement, quand toute la batterie est sur route, on se dirige au pas vers Versigny avec une heure et demie de retard. Vers trois heures du matin, l’aube paraît. Je dors sur mon cheval et, de temps en temps, quand il chope, je me réveille en sursaut.
Je suis doté d’un grand cheval noir appelé Fatras, bonne bête, solide, mais un peu remuante. Nous arrivons en gare de Versigny vers cinq heures et demie du matin, et on procède de suite à l’embarquement dans le train qui nous est affecté. On cherche partout pour boire un jus et se réchauffer un peu, mais les « bistros » ne sont pas encore ouverts.
Je suis affecté au matériel et je fais embarquer pour ma part une section (canons et caissons). La manœuvre ne va pas mal. On croirait avoir affaire à des gens de l’active. Tout le monde y met beaucoup de bonne volonté. Aussi nous avons tout terminé vers sept heures bien qu’un officier de chasseurs alpins, en l’occurrence chef de gare, trouve que nous n’allons pas assez vite. Une batterie active aurait mis, à mon avis, au moins autant de temps, si l’on tient compte que mes hommes n’ont pas dormi et sont tous plutôt fatigués.
Quoi qu’il en soit, on ramasse tout son fourniment, et l’on s’installe dans les wagons. Il fait très beau, mais frais. Les officiers ont un wagon de première. Les sous-officiers et la garde sont dans un wagon de seconde. Les gardes d’écurie sont placés et on leur remet une consigne. À sept heures et demie, le trompette de garde lance un appel, le train siffle et démarre, nous apprenons que nous allons à Hazebrouck et, de là, vers une destination inconnue.
Par La Fère et Tergnier, nous gagnons Saint-Quentin, où nous passons vers neuf heures. Je ne puis m’empêcher d’être ému en voyant de loin apparaître l’église Saint-Martin, les cheminées de l’usine Cliff, derrière lesquelles je devine une vieille maison. Puis c’est le beffroi, la basilique derrière laquelle on reconnaît les Champs-Élysées et le cimetière où reposent tous les miens. Je pense aussi à Madeleine et à ses enfants. Si j’avais su passer par ici, je les aurais prévenus pour les revoir encore une fois et embrasser « mon marrain ». La gare est bondée, mais un service d’ordre rigoureux existe.
Le train doit avoir vingt minutes d’arrêt, mais comme tout le monde s’est bien conduit sur la route, le commandant Doigneau permet de descendre et d’aller au buffet et à la buvette. La bière est ici à 0,20 le litre. Quel régal pour des gens qui n’en ont pas vu depuis huit jours. Presque tous du Nord, ça a été pour eux une véritable privation. On nous acclame et tout le monde paraît bien content de voir passer tant de troupes, surtout de l’artillerie.
Nos canons sont fleuris et dans la gueule de chacun se trouve un bouquet ; les caissons sont recouverts de feuillage. Soudain, le train siffle, chacun regagne précipitamment son coin. Tout s’est bien passé jusqu’ici, les chevaux ont été calmes et on ne signale rien. « Au revoir mon vieux Saint-Quentin, au revoir, à plus tard, après la victoire ! » On passe à Busigny, Cambrai, Somain, Lille, vers deux heures, au pont Saint-André. De Saint-Quentin à Cambrai, on a piqué un roupillon, car nous étions tous esquintés, et on sait que ce soir il faudra encore débarquer. La chaleur est du reste assez vive et il fait plutôt chaud dans les wagons.
En passant au pont de Fives, Parent remet une lettre pour sa mère et l’avise que nous allons à Hazebrouck.
Au revoir, vieux Lille ! à plus tard.
À Cambrai, les dames de la Croix-Rouge nous ont offert du café froid avec de l’eau. Ce n’était pas très fameux, mais ça a rafraîchi tout de même, car il fait une chaleur intense. Nous ne passons pas en gare de Lille, mais nous tournons par Saint-André et La Madeleine. Depuis Versigny, nous croisons de nombreux trains de troupes qui vont vers l’Est et d’autres qui remontent vers le Nord. Artillerie, infanterie, cavalerie de tous les régiments. Nos hommes se comportent bien et ne crient pas au passage des gares. À quatre heures, après de multiples arrêts et aiguillages, on arrive en gare d’Hazebrouck.
Nous sommes bien contents de descendre et de nous dégourdir les jambes. On débarque tout de suite le matériel et les chevaux. On forme le parc et on attelle. Vers six heures, nous descendons vers Hazebrouck. Le lieutenant-colonel commandant les deux groupes du 29e, affectés à la 81e division territoriale est venu nous voir au débarquement. C’est le lieutenant-colonel Mayer de la territoriale. Il se plaint de la tenue de ses hommes dont plusieurs n’ont pas de cravate et pour cause, n’en ayant pas touché.
Le lieutenant Seynave nous a du reste gratifiés, lors du débarquement, de l’épithète « Bande de romanichels » qui nous a profondément vexés. Vingt et un ou vingt-deux ans, jeune et imberbe, habitué à une batterie active, il ne paraît pas se rendre compte de l’effort fourni par ces hommes de vingt-huit à trente-cinq ans. Il y a quelques jours encore dans la vie civile, et collés ainsi brutalement dans le métier militaire en ce qu’il a de plus dur. Mais passons, la guerre nous en réserve probablement encore de plus pénibles.
Dans la traversée d’Hazebrouck, la ville grouille de fantassins : 14e et 16e régiments territoriaux du recrutement d’Amiens qui, nous l’apprenons, constituent la 81e division avec les 11e et 12e régiments territoriaux. On demande précipitamment des nouvelles de la guerre. Il se confirme que les Allemands sont entrés en Belgique et attaquent Liège et Namur mais que les Belges les empêchent de passer et leur tiennent héroïquement tête. Nous pensions loger à Hazebrouck, mais nous allons cantonner à Sercus, à cinq kilomètres de là.
Le départ de la gare s’effectue assez bien. Faisant serre-file, et visitant la gare après le départ de la colonne, je retrouve un attelage oublié près de la grue roulante. Je rencontre heureusement un conducteur non monté à qui je le confie. Il ne fait presque plus clair quand nous arrivons à Sercus. Il est vers six heures et demie du soir. Le parc s’établit en plein champ dans une prairie et, pour la première fois, on met les chevaux à la corde. On forme le parc régulièrement et, contre les voitures, on tend les cordes amarrées aux roues. Nous cherchons ensuite le cantonnement. Il a été reconnu par le logement, mais il est bien aléatoire et bien disséminé dans trois ou quatre fermes.
J’arrive à trouver une espèce de lit chez des particuliers qui logent le capitaine et le lieutenant Lorent. Dans un petit cabinet où il y a juste de quoi se retourner, on m’offre un petit lit en bois avec une paillasse de paille, des draps troués et quelques couvertures sales. C’est du reste le lit de la bonne. Les habitants de la maison sont trois : une vieille femme et ses deux fils, avares de première classe, quoique propriétaires et assez riches.
Ironie du sort, l’un des fils, le plus âgé, a eu le toupet en m’accordant le lit de me demander un petit supplément pour faire mon tripot. Je lui ai donné 20 sous en partant et un paquet de tabac. Il a dû depuis rencontrer des gens moins commodes. Enfin, à la guerre comme à la guerre, et après ces journées de fatigue, on est encore bien contents de s’installer là.
    
Mercredi 12 août 1914
Stationnement à Sercus et installation du cantonnement.
Le brigadier Coen a déjà fait la connaissance d’une môme et ne se gêne pas pour y faire cuire des lapins qui sont délicieux. La popote des sous-officiers s’installe chez le maréchal, mobilisé, mais dont la femme tient un débit. On y vit assez confortablement. Il y a là de la bière à volonté et du vin pas trop mauvais. Le soir, la réunion se prolonge jusqu’à neuf heures, et quelques chanteurs se font entendre, dont Lallemant, Martinez, Chanzy, etc. On est obligés de regagner à cause de la fermeture du cantonnement.
    
Jeudi 13 août 1914
Toujours Sercus. Je reçois la visite inopinée de maman, Henriette, maman Marie, avec la mère de Parent. Venues par le train à Hazebrouck, elles se sont fait conduire en voiture à Sercus. Il y a peu de temps que nous nous sommes séparés, mais on est cependant si contents de se revoir quelques instants. Nous devons cependant nous séparer de bonne heure : elles, pour retourner à Lille et moi, pour aller à la besogne. La circulation des voitures sur les routes est du reste interdite après six heures (état de siège).
Le soir, visite au cantonnement du lieutenant-colonel Mayer, toujours aussi grincheux et pointilleux. Il interpelle mon fourrier, Favry, pour lui demander où se trouve son paquet de pansements !
    
Vendredi 14 août 1914
Sercus. On abat un cheval de la batterie qui a eu une jambe cassée. Le boucher, Leseure ( ? ), accompagné de Hénau, le dépouille, et la viande est livrée à l’ordinaire des trois batteries. Ce n’est pas mauvais, et nous dégustons le soir un assez bon filet. Desaeger, servant de la 2e pièce, est choisi pour nous faire la cuisine, et Gobert sera chef de popote.
La femme de Halbant est venue le soir et je lui remets une lettre pour souhaiter la fête à maman Marie et à maman Tine (19 août). Elle promet de revenir encore nous voir et de se faire accompagner par maman Tine. Henriette ne peut plus voyager et la dernière expédition a déjà été pour elle une grande fatigue.
    
Samedi 15 août 1914
C’est la fête de l’Assomption. Il y a une messe à l’église de Sercus vers huit heures. À sept heures, je m’y dirige, et cela me permet de me confesser et de communier. J’y rencontre Normand, ex-maréchal des logis à Laon du temps de mon service actif, et actuellement à la 45e batterie, ainsi que Jacquart, maréchal des logis à la 45e batterie, et que j’ai su depuis être au noviciat des Jésuites. J’y prie bien pour nos armées pour que nous ayons la victoire. On apprend ici nos succès en Alsace, la victoire d’Altkirch et la prise de Mulhouse. On apprend malheureusement en même temps que les Allemands concentrent des troupes importantes en Belgique, et qu’ils vont forcer le passage Liège, Dinant, Namur.
    
Dimanche 16 août 1914
Changement de cantonnement à cause de la pénurie d’eau à Sercus. On vient loger à Blaringhem (cinq kilomètres de Sercus), où l’on arrive vers neuf heures du matin, après un exercice de groupe. À Sercus, nous avions déjà fait un ou deux exercices de batteries attelées. Je loge avec Favry chez des fermiers, les Morbacq, dont l’un des frères est lieutenant-colonel de cavalerie. On n’est pas trop mal, mais les gens sont loin d’être hospitaliers. On ne se sent pas à son aise. On nous loge, après bien des palabres, dans une chambre assez confortable, mais où l’extrémité du lit est raccommodée avec des cordes. Le soir, détail curieux, la prière se fait en famille, récitée par la jeune fille. Nous arrivons pendant ce temps, et nous attendons la fin de la prière pour demander notre logement.
    
Lundi 17 août 1914
Nous restons à Blaringhem. Le parc a été formé dans une grande prairie entourée d’arbres, entre lesquels on a tendu des cordes. Nous terminons avec Favry le recensement des chevaux qui n’est pas encore à jour. On profite également de ce repos pour affûter les sabres des officiers et des cadres. Comme à Sercus, on fait batterie attelée le matin, pansage et soins aux chevaux l’après-midi. Les officiers prennent leurs repas près du canal. Plusieurs d’entre nous prennent des lignes et se livrent au plaisir de la pêche. Le mess est installé dans un cabaret, dans une petite salle de débarras. Nous y recevons la visite du père de Longuet, en l’honneur duquel nous buvons le champagne.
    
Mardi 18 août 1914
Blaringhem. Je profite du voisinage d’Aire-sur-la-Lys pour aller avec Boittiaux faire quelques achats concernant l’ordinaire. C’est une vieille ville où l’on trouve encore sur la place quelques monuments de style espagnol. Il y a également un quartier de cavalerie qui abrite aujourd’hui des artilleurs depuis que les dragons sont partis de Saint-Omer. Nous faisons diverses emplettes à l’épicerie Potin et nous revenons.
    
Mercredi 19 août 1914
Dans la nuit de mardi à mercredi, nous dormions tranquillement, quand on vient du poste de police nous réveiller en sursaut. Des ordres sont arrivés, paraît-il, nous enjoignant de remonter plus au Nord. Il faudra partir vers cinq heures et demie. Ignorant l’heure exacte de départ, nous nous levons avec Favry et nous nous habillons.
Pour ne pas réveiller nos propriétaires, nous enjambons la fenêtre ouverte et nous filons sans tambour ni trompette au poste de police. On nous renseigne à peu près et nous décidons de fixer le réveil à trois heures et demie. Nous regagnons alors le bureau ; il est près de deux heures du matin. Le capitaine Lavezzari et le lieutenant Lorent dorment encore de bon cœur. On les prévient, et on commence à charger le fourgon de l’ordinaire et à ramasser toutes les paperasses. Nous déjeunons et prenons le café pendant que Coen nous raconte les péripéties de son mariage avec la môme Louise. Il est d’Aubencheul, près du Catelet, et nous ne pouvons nous empêcher de rire en entendant son jargon et son patois extraordinaires. Enfin à cinq heures et demie, départ dans la direction de Houlle.
    
Jeudi 20 août 1914
Après une route assez longue, par une chaleur accablante, et dans une région accidentée, nous arrivons à Houlle. Nous avons contourné Saint-Omer, et les tours se perdent à l’horizon. Houlle et Moulle sont deux pays qui se touchent. Le parc est établi dans le grand château près de Moulle, et les cantonnements sont à l’extrémité de Houlle.
Comme bien souvent, la 44e batterie est la moins bien partagée au point de vue cantonnement. Ces derniers sont à environ deux kilomètres du parc et, comme nous n’avons pas de bicyclettes, c’est plutôt éreintant. Nous avons fait vingt-quatre kilomètres pour venir ici ; mais nous aurions pu raccourcir d’une dizaine de kilomètres. Nous n’avons pas pu traverser Saint-Omer, encombré par l’infanterie. Nous avons dû également ne pas employer la grand-route.
    
Vendredi 21 août 1914
Houlle. Je suis logé avec Favry chez une sage-femme très gentille, dont le mari est mobilisé, et où nous avons installé le bureau et une cuisine de la 1re section. Nous avons jusqu’ici conservé ce système de la cuisine pour trois sections qui ne nous donne pas de mauvais résultats. Le ravitaillement se fait assez bien et nous n’avons que quelques difficultés pour les légumes. Hier cependant, vu le déplacement rapide et non prévu, nous n’avons emporté ni pain ni viande. Les batteries de tirs et échelons se déplaçant assez rapidement, le train régimentaire nous faisait défaut à notre arrivée à Houlle. Cela m’a obligé à réquisitionner du pain et du fromage dans le pays. J’ai acheté toute la fournée d’un boulanger, et on s’est arrangés tant bien que mal en attendant mieux.
J’ai dit qu’à Blaringhem il y avait un peu de poisson dans le canal des Fontinettes, mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’on rencontre ici ; aussi on voit tous les artilleurs s’égailler le long des rives du canal pour taquiner le goujon. Le pays n’est pas mal, il y a beaucoup d’eau et de verdure. Le château que j’ai visité est vieux et abandonné, et ne présente aucun intérêt. Le parc, avec les étangs, présente un joli coup d’œil. Nos chevaux ne sont pas trop mal. On fait popote dans une auberge près de l’église, et nous mangeons dans la salle de billard. Desaeger cuisine toujours très bien, et nous envisageons d’assez bon œil notre séjour ici.
Les capitaines Lavezzari et Bérard ont reçu la visite de leurs femmes. Ce dernier a fait en venant ici une chute de cheval qui lui a froissé l’épaule et a exigé son évacuation à l’hôpital de Saint-Omer.
    
Samedi 22 août 1914
Nous avons une partie de nos hommes logés chez monsieur Lafoscade, le fabricant de genièvre, où ils sont très bien reçus. Les dames de la maison sont très gentilles. Les officiers d’état-major et le commandant y logent également. Il existe également, au-delà de l’église sur le canal, une grande malterie, installée l’an passé par des Allemands. Nous la visitons en détail. L’aspiration et la manutention des grains se font entièrement mécaniquement. Nous apprenons ici que les Allemands sont entrés à Bruxelles.
Mon fourrier a la nuit des émotions, à cause d’un jeune couple qui couche à côté de nous. Cela lui rappelle son mariage, sa femme, et il en profite pour me raconter son idylle. Il est de Novion-Porcien, dans les Ardennes, ainsi que sa femme.
La femme d’Halbant, accompagnée de celle de Barbieux, est venue le soir. Maman l’a accompagnée jusqu’à Hazebrouck, mais n’a pas osé se risquer plus loin et pousser jusqu’à Saint-Omer. Madame Halbant, renseignée par le député Potié, n’a pas hésité à venir jusqu’ici. Elle me remet une carte où maman me dit que tout le monde va bien à Lille. J’en suis content, mais c’est un gros crève-cœur pour moi de la savoir si près et de ne pouvoir la voir. Je reçois le même jour quatre lettres de celles qui m’avaient été envoyées à Saint-Nicolas-aux-Bois.
    
Dimanche 23 août 1914
Toujours Houlle et pas beaucoup de nouvelles. Je m’arrange avec Favry pour faire l’ouvrage de bonne heure, afin que nous puissions aller à la messe. Il n’y a pas beaucoup de soldats. L’église est très petite mais assez bien décorée. En venant ici, un de nos brigadiers, Reavet de Lille, a fait une chute de cheval et a eu le poignet foulé. Le docteur Pamart ne pouvant le soigner décide de l’évacuer sur Saint-Omer.
En revenant de la messe vers midi, je soulève à cause de mon retard une rouspétance générale. J’objecte que ceux qui vont à la pêche ne s’inquiètent pas tant que cela de l’exactitude. Enfin, l’on se met à table. Pendant que nous dégustons nos frites, visite du lieutenant Lorent qui vient nous annoncer que nous levons le camp vers deux heures et demie pour une destination inconnue. Cette fois, ça y est, et nous sommes persuadés que nous embarquons pour aller en Belgique, où les affaires n’ont pas l’air très brillantes.
On déjeune dare-dare, on alerte tout le monde et, à deux heures, je me dirige vers le parc. Me rendant à la 3e pièce pour l’activer, je passe avec Fatras sur une voie de Decauville. Il glisse et je tombe sous lui. Je croyais avoir la jambe cassée ; je me dégage tant bien que mal et je suis obligé de l’abandonner un instant. Il en profite pour fuir à toute allure. Je puis enfin le rattraper et remonter en selle. Je n’ai que quelques légères contusions.
À deux heures et demie, nous quittons Houlle et nous reprenons la direction de Wizernes. Il fait une chaleur intense comme lors de l’étape Blaringhem - Houlle. Nous arrivons à Wizernes, grand pays, déjà traversé, à côté de Blendecques, sur l’Aa et où se trouvent d’immenses papeteries. Le pays est assez agréable à traverser, mais infecté des territoriaux d’infanterie. Il est sept heures du soir et la nuit commence à tomber.
Le logement a été fait tant bien que mal ; tout le monde est cantonné dans une immense ferme proche du canal. Favry a pu heureusement dégoter un lit chez le maréchal, et nous sommes assurés d’une bonne nuit. On soupe en plein air dans un bistro, grâce à un lapin que Longuet avait acheté à Houlle et que nous n’avions pu faire cuire. On se couche vers dix heures, et le réveil doit avoir lieu à quatre heures.
    
Lundi 24 août 1914
On part de Wizernes de grand matin, soi-disant pour une destination inconnue. La route paraît très longue, car on fait du trot de maquereau. Le commandant Doigneau souffre toujours des clous qu’il a attrapés à Sercus et se déplace dans une petite voiture. C’est le capitaine Mirande, faisant fonction de chef d’escadron, qui conduit la colonne. Nous sommes donc précédés d’un coupé de louage où se prélasse le commandant.
À onze heures, nous arrivons à Lillers, à onze kilomètres de Béthune. Dans le lointain on aperçoit de la route Hazebrouck, Saint-Omer, et les puits d’extraction de Noeux, Bruay, Béthune. En arrivant à Lillers, grande ville de six à sept mille habitants, nous rencontrons le 11e régiment d’artillerie qui revient de Rouen et qui quitte la ville pour aller du côté de Lens. Nous formons le parc sur la place.
Je suis heureusement logé avec Favry chez un monsieur, dont la fille est mariée à un inspecteur du travail de Lille et dont le fils (27e d’artillerie) est en Belgique, à Charleroi. Le gendre et le fils étant partis, la maison n’est pas très gaie. Le bruit court du reste, avec persistance, que l’on fait évacuer Lens et Béthune. Je pense bien alors aux cousines de Béthune, mais impossible de bouger du cantonnement. On apprend également que les Allemands ont passé la frontière à Mouscron et s’avancent vers Lille.
Ici tout le monde s’affole et demande avec angoisse si l’on doit faire ses paquets. L’adjudant, en conversation avec des civils dans un café, dit des bêtises et se fait rappeler à l’ordre par Favry au sujet de diverses critiques émises sur les officiers.
Le capitaine Lavezzari rassemble tous les sous-officiers et nous nous faisons photographier avec lui dans une petite boîte à droite sur la Grand’ Place de Lillers. Les officiers du groupe sont excessivement bien logés. Les hommes très bien reçus partout.
    
Mardi 25 août 1914
Le matin, nous voyons arriver à Lillers et inonder toutes les rues de la ville une quantité de convois automobiles, évacués de Lille et conduits par des tringlots. Il paraît que les Allemands sont à Lille et qu’on a fait partir toute la garnison pour sauver le plus de matériel possible et éviter un bombardement. Nous voyons une patrouille de chasseurs à cheval qui promènent un cheval de uhlan fait prisonnier la veille, ainsi que la carabine. Ce sont les premiers trophées de guerre.
    
Mercredi 26 août 1914
Toujours stationnement à Lillers. Achat de vin et de jambon que l’on distribue aux hommes en guise de repas froid. Il règne ici un malaise général, on sent les Allemands s’approcher.
    
Jeudi 27 août 1914
Nous sommes encore à Lillers que l’on doit quitter demain pour une destination inconnue. Les journaux n’arrivent plus. On refuse des billets de chemin de fer ; tout le monde s’affole de plus en plus. Hier, j’ai essayé de télégraphier à Lille, mais je n’ai pu, toutes les communications avec Lille étant coupées. Longuet a été plus heureux et a pu télégraphier avant-hier à Bohain.
Le soir on nous appelle subitement vers six heures ; mais des ordres contradictoires arrivent. On soupe et nous partons nous coucher avec Favry. À peine étions-nous déshabillés que l’on vient nous chercher en toute hâte : départ à neuf heures et quart vers Saint-Pol. Il commence à pleuvoir un peu. On pressent un embarquement. L’infanterie part devant nous, et nous suivons pas à pas. Nous appartenons à ce moment à une brigade commandée par le colonel d’Aboville, faisant fonction de général.
Nous marchons toute la nuit, marche triste et lugubre, car on parle de retraite générale de l’armée, et cela y ressemble terriblement ! Dans la nuit noire on avance péniblement, incertains à chaque instant si la route est libre ou non ! On traverse des villages où ne brille pas une lumière. Seules, dans le lointain, brillent les lampes électriques des puits de mines. Vers le matin cependant, les maisons des mineurs s’éveillent et, de temps en temps, une porte s’ouvre, une lampe est dirigée sur nous, on regarde qui passe, puis… plus rien. Éblouis, nous continuons notre route. Nous croisons en cours de route l’auto du général Marcot commandant la 81e division territoriale.
Aux trois quarts de la route, nous sommes rejoints par des chasseurs à cheval qui devaient nous servir d’escorte, mais se sont trompés. Heureusement, nous ne rencontrons pas de uhlans. Les arbres, ombres gigantesques, défilent toujours sur le bord de la route. Enfin l’aube paraît et, vers trois heures du matin, nous arrivons à Saint-Pol. Il a bruiné toute la nuit et il fait froid. On forme le parc sur la Grand’ Place qui vient d’être évacuée par un convoi d’automobiles chargées d’essence (train des équipages). Dans Saint-Pol, petite ville d’aspect bien ordinaire et bien calme, défilent sans interruption des trains régimentaires et des voitures de réquisition. Nous attendons toujours des ordres ; finalement, on nous avise que nous n’embarquerons qu’à onze heures cinquante du soir.
On nous avait dit que nous quittions Lillers pour laisser nos cantonnements aux troupes actives, mais je crois que la vérité est tout autre. Le cantonnement est fait à Ramecourt, dans une ferme à deux kilomètres de Saint-Pol. Comme toujours, la 44e est la plus mal servie, les officiers ne disent rien. Les hommes, fatigués, refusent pour la plupart de s’y rendre et s’arrangent pour loger en ville. Le maire de Saint-Pol et le sous-préfet se sont trottés, abandonnant toute l’administration de la ville. La tenue de la ville est pourtant bien digne : les gens sont moins affolés qu’à Lille.
À huit heures du soir, on vient atteler et nous nous dirigeons vers la gare. Il fait assez beau, mais frisquet. L’embarquement se fait à quai et sera vite terminé, malgré les wagons à traverses qui sont très incommodes. Les chevaux embarquent avec des passerelles. Enfin, à onze heures, tout est terminé. Avant le départ, nous arrivons à faire donner aux hommes un peu de vin chaud, mais c’est avec beaucoup de difficultés.
À onze heures, coup de trompette, et l’on quitte Saint-Pol. On passe à Abbeville pour arriver au château Saint-Riquier. Il fait grand jour. Nous croisons là Picavet, qui est évacué et s’en va à Lisieux. Nous avons eu un cheval qui s’est étranglé dans la nuit et que nous avons dû balancer en route (deuxième).
    
Vendredi 28 août 1914
On vient débarquer à Pont-Rémy, où nous arrivons vers onze heures, après de multiples pérégrinations et arrêts dans tous les sens. La locomotive n’arrivait pas à traîner notre train. Les 45e et 46e batteries, bien qu’ayant embarqué après nous, arrivent presque tout de suite pendant que nous débarquons. Il fait une chaleur torride et c’est sous un soleil de plomb que nous nous dirigeons vers Le Mesge.
Ce charmant pays compte en tout deux cents habitants, et il y a déjà deux batteries d’artillerie du 11e. On ne trouve plus ni pain, ni vin, ni cidre. Les officiers installent leur mess dans l’unique café du patelin. Grâce à Gobert, nous avons une popote dans une petite ferme, et l’adjudant m’offre une place dans son lit. Je ne serai pas dans les plus malheureux. Distribution de singe et de pain en avance, les vivres du train régimentaire n’ayant pu nous rejoindre.
    
Samedi 29 août 1914
Départ du Mesge à sept heures et demie du matin. Nous nous dirigeons tranquillement vers Ferrières, où nous devons cantonner. Mais nous recevons alors un ordre de la division nous enjoignant d’avancer immédiatement sans attendre notre infanterie. Amiens est à une dizaine de kilomètres. Nous prenons le grand trot et nous n’arrêtons qu’à l’entrée d’Amiens. Nous sommes à ce moment sous les ordres du lieutenant-colonel d’artillerie, le colonel Ballau, d’un état-major. On entend une violente canonnade dans la direction Péronne - Villers-Bretonneux.
À l’entrée d’Amiens, nous quittons les batteries, et le personnel de reconnaissance part avec les capitaines dans la direction de la route de Doullens où l’ennemi est signalé. Nous traversons tout Amiens au grand trot et arrivons sur la crête en haut de la route de Doullens. La reconnaissance terminée, nous allons chercher les batteries qui viennent prendre position.
Nous avons là comme infanterie des Marocains du général d’Amade. Presque tous noirs, habillés en kaki, avec des paquetages extraordinaires, ce sont des soldats de première classe.
Figés dans des tranchées qu’ils ont rapidement construites, ils inspectent l’horizon et rien ne peut les en distraire. À la demande du commandant, ils abattent quelques arbres pour dissimuler nos pièces et nous permettre d’observer. Véritables singes, ils grimpent aux arbres, les scient et les abattent en quelques minutes. Ils sont excessivement soumis et très disciplinés envers leurs officiers. Très durs pour eux-mêmes, ils passent les nuits de garde sans paille avec une simple couverture et un capuchon. Malheureusement, ils sont un peu trop téméraires, et il ne doit plus en rester beaucoup aujourd’hui.
On s’inquiète de rassembler des vivres car notre train régimentaire n’arrivera pas aujourd’hui. Avec assez de peine, on trouve du pain, des sardines et du saucisson pour le soir. Ce sera toujours mieux que rien. Vers cinq heures et demie, rien n’étant signalé, on raccroche les avant-trains. Nous apprenons alors que notre batterie passe sous le commandement du capitaine Gillet, du 11e d’artillerie, faisant fonction de chef d’escadron, et qui ne dispose plus que de deux batteries. C’est un professeur de Saint-Cyr, un gaillard décidé et qui nous mène énergiquement.
Nous traversons Amiens au grand trot au milieu d’un délire croissant et de l’enthousiasme de toute la ville. Les Amiénois se plaignant de ne pas avoir d’artillerie pour protéger la ville, aussi ils ne savent que faire pour exprimer leur joie. On nous tend des fleurs, du vin, des cigares. Sur la Grand’ Place, le capitaine Lavezzari est applaudi. La circulation devient difficile, tout est noir de monde.
Nous arrivons enfin à Amiens Sud et, immédiatement, nous bivouaquons en plein champ. Il est huit heures du soir. On dételle, mais on ne dégarnit pas ; les chevaux sont mis à la corde, on forme le parc et l’on donne l’avoine. On mange ce qu’on a et, vers dix heures, tout le monde dort à la belle étoile sur quelques bottes d’avoine ramassées aux environs. À quatre heures, réveil ; c’est à peine s’il fait assez clair pour garnir les chevaux.
    
Dimanche 30 août 1914
On ne peut faire de café, les feux étant interdits. On remonte à cheval et, vers cinq heures, on prend la direction de Saint-Leu. En sortant de Saint-Leu, le capitaine Lavezzari s’aperçoit qu’il a perdu sa croix. Nous nous dirigeons vers Dary où nous nous mettons en batterie. Depuis le matin on entend le canon sans interruption. On aperçoit dans la vallée qui s’étend à nos pieds les éclatements de leurs obus à mille cinq cents - deux mille mètres. On entend aussi les mitrailleuses du général d’Amade crépiter sans arrêt. Vers neuf heures, on nous fait déplacer.
Nous revenons prendre la route de Rouen, et nous partons occuper une nouvelle position de batterie. Pendant que je ramène les avant-trains, des territoriaux affolés nous prennent pour des Allemands et veulent tirer sur nous. Grâce à la présence d’esprit d’un éclaireur, l’accident est évité. Un aéroplane nous survole ; c’est un anglais, mais il y aussi un allemand qui est excessivement haut.
Le matin, nous sommes passés près d’un endroit où avaient été carbonisés deux aviateurs anglais. Il ne reste plus qu’un tas de cendres et un drapeau tricolore cravaté de deuil. Dans le lointain, une épaisse fumée noire se dégage au-dessus d’Amiens. On apprend que c’est le hangar d’essence de l’aviation auquel on a mis le feu. Soudain, vers cinq heures, ordre arrive de se replier rapidement. C’est la retraite qui commence. Le canon se tait du côté de Péronne.
Nous reprenons au grand trot la route de Rouen et filons sur Conty. En y arrivant, nous rencontrons les parcs de corps d’armée avec d’immenses sections de munitions ; et chose plus triste, nous croisons sur la route de longs convois d’émigrés de l’Aisne, de la Somme, qui fuient devant les Allemands. De grandes voitures de culture, remplies de femmes et d’enfants et conduites par des vieillards.
Sur la route, nous trouvons également de nos territoriaux qui traînent un peu partout et abandonnent sacs, outils, cartouches… la vraie débâcle. Nous ne faisons que traverser Conty et nous arrivons enfin à Contre à la nuit tombante. Nous ignorons ce que sont devenues les 45e et 46e restées avec le commandant Doigneau. Contre est un petit patelin déjà envahi par la troupe et où l’on ne trouve rien.
Nous venons former le parc dans une immense pâture, au bord d’un marais, dans une espèce de cirque limité de toutes parts par des bois et des hautes collines. On allume des feux, mais on se demande ce que l’on va manger. Depuis trois jours, on n’a pas été ravitaillés. On ouvre les avant-trains, on y prend un peu de singe, des biscuits, un peu de café, et l’on se serre le ventre en attendant demain. On bivouaque en plein air en attendant les événements. Les officiers, comme nous, soupent d’une boîte de singe et se partagent à trois un morceau de pain gros comme les deux poings. Il fait humide et froid.
On se décide à une corvée de paille dans les champs suivants et de bois pour entretenir le feu. Les officiers se couchent derrière nous. À grand’ peine, on obtient dans le pays une bouteille de vin ; il n’y a plus rien.
    
Lundi 31 août 1914
À trois heures et demie on entend le remue-ménage du réveil. Un officier du 11e vient nous commander d’atteler. On quitte Contre de bonne heure, car à cinq heures on doit être à la sortie. La batterie suit celles du 11e. Au sortir du pays, on effectue une mise en batterie en vue de protéger le 1er groupe qui s’en va contre de l’artillerie qui pourrait occuper les crêtes avoisinantes. Rien n’apparaît.
Je vois passer là Massot, mon ancien brigadier fourrier qui est fourrier à la 43e batterie, et Funck, ex-brigadier fourrier de la 8e, Jacquemin, ancien chef à la batterie 4 bis du Camp de Mailly, redevenu maréchal des logis, et Desmarets, ancien brigadier trésorier. Nous prenons la queue de la colonne. Quelques instants après, nous quittons le commandement du capitaine Gillet et revenons sous les ordres du commandant Doigneau.
On apprend de tristes nouvelles : les Allemands occupent Cambrai, Arras, Saint-Quentin, Amiens, et marchent sur Paris à toute allure. Tous se demandent pourquoi nous battons en retraite et pourquoi nous n’allons pas de l’avant. Nous avons des canons, des munitions, nous n’avons pas encore tiré et nous reculons toujours. Nous nous dirigeons vers Abancourt, mais nous sommes obligés de suivre les régiments d’infanterie. Quelle marche triste et lente. Nous arrivons au cantonnement vers dix heures du soir, car les fantassins nous coupent à tout instant. Les routes sont encombrées de leurs trains régimentaires. On fait cinq cents mètres, on arrête cinq minutes, et l’on repart ; et toujours ainsi.
Dans Abancourt, un capitaine d’infanterie met son revolver sous le nez d’un conducteur en lui intimant l’ordre de s’arrêter pour laisser passer sa voiture. Cela montre bien quel était le désarroi de cette infanterie ! Enfin, quand le parc est formé, on se prépare à manger. On allume des feux pour faire du café. Je distribue vingt-cinq livres de beurre, que j’ai pu heureusement acheter en venant, des sardines, et l’on fait le complément du repas avec du singe. Notre train régimentaire nous a enfin rejoints et nous apporte… du fromage.
Dans la nuit, pendant que, vannés, nous dormons sur la paille, une alerte se produit. Coen crie en sursaut : « un bourdon ! » Vite chacun se lève croyant qu’un cheval détaché va venir le piétiner. Il n’en est rien, heureusement, et l’on se recouche calmés. Dans la bataille, j’ai perdu ma chaussure et mon képi. Je suis obligé d’allumer un falot pour partir à leur recherche. Quatre heures et demie, réveil ; on se débarbouille tant bien que mal et on attelle.
    
Mardi 1er septembre 1914
Impossible de trouver dans le pays la moindre goutte de café, tout a été pillé par les fantassins. Il faudra encore partir à jeun. Nous croisons un train régimentaire de Marocains. Les arabas, petites voitures légères attelées d’un mulet et conduites par de vieux Marocains. On entasse là-dessus les sacs et tout le bazar des gourbis. Nous quittons donc Abancourt et venons prendre place derrière notre infanterie que nous ne quitterons pas de sitôt.
Le défilé, comme hier, est triste, pénible, interminable. Ces territoriaux, mal entraînés, sous ce soleil de plomb, à moitié ivres, tombent tout le long de la route. Ils abandonnent paquetages, fusils, cartouchières.
C’est honteux. On en trouve éparpillés tout le long du chemin, dans tous les estaminets que l’on rencontre à gauche et à droite de la route. C’est bien le spectacle de la retraite, ou plutôt de la vraie débâcle. Le 12e territorial se signale surtout par sa mauvaise tenue. En cours de route nous nous mettons en position de rassemblement dans le champ près de Gaillefontaine.
Nous y faisons la soupe en plein air. Je peux heureusement distribuer des légumes achetés en cours de route, et un champ de pommes de terre, voisin de notre bivouac, est largement mis à contribution. J’apprends alors avec étonnement que le capitaine, par l’intermédiaire du lieutenant Devauchelle, a donné l’ordre de manger les vivres de réserve, sans m’en prévenir. Je vais me plaindre assez vivement auprès du capitaine Lavezzari et lui propose de rendre mes galons. Le métier de chef dans les conditions actuelles est éreintant ; il faut prévoir et songer à tout : nourriture, habillement, cantonnement, etc. Je fais surtout valoir qu’on ne sait pas quand on pourra nous ravitailler à nouveau. En conséquence, on aurait très bien pu s’arranger de la soupe aux légumes. Enfin, tout s’arrange. Le capitaine décide que, dorénavant, je serai seul à donner les ordres pour l’ordinaire et les distributions.
Il fait une chaleur torride et l’on souffre un peu de la soif. Nous sommes en pleins champs, impossible d’entrer dans le pays, et nos bidons sont vides. Vers six heures du soir, l’ordre arrive de se rendre pour cantonner à Gaillefontaine (à douze kilomètres environ). L’infanterie n’avance pas, et nous arrivons au cantonnement vers dix heures du soir. On nous fait former le parc dans une prairie où se lève déjà un brouillard épais. Il n’y a évidemment pas de cantonnement (sauf pour les officiers), l’infanterie ayant envahi le pays et occupant tout. Pas de paille non plus ; le bivouac ne s’annonce pas très agréable.
On se décide, après bien des hésitations, à allumer des feux de bivouac et on décide de faire la cuisine par pièce à partir de cette date. La popote des sous-officiers, devant les difficultés, est dissoute, et nous mangeons chacun dans nos pièces. Je rejoins donc la 2e pièce avec Coen, Coulon et Boittiaux. Dès que la flamme a jailli et qu’un peu de chaleur se fait sentir, on se sent ragaillardis.
Pendant que le souper se prépare, nous décidons d’aller à un kilomètre de là, dans les champs, chercher de la paille pour préparer le lit. Les habitants rouspétant et nous menaçant de coups de revolvers, nous sommes obligés de revenir par les pâtures en franchissant les clôtures de ronces. Je reviens avec quatre bottes, mais je meurs sous la charge, car j’ai conservé mon manteau. C’est de la paille d’avoine ; nous nous empressons de préparer le plumard au pied de la haie. Nous sommes favorisés par un clair de lune magnifique. On mange, on écoute quelques chansons, puis nous nous couchons. Nous n’avons pas reçu d’ordres pour demain ; il y a donc tout lieu de croire que nous restons ici.
    
Mercredi 2 septembre 1914
On séjourne à Gaillefontaine. J’en profite pour faire la lessive car je n’ai plus de linge propre. Je lave deux chemises, mes serviettes, mes mouchoirs. Comme il fait un radieux soleil, j’installe le tout sur la prairie et c’est rapidement sec. Nous attendons toujours des nouvelles, mais rien ne vient. On se demande où en sont les événements. Le soir après le souper, on se réunit autour du feu de bivouac, pendant que l’un d’entre nous chante et que le café chauffe. La scène est digne d’un Detaille ou d’un Ruffet. Nous sommes seize environ autour du feu, assis sur les bottes de foin. Les chevaux et les pièces sont derrière nous ; il fait clair de lune, pas de vent ; les flammes s’élèvent joyeuses.

Jeudi 3 septembre 1914
La retraite se poursuit, en bon ordre pour l’artillerie, en pagaille pour l’infanterie. Nous quittons donc Gaillefontaine, rempli encore de territoriaux à moitié ivres. Hier, dans une maison, ne pouvant tout boire, ils ont défoncé les tonneaux dans la cave. Dans une autre maison, ils ont voulu violer leur hôtesse.
Triste chose, les gens préfèreraient presque les Allemands et on les comprend à moitié devant ces spectacles. On apprend ici que les Allemands sont entrés à Amiens derrière nous. Des territoriaux ayant manqué d’être pris par les uhlans ont tout abandonné pour se sauver encore plus vite. On apprend également qu’à Cambrai, beaucoup de fantassins ont été tués par des automitrailleuses arrivées subitement dans Cambrai, et contre lesquelles ils n’ont rien pu faire.
Nous nous dirigeons vers Bosc-Bordel où nous cantonnons dans une ferme, après avoir fait une grand’ halte de deux heures et demie. Nous arrivons à trois heures. Il ne reste presque rien dans le pays, d’où vient de partir un bataillon de douaniers. On n’y trouve même plus à boire. L’eau n’étant pas bonne, il faut prier et supplier dans les maisons pour obtenir un peu de cidre.
    
Vendredi 4 septembre 1914
Nous quittons Bosc-Bordel à cinq heures du matin et filons vers Ernemont où nous arrivons à onze heures. Nous cantonnons encore dans une grande ferme d’où l’on est obligés d’expulser de temps en temps les fantassins qui nous inondent. J’arrive ainsi à retrouver Pellé, sergent fourrier au 16e territorial, et que je voulais mettre à la porte de la ferme. Nous blaguons un moment ensemble ; il est sans nouvelles de Lille. Nous nous promettons de nous revoir aussi souvent que possible et je le laisse chercher de la paille pour ses fantassins.
    
Samedi 5 septembre 1914
Nous quittons Ernemont et prenons la route d’Auzouville-sur-Ry (Seine Inférieure). Nous sommes en effet dans la Seine Inférieure depuis Gaillefontaine. Nous avons donc, depuis la mobilisation, traversé l’Aisne, le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme ; c’est notre cinquième département. Pour atteindre Auzouville, nous traversons Ry, centre assez important. C’est jour de marché, et nous en profitons pour nous ravitailler un peu. On est heureux de pouvoir acheter un peu de pain blanc et de la charcuterie, car, chose extraordinaire, la ville n’a pas été trop pillée.
Le docteur Pamart se signale encore par son égoïsme et son manque d’éducation vis-à-vis de la dame d’un café où il est entré avec le vétérinaire. Resté en arrière avec le lieutenant Doat et mon fourgon pour ravitailler un peu les officiers, nous rejoignons ensuite la colonne. Le pays est accidenté, les chemins étroits et à pic. Par contre, on rencontre beaucoup d’arbres et de verdure, c’est très joli.
Nous arrivons à Auzouville dans l’après-midi, et le cantonnement s’établit dans une grande ferme où se trouve un château en ruines. Le bureau s’installe dans la maison d’habitation, nous couchons dans un grenier à foin, et le fermier nous donne de la paille et du cidre, mais quel vinaigre !
    
Dimanche 6 septembre 1914
On reste à Auzouville-sur-Ry. J’en profite pour aller à Rouen faire quelques achats pour l’ordinaire. C’est une très jolie ville avec des monuments très intéressants et beaucoup de vieux logis normands. Je vois en passant la tour de la Grosse Horloge, la cathédrale, la statue de Jeanne d’Arc, de Napoléon. Je prends aussi quelques instants pour aller jeter un coup d’œil sur les quais.
C’est déjà envahi d’Anglais. On y débarque des vivres, du matériel, etc. Le soir, retour à Auzouville en passant par Darnétal. J’ai rencontré aussi un soldat belge blessé, en traitement ici, et qui me dit avoir vu à Liège et à Namur des choses terribles.
    
Lundi 7 septembre 1914
Stationnement à Auzouville.
    
Mardi 8 septembre 1914
Pour distraire un peu notre inaction, le groupe fait un exercice de manœuvre combiné avec l’infanterie. Départ à six heures d’Auzouville, retour à onze heures. On ne sait toujours rien des événements, sinon qu’une grande bataille est engagée sur la Marne et que ça va à peu près.
    
Mercredi 9 septembre 1914
Départ d’Auzouville dans la direction de Perruel. Nous traversons Les Hogues. C’est un petit village du département de l’Eure. Nous venons nous placer derrière la forêt de Lyons pour être inspectés par le général d’Amade, qui prend le commandement du groupe des divisions territoriales. L’inspection terminée, à son entière satisfaction, nous défilons au trot, puis nous faisons la grand’ halte sur place. À cinq heures et demie, nous venons cantonner à Perruel, petit village situé au bord d’une riante vallée, la vallée de l’Audel. Il est regrettable que nous ayons du mauvais temps et de la pluie.
    
Jeudi 10 septembre 1914
Stationnement à Perruel. Nous sommes logés dans une immense ferme. Le parc est dans une pâture avoisinante. Coen en profite pour barboter une superbe marmite à trois pattes en fonte qui nous rendra de grands services sur les routes. Détail assez pittoresque, nous couchons dans une étable à vaches et, en face de nous, comme voisin de chambrée, nous avons un jeune taureau qui nous regarde tout épaté.
Épatés aussi sont les Parisiens qui ne peuvent concevoir de dormir en sécurité à côté de lui. Beaucoup déguerpissent pour aller coucher ailleurs. On profite du stationnement ici pour rajouter à nos pièces des boucliers supérieurs, fixés sur les boucliers de la pièce.
    
Vendredi 11 septembre 1914
Le groupe quitte Perruel, se dirigeant vers La Feuillie (Seine Inférieure) où nous logeons chez une brave femme, dont le mari est territorial. Elle pousse l’amabilité jusqu’à nous donner un canard. Nous en achetons un second et nous soupons le soir de deux délicieux canards aux navets. Il existait une chambre pour le médecin. Mais comme il ne la trouve pas assez confortable, nous en profitons Favry et moi. Cela nous semble diablement bon de nous déshabiller et de nous coucher dans des draps. Il y a bien longtemps que pareille chose ne nous est pas arrivée. Il a plu toute la journée et on est tout mouillés.
    
Samedi 12 septembre 1914
Après La Feuillie, voici Gournay, où nous arrivons vers dix heures sous une pluie battante que nous recevons depuis le matin. Nous formons le parc à Gournay Sud, dans une pâture, et nous cherchons un cantonnement. Bien que nous soyons en ville, nous ne pouvons rien trouver et nous finissons par échouer à la grande fromagerie Paumelle. On y est très bien reçus. On arrive à caser tous les chevaux. C’est une grande et confortable installation que nous visitons en détail.
On me propose un lit d’employé, mais comme je ne veux pas abandonner Favry, nous couchons à deux dans un lit-cage de quatre-vingts centimètres. J’ai manqué plusieurs fois de regagner le plancher, mais nous avons tout de même à peu près bien dormi. Nous avons pu acheter un tonneau de vin et, le soir, nous avons fait du vin chaud. Presque toute la batterie s’est réunie dans le réfectoire des ouvriers et chacun a poussé sa petite chanson. La maison Paumelle a fait mettre à notre disposition une pièce de cidre.
    
Dimanche 13 septembre 1914
Nous arrivons à Choqueux, petit patelin de rien du tout. Nous logeons dans une maison abandonnée, mais où nous sommes délicieusement bien. On a presque la sensation d’être chez soi. Dans une grande cheminée de l’ancien temps, sur un bon feu de bois, la marmite de Coen chantonne avec une soupe de légumes très appétissante. Dans une pièce voisine, un lit de paille bien épais nous attend. Nous en profitons, avec Favry, pour mettre notre comptabilité à jour. Elle en a grand besoin.
    
Lundi 14 septembre 1914
En route ! Direction de Cordy, que nous retraversons, mais moins rapidement que l’autre jour. Suivant ordre du général d’Amade, le 2e groupe vient loger à Thoix (Somme).
Nous sommes cantonnés dans une grande ferme occupée par des Belges, et dont les fils sont aussi partis à la guerre. Coen, étant de garde, arrive à se mettre assez bien avec la fille de la maison. Nous y trouverons notre avantage, c’est-à-dire des lits pour tous les gradés de la 2e pièce, une cuisine mise à notre disposition, et enfin la table et toute la vaisselle. On nous vend du cidre et, comme le pays est assez bien ravitaillé en vivres et boissons, nous nous y trouvons heureux.
    
Mardi 15 septembre 1914
Stationnement à Thoix (Somme). Je vais visiter l’église, petite mais propre, et où il y a quelques vitraux intéressants. Il existe également une très grande propriété, abandonnée par un propriétaire soi-disant allemand, et dont les étangs invitent à la pêche. On y prend des quantités formidables de poisson ; notamment des carpes de dimensions inusitées et qui doivent avoir au moins quatre-vingts ans. Une garenne où pullulent lapins et lièvres attire les chasseurs et, le soir, les marmites de campement sont bien garnies.
    
Mercredi 16 septembre 1914
On quitte Thoix et on vient cantonner à Plachy-Buyon, canton de Conty. Nous logeons dans une maison abandonnée, à côté d’un bistro, et nous sommes assez bien installés ; malheureusement, il pleut, et le parc est tout à l’extrémité du pays. La batterie est logée dans la fabrique de bâches Cauvin-Yvose, dont une partie vient d’être incendiée. Je visite cette usine, actionnée par des turbines sur la rivière et qui paraît être très bien installée. Malheureusement, il n’y a là qu’un matériel préhistorique. Le voisinage de la rivière nous donne une eau épatante pour les chevaux. Ne serait-ce ces allées et venues entre le parc et le cantonnement qui nous éreintent, on ne serait pas trop mal. Notre propriétaire est assez gentil et, le soir, nous donne (avec Favry) un plumard dans sa maison.
    
Jeudi 17 septembre 1914
Départ de Plachy-Buyon. Nous traversons Amiens sous une pluie battante. Il vient d’être évacué par les Allemands et nous y sommes encore assez bien reçus. Il y a encore quelques personnes qui nous apportent du vin, des œufs, de la bière, du chocolat, des cigares, etc. Nous voyons en passant les points que nous avons fait sauter, ainsi que d’autres, démolis par les Allemands dans leur retraite.
Les Allemands ont quitté Amiens en grande hâte, sans tambour ni trompette, à la suite d’une dépêche reçue à la Kommandantur pendant le déjeuner de ces messieurs. C’était probablement l’annonce de la victoire de la Marne. Nous arrivons à Piergot pour cantonner. Il pleut à torrents. Nous finissons par trouver une masure abandonnée où nous pouvons nous installer, et il y a de la paille pour se coucher.
C’est dans ce village que nous avons eu le spectacle inoubliable du défilé de nos territoriaux. La plupart étant de la région avaient rencontré leurs femmes à Amiens et celles-ci les accompagnaient depuis le matin. Dans la boue, sous la pluie, bras dessus bras dessous (la plupart étaient ivres et les femmes portaient les fusils), le tout formait un tableau extraordinaire. Le 12e territorial se distinguait entre tous les autres. Aussi le soir, dans les bistros de Piergot, il y eut des discussions, des batailles, etc.
    
Vendredi 18 septembre 1914
Nous venons loger à Contay (Somme) avec le 1er groupe (lieutenant-colonel Mayer). Nous sommes répartis dans des fermes, occupées l’avant-veille par des Bavarois qui, cependant, n’ont pas causé trop de dégâts. Nos hôtes sont des réformés protestants très gentils, qui nous accueillent assez bien et nous offrent ce qu’il leur reste. Je trouve un lit avec Favry chez des personnes où un officier n’est pas venu coucher.
C’est à Contay que l’on remet officiellement au lieutenant-colonel Mayer la croix d’Officier de la Légion d’honneur. Tous les officiers et quelques gradés ont été rassemblés à ce sujet devant la mairie.
Le capitaine Lavezzari, se ressouvenant de l’affaire de Lillers, refuse de serrer la main du colonel, malgré les instances du commandant Doigneau et de tous les autres officiers. Un incident très pénible s’en est suivi et une sourde hostilité commence à naître entre les deux hommes.
    
Samedi 19 septembre 1914
On quitte Contay, se dirigeant vers Molliens-au-Bois, pays voisin de Piergot où nous avons logé l’avant-veille. C’est un tout petit pays assez pauvre. Nous nous installons avec le bureau dans une maison abandonnée. Une bonne vieille nous offre sa maison pour faire la cuisine. C’est d’une malpropreté repoussante, mais Coen nettoie le tout et, finalement, c’est présentable. Coulon est malade. Grâce à Favry, nous avons pu avoir des lits chez un ancien instituteur. Le parc est installé dans les dépendances du château, où loge l’infanterie. Peu de nouvelles de la guerre, sinon que nos armées progressent.
    
Dimanche 20 septembre 1914
Stationnement à Molliens-au-Bois. Un groupe formé de presque tous les sous-officiers assiste à la messe de dix heures et, le soir, au salut chanté par des hommes de la 45e. Le soir, comme le matin, l’église est remplie d’artilleurs. On y voit aussi bon nombre d’officiers, car le curé, très gentil, a mis sa maison à leur disposition pour y installer le mess.
    
Lundi 21 septembre 1914
Stationnement à Molliens.
    
Mardi 22 septembre 1914
Stationnement à Molliens. Nous partons en exercice de mouvement au-dessus de Molliens, direction Piergot. À deux heures, nous revenons à une position de rassemblement. Tout à coup, sur un ordre d’alerte, toute la division se tient prête à partir. On doit démarrer à quatre heures. On revient rapidement à Molliens chercher ce que nous y avons laissé, et on part à quatre heures après avoir distribué de la viande, du sucre, du café et du pain pour vingt-quatre heures. À dix heures du soir, nous arrivons enfin à Beauquesne (Somme). Tant bien que mal on trouve le cantonnement préparé par les fourriers partis à l’avance.
C’est en faisant cette route que nous croisons une auto de la Croix-Rouge sur la route de Doullens ; cette auto ayant été signalée après comme contenant des espions. Nous sommes logés chez une vieille avare, riche de soixante-quinze mille ou quatre-vingt mille francs, mais qui fait cependant d’énormes difficultés pour nous donner du bois. Elle va même jusqu’à nous vendre quelques bouteilles de cidre. Comme elle ne dispose que d’un lit, nous nous installons dans la grange. Il y a suffisamment de paille et nous y sommes très bien.
    
Mercredi 23 septembre 1914
Réveil à quatre heures. Nous comptions partir, mais l’on vient nous donner contrordre et on nous renvoie coucher. Nous stationnerons à Beauquesne ce jour-là.
    
Jeudi 24 septembre 1914
On quitte Beauquesne vers quatre heures du matin et nous nous dirigeons sur Doullens que nous laissons à gauche. Nous arrivons enfin au Souich (Pas-de-Calais). Nous commençons à retrouver notre infanterie, disséminée un peu dans tous les coins. Nous avons donc quitté la Somme et nous voici revenus dans le Pas-de-Calais. On entend un peu le canon au loin. Je crois que nous nous rapprochons du bal. Nous sommes logés dans une petite ferme, chez un marchand d’œufs, où le bureau est installé. Nous couchons avec Favry dans un lit, mais nous estimons que c’est peut-être la dernière fois avant longtemps.
    
Vendredi 25 septembre 1914
Nous quittons Le Souich et nous nous dirigeons vers Beaumetz-les-Loges.
À huit kilomètres d’Arras, on entend le canon sans interruption dans la direction de Bapaume et Cambrai. Nous sommes batterie d’avant-garde et encadrés dans deux bataillons d’infanterie, sous les ordres du général de Givèse. Nous marchons de cinq heures du matin à deux heures du soir et, là, on nous fait prendre jusqu’à quatre heures une position de rassemblement. Le reste du groupe est en arrière, avec la division.
Deux avions nous survolent pendant la route : un allemand, type Albatros, un français, type Farman. L’allemand, à l’arrivée de ce dernier, s’enfuit à tire d’ailes. Nous apprenons que les Allemands sont partis hier et qu’il y a encore des patrouilles de cavalerie dans les bois.
Le canon que l’on entend si violemment provient, nous dit-on, du général de Castelnau, avec le 20e corps. Après la journée, il a fait quarante kilomètres la nuit et, arrivant au petit jour, a repéré les positions allemandes par les feux de bivouac, ouvert le feu et provoqué la déroute. Il y a également la division de cavalerie du général Beaudemoulin, ancien directeur de la maison militaire. Vers six heures, nous cherchons à faire boire nos chevaux, et nous nous dirigeons vers Boisleux-Saint-Marc, où nous arrivons vers sept heures.
On cherche un parc, et le campement est installé de suite dans une prairie. Grâce à une boulangère, dont nous réquisitionnons la voiture de pain frais, nous pouvons manger un morceau avec du singe de conserve. Dix heures, le groupe arrive. Il était en formation de parc à cinq kilomètres et attendait les ordres qui n’arrivaient pas. On couche dans la paille d’une grange. Les officiers trouvent à manger et à se loger avec beaucoup de difficultés. À minuit, nous sommes réveillés par le train régimentaire qui n’a pas à manger.
    
Samedi 26 septembre 1914
À quatre heures, réveil. Il fait beau et la journée s’annonce bien. On fait de suite le café et, après quelques hésitations, on fait cuire la viande du jour. Quelques pièces font également le bouillon ; une bonne assiette chaude nous remet d’aplomb. On nous assure que Cambrai est évacué par les Allemands. On réentend cependant violemment le canon. À six heures, nous nous dirigeons vers Boyelles et Saint-Léger. La 44e est en queue. À dix heures, nous prenons une position de rassemblement à la sortie de Saint-Léger. La 45e prend une position de batterie.
Allocution pleine de saveur et de sympathie du colonel Mayer sur la conduite des voitures et la place des gradés dans la colonne. Hier, il avait eu à ce sujet une violente altercation avec le capitaine Lavezzari. Aujourd’hui, il se rattrape en nous flattant un peu. Pendant ce temps, on entend dans Saint-Léger un bruit infernal : il s’agit de la distribution d’un veau annoncée tout simplement au son de vieilles casseroles. Le colonel Mayer nous dit que l’heure est proche de l’entrée en action : « Monsieur Weiss et moi avons vu des uhlans ! » On va enfin voir des Boches, depuis que nous cherchons après, on pousse un cri de satisfaction. Nous partons ensuite par Ervillers, Mory, jusqu’à l’entrée de Vaulx-Vraucourt.
Le commandant Doigneau est parti en avant et doit nous attendre à la mairie. À trois heures cinquante, l’ordre arrive de partir le rejoindre, c’est son agent de liaison, Carbonneau, qui doit nous guider. Nous nous engageons dans les rues du village, les deux capitaines avec les reconnaissances en tête, mais immédiatement nous sommes salués. Les shrapnells éclatent sur le village et les balles sifflent de tous les côtés. À côté de la mairie, nous voyons trois dragons allemands prisonniers.
Nous apercevons aussi quelques fantassins blessés, dont un, la figure rouge de sang et qui nous donne triste impression. Les batteries arrêtées le long des maisons, nous essayons avec le commandant de rejoindre le général de Givèse qui est à la sortie du village. Nous voyons un autre fantassin qui vient d’être tué. L’ordre est enfin donné de venir nous mettre en batterie à côté de la 45e.
À cinq heures, la 44e batterie ouvre le feu, bientôt suivie de la 46e. Nous tirons sur une batterie ennemie signalée par ses lueurs à la lisière des bois, où on aperçoit également des fantassins. Le combat dure jusqu’au soir. La brigade du général de Givèse s’est déployée et progresse un peu. Quand vient le soir, elle a quatre tués et quatre-vingt-douze blessés. Nous occupons Vraucourt, qui a été bombardé dans la journée.
Le soir, on voit au loin dans la nuit de vastes lueurs indiquant des incendies, villages ou meules qui brûlent ; c’est d’un effet sinistre. On établit le parc dans une grande pâture, voisine de la brasserie, et nous venons cantonner dans une immense bergerie où sont les trois batteries. Pour inaugurer le baptême de nos canons et le baptême du feu, le commandant offre aux pointeurs et chefs de pièce le malaga d’honneur. En circulant le soir dans les rues, on croise les blessés d’infanterie qui sont ramenés dans des petites voiturettes, et la chose est bien triste. On les entend se plaindre et gémir. L’ambulance est dans la grande brasserie. Dans la nuit, les ordres arrivent. Le ravitaillement nous rejoint également et, de bonne heure, on procède à la distribution de viande.
    
Dimanche 27 septembre 1914
La division est trop avancée, paraît-il. Aussi des ordres sont arrivés cette nuit venant du général Joffre et nous ordonnant de nous replier. Le 20e corps déborde de la ligne Bapaume - Marquion et nous sommes trop avancés. Réveil à trois heures. La retraite s’effectue en bon ordre en pressant tout le monde, car l’endroit n’a pas l’air très sûr et nous pourrions très bien être coupés. Les trains régimentaires partent les premiers, puis les échelons, et enfin les batteries.
On traverse Mory et l’on s’arrête à la sortie d’Ervillers. Le lieutenant Lacombe ramasse dans Ervillers tous les vieux chiffons qu’il peut trouver pour nettoyer ses pièces. L’après-midi se passe en une position de rassemblement. La 45e forme arrière-garde et est en batterie avec un soutien d’infanterie, au cas où les Allemands nous poursuivraient. Vers le soir, nous venons loger à Bucquoy.
Dans la soirée, quand le parc est formé et le campement installé, on sort un peu dans les rues et nous voyons défiler les régiments de cavalerie du général Beaudemoulin, les batteries volantes du 13e d’artillerie, avec leur canon court ; défilent également le 1er cuirassiers qui a fait la Belgique et la Marne et a très peu de pertes ; par contre, ils n’ont pas eu le temps de changer de linge. Toute cette cavalerie remonte vers Arras. Le 1er groupe passe également et s’en va loger aux Essarts. Il n’a pas encore été engagé.
    
Lundi 28 septembre 1914
Combat dit d’Achiet-le-Grand. La position de batterie a été occupée à six heures à la sortie de Bucquoy, d’équerre avec la 45e. La 46e occupe une position d’équerre avec la nôtre. Les échelons sont massés, à tort, derrière les batteries. Vers midi, les batteries sont prises sous un violent feu de shrapnells et ne peuvent plus rien faire. On ne s’explique pas ces coups qui viennent de la droite, car la 84e division avait pris la ferme de Beauregard et progressait.
La 45e a été obligée de se déplacer un peu ce matin. Vers trois heures, le feu devenant trop intense, un officier adjoint au général donne l’ordre d’amener les avant-trains de la 46e. Par suite d’un malentendu, on vient me donner l’ordre d’amener ceux de la 44e. Le village est copieusement arrosé.
Je commande à cheval et, par la grand’ rue, la brasserie et la prairie, nous débouchons derrière la 44e. Le ciel est sillonné d’obus, il en vient de partout ; heureusement pour nous, ils éclatent très haut. Au trot et assez tranquillement, on raccroche les trains et nous voilà repartis. Les chevaux des officiers n’étant pas là, je prends la tête de colonne et la ramène au village.
Juste en entrant, un obus (car ils nous poursuivent) vient frapper le pignon d’une maison et m’envoie un demi mètre cube de maçonnerie à la figure. Nous sommes criblés avec mon cheval de balles et d’éclats de briques, sans blessures graves. Le premier moment d’émoi passé, on fait l’appel et on constate qu’il ne manque qu’un conducteur, Cordelette, assez grièvement blessé. Les brancardiers vont le chercher. Krabansky, éclaireur, a été blessé aussi ce matin et évacué.
On parle d’officiers tués ou blessés, mais, heureusement, il n’en est rien, et ils nous rejoignent tous. Quelques conducteurs vont rechercher un caisson de la 7e pièce, versé au milieu de la route et qui a failli nous obstruer le passage.
Nous avons un cheval tué et un grièvement blessé. Après un moment d’accalmie, on s’inquiète de la 46e. La 45e ayant pris sous son feu les batteries qui nous arrosaient, la 46e amène aussi les avant-trains et vient nous rejoindre.
À ce moment, le commandant Doigneau veut nous ramener sur la même position. Protestation du capitaine Lavezzari, car nous venons d’apprendre que la 84e division, qui est à notre droite, a cédé et que son recul livre notre droite à l’ennemi ; c’est l’affaire de la ferme de Beauregard. Après deux essais et comme dès notre arrivée, nous sommes salués, on cherche des nouvelles positions ; finalement, on reste en colonne dans les rues de Bucquoy, la 45e seule tirant encore.
Le 1er groupe n’est toujours pas engagé. La 46e a des pertes assez sensibles : un servant blessé grièvement, et qui est mort le soir à l’hôpital, trois sous-officiers sérieusement blessés. Le soir, vers sept heures, on rentre à Bucquoy, dont la population est assez affolée. Tranquille cependant, Coen prépare une soupe épatante aux légumes qui nous remontera un peu.
    
Mardi 29 septembre 1914
Réveil à trois heures et demie. Rassemblement derrière Bucquoy. Nous nous étonnons qu’il n’y ait pas eu hier de bombardement du pays. Nous venons nous mettre en batterie à la sortie nord de Bucquoy, du côté de la route de Courcelles-le-Comte. La 46e, très éprouvée hier, reste en réserve ; la 45e se met aussi en batterie. Nous sommes en surveillance sur Achiet-le-Grand. L’action s’engage vers neuf heures. Des troupes allemandes descendent d’Achiet-le-Grand vers Achiet-le-Petit.
Le capitaine ouvre le feu et a le plaisir de voir les troupes d’infanterie sauter en l’air. L’action se poursuit toute la journée et le soir, vers six heures, on lève la séance. Nos fantassins ont repris Achiet-le-Grand. Le village a été bombardé par nos obus à la mélinite et est en partie broyé. Des blessés allemands qui se trouvaient dans l’église en assez grand nombre ont été déchiquetés. On retourne cantonner à Bucquoy.
    
Mercredi 30 septembre 1914
Réveil à trois heures et demie. Départ à cinq heures moins le quart. On se dirige vers Courcelles-le-Comte pris également hier par nos fantassins, et nous nous remettons en batterie face à Achiet-le-Grand. Les blessés de la 46e vont bien ; le servant Bouret, de la 45e, est décédé. Le temps est très beau.
J’ai reçu hier une lettre de maman me demandant de lui écrire par la Belgique. Notre batterie a tiré hier près de quarante-six coups par pièce sur infanterie, cavalerie, etc. Nous avons à peine reçu quelques coups en réponse. Nous sommes dans une grande plaine, et les avant-trains le long d’une petite haie. La journée se passe sans incidents notables.
    
Jeudi 1er octobre 1914
Nous reprenons la même position de batterie entre Courcelles-le-Comte et Ablainzevelle. Hier soir, vers neuf heures, nous avons été tenus en alerte par une violente canonnade. Les Allemands voulaient reprendre la ferme de Beauregard qui avait été emportée d’assaut. Insuccès.
Réveil à trois heures. Départ à quatre heures. On nous annonce à dix heures que le 10e corps actif vient de débarquer et attaque Ervillers. Nous aidons un peu quand vient le soir à l’avance de nos fantassins vers Ervillers, mais on ne sait pas trop ce que l’on a fait. Le capitaine Lavezzari a installé l’échelle observatoire au coin d’un petit bois et s’y tient avec le commandant. Vers cinq heures, le calme renaît.
On apprend que, le matin, les divisions de cavalerie indépendantes ont pris Moyenneville et Hamelincourt. À Moyenneville, il paraît que les fantassins allemands étaient foudroyés dans les tranchées. Les Allemands, contrairement à leur habitude, avaient laissé les morts et les blessés, oubliant sacs, armes, etc. Nous avons, paraît-il, sur notre gauche, cinq divisions de cavalerie indépendantes.
    
Vendredi 2 octobre 1914
Réveil à quatre heures. Départ à cinq heures. Le 19e corps actif a dû entrer en action ce matin et nous restons placés sur le flanc, face Ervillers, pour éviter le débordement. Nous avons encore cantonné hier à Bucquoy. En revenant à la nuit tombée, on nous a signalé des rassemblements de troupes importants dans la briqueterie, derrière Achiet-le-Grand. Nous sommes partis au trot, avons pris notre ancienne position et avons tiré quelques coups dans cette direction. C’est là que le capitaine Lavezzari a crié : « Point de pointage, la lune, diminuez de… »
Toujours même position de batterie. Les Allemands bombardent Courcelles-le-Comte assez violemment. Lallemant, chef de la 1re pièce, s’y rend avec Forgny (éclaireur). Il grimpe dans la cheminée de l’usine pour repérer une batterie d’obusiers située derrière Achiet-le-Grand et qui nous fait beaucoup de mal. Il la situe très bien, mais les Allemands ont dû l’apercevoir, car le bombardement redouble et les gros fusants rappliquent autour de la cheminée. Il rentre cependant indemne.
Ce matin-là, nous avons essayé une nouvelle position de batterie plus avancée, en nous rapprochant de la voie du chemin de fer, mais nous avons dû ensuite nous replier. En contournant la crête du bois de Langeas, l’ennemi nous a aperçus et nous a poursuivis de ses projectiles. Nous revenons sans incidents à notre ancienne position et continuons les mêmes tirs.
    
Samedi 3 octobre 1914
Dès le matin, l’ennemi commence une violente attaque contre Courcelles-le-Comte. À la suite d’un bombardement intensif, des Allemands habillés en Anglais se présentent au passage à niveau du chemin de fer et le franchissent. Les lignes sont débordées et on s’aperçoit un peu trop tard du tour joué. Nos fantassins doivent se replier dans Courcelles sous un violent bombardement et ne peuvent tenir. L’infanterie allemande l’occupe. Nous occupions toujours la même position dans la cuvette d’Ablainzevelle, mais l’ordre nous est donné de nous replier sur le plateau de Bucquoy. Le bois de Langeas est occupé aussi, paraît-il, par les Allemands.
Nos fantassins se défendent cependant avec acharnement. Ils sont dedans depuis trois jours et deux nuits. Le 16e territorial qui occupait Courcelles a été très éprouvé, en particulier le premier bataillon. Je me demande avec terreur ce qu’est devenu Pellet. Personne ne peut me renseigner tant il y a d’affolement. Le commandant et plusieurs officiers de ce bataillon sont tués.
Nous reprenons une deuxième position de batterie pour permettre à notre infanterie de se replier. De loin, on aperçoit les fantassins ennemis rappliquer dans Courcelles et d’autres monter à l’assaut du bois de Langeas. Il en arrive des quantités. Soudain, arrive du général Brugère l’ordre de reprendre Courcelles-le-Comte coûte que coûte.
La 88e division tient toujours Moyenneville et Hamelincourt. La 84e division traverse la plaine et vient se déployer derrière nous. Malheureusement, les commandements manquent et des sections entières se déploient sur les crêtes en formations serrées, où les Allemands les arrosent. Elle progresse cependant et, quand elle est arrivée à cent mètres des tranchées, prête à donner l’assaut, elle reçoit l’ordre de se replier ; le but est atteint, paraît-il ! Lequel, nous l’ignorons, et l’ignorerons longtemps.
Nous restons en position jusqu’à la dernière limite et, comme le soir tombe, nous venons cantonner dans une ferme dite de la Brayelle, en arrière de Bucquoy. Les fermiers sont des espèces de Boches, comme nous l’apprendrons plus tard, et consentent à peine à nous donner de l’eau et du bois pour faire du feu. On ne peut, même en payant, avoir une bouteille de vin. On se couche tant bien que mal dans les greniers, et on discute un peu les événements du jour.
Le bruit court que Courcelles est repris et que le rôle des territoriaux est terminé, mais rien n’est exact. Le parc a été formé dans une grande prairie de la ferme.
Dans le bombardement de cet après-midi, à Ablainzevelle, nous avons perdu l’ordonnance du capitaine Bérard, Walter, tué par un éclat d’obus. Il était dans une maison en train de regarder des blessés. Les échelons qui étaient dans le pays ont bien manqué d’écoper. Pamart, affolé, s’est sauvé avec son équipage.
    
Dimanche 4 octobre 1914
Quel beau dimanche ! Le soleil se lève radieux, mais dès trois heures du matin, on entend une violente canonnade. L’ennemi occupe le bois de Langeas, Ablainzevelle, et même, paraît-il, la ferme d’Ebreville à la sortie de Bucquoy. Le bombardement commence aussi de bonne heure sur Bucquoy, dont les habitants, affolés, se terrent dans les caves.
Probablement parce que nous sommes batteries de territoriale, on ne nous ravitaille pas en munitions. Il ne nous reste que deux cent cinquante obus par batterie. Au loin, on entend de plus en plus tonner le canon. Il est probable que c’est le 10e corps. Il faut ménager nos munitions. On assure que les Allemands ont su par leurs espions avoir affaire à des territoriaux, et que leur principal effort s’est porté sur nous.
La prise d’Ervillers par le 10e corps n’est pas confirmée. Nous commençons à apercevoir beaucoup d’aéroplanes français et un allemand. On sent le voisinage des corps actifs. Les Allemands bombardent nos avions avec énergie. C’est notre huitième jour de bataille aujourd’hui, et sans répit. Les territoriaux sont éreintés, et nous commençons aussi à être fatigués. Hier, dans la retraite, un obus est tombé en plein milieu d’un groupe de territoriaux ; il a tué un homme et blessé quatre ; ils ne sont réellement pas très efficaces. Ce n’est pas comme nos 75.
Le capitaine Lavezzari, à la défense de Courcelles, a tiré sur des formations serrées sur route. Chaque obus qui arrivait fauchait plusieurs rangs, mais tout se serrait et la marche continuait. Le soir, en nous retournant, nous apercevions encore dans le lointain les villages éclairés par d’immenses feux. Les Allemands brûlent tous leurs cadavres, paraît-il, les officiers seuls sont enterrés et leurs tombes signalées à leurs familles.
J’ai profité d’avant-hier, à Bucquoy, pour me confesser au doyen. Devant la gravité de l’heure présente et la permanence du danger, on se sent tout petit. Nous partons faire une mise en batterie près de Bucquoy, mais les balles commencent à nous siffler aux oreilles. Il faut déguerpir et reculer un peu. C’est une nouvelle musique, moins agréable que les obus ; on dirait de grosses abeilles qui passent en bourdonnant. L’ordre arrive donc de se replier, mouvement voulu, paraît-il, par l’état-major.
On nous cite cette phrase pour nous remonter : « La situation, tout en n’étant pas aussi brillante qu’elle pourrait l’être, sur ce point, est cependant satisfaisante. » Cela rend du courage à ceux qui commençaient à désespérer. On nous avait demandé de tenir quatre jours, nous avons tenu huit et nous ne reculons que pied à pied.
En nous repliant, je rencontre le 16e territorial. Je demande le 1er bataillon et la 1e compagnie pour avoir des nouvelles de Léon Pellet. Son capitaine m’apprend qu’il a été tué hier matin à Courcelles-le-Comte d’une balle à la tempe à côté de lui. Il est tombé sans dire un mot. On lui a enlevé son alliance et ses papiers personnels pour les renvoyer à sa famille. Il était sergent-major depuis huit jours. Pauvre ami, cela m’a fait une grande peine et j’en ai presque pleuré ! Nous étions si bons amis. Adieu les réunions dans sa petite maison de la rue Léon Gambetta et nos bonnes causeries philatéliques.
Nous continuons notre retraite toute la journée, pièce par pièce, deux cents mètres par deux cents mètres et, le soir, nous repassons devant la ferme de la Brayelle où nous avons logé hier. Les patrons sont partis, emportant ce qu’ils avaient de plus précieux. Toute la volaille est en rupture de ban. Dommage que nous ne puissions nous arrêter. Nous apprenons à ce moment la mort de notre général de division, Marcot, tué dans l’après-midi, en regagnant son auto.
Nous apprenons en même temps l’arrivée de la division de Nancy et du 39e d’artillerie. Nous traversons Foncquevillers et venons prendre une position de rassemblement.
De là, nous partons cantonner à Bienvillers, petit village bien gentil, mais inondé de troupes des divisions de cavalerie. Nous y bivouaquons dans un grand champ où le parc est formé. Il fait un peu froid la nuit, mais on dort bien quand même.

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