17, rue des Bons-Enfants

Cv rue des bons enfantsI
La voiture entra lentement dans le parc presque désert dont la lourde grille se referma automatiquement.
Il était encore tôt ; les visiteurs, généralement peu nombreux, n’étaient pas encore arrivés.
L’aspect cossu et paisible de cette maison de retraite médicalisée, où il venait quotidiennement tenir compagnie à sa mère, contrastait avec le cloaque psychologique dans lequel cette dernière se débattait à l’intérieur même de ces murs.
Autant l’ancienne et imposante bâtisse religieuse, encadrée de son vaste jardin aux grands arbres tranquillisants, dégageait une sérénité rassurante, autant, sitôt le seuil franchi, on se retrouvait comme plongé dans l’univers stressant de « Vol au-dessus d’un nid de coucou », où la détresse humaine se montre sans voile.
Il avait déjà reçu deux appels incohérents de sa mère sur son portable ainsi qu’un autre, émanant de l’infirmier en chef. Elle semblait, d’après ce dernier, particulièrement agitée et acariâtre ce matin.
Soucieux, il franchit le sas d’entrée et avança dans les couloirs, accompagné, comme à l’accoutumée, par des râles, des cris, parfois un hurlement, selon les portes devant lesquelles il passait.
De vieilles personnes en fauteuil roulant le dévisageaient sans vraiment le voir. Une femme, visiblement en mal d’affection, lui tendit les bras, l’implorant du regard, comme pour l’embrasser.
Mal à l’aise, il s’en tira avec un petit sourire gêné et continua son chemin.
Dans le couloir il croisa l’infirmier en chef qui parut soulagé de le voir. Ce dernier lui expliqua qu’il avait donné un sédatif à sa mère et qu’elle venait de s’assoupir.
Arrivé devant la porte de sa chambre, il s’arrêta, ferma un instant les yeux. Puis, reprenant son souffle, il entra.
Sa mère reposait, amaigrie, le souffle irrégulier. Ses cheveux blancs, désordonnés, bordaient ses traits tirés, secs et durcis. On devinait, sous le drap, un corps osseux et déformé par les rhumatismes et l’alitement prolongé.
Elle sentit sa présence et ouvrit les yeux, affolée.
— Qui êtes-vous ?… Ah, c’est toi ! Tu es vivant. Merci, mon Dieu. Mais, où étais-tu encore ?… J’appelle, j’appelle et tu ne réponds jamais !
— J’étais chez moi, sous la douche. Difficile de te répondre. Après, j’ai bien tenté de te joindre mais ta ligne était sans cesse occupée. Tu avais sans doute mal raccroché.
— N’importe quoi ! Tu n’imagines quand même pas que je vais croire tes mensonges ! Une poule, oui ! Tu te roules dans les bras d’une autre femme, pendant qu’ici, on me torture.
— Maman, tu ne vas pas recommencer ! Écoute…
— T’écouter ? Mais c’est toi qui ne m’écoutes pas !… Tu ne me regardes plus, tu ne m’aimes plus ! Je suis épuisée, vidée, je n’en peux plus. Tu m’abandonnes. Tu me laisses seule, alors que je vis dans une angoisse permanente… Tu entends quand je te parle ?… En réalité, tu ne comprends rien… Rien !
Le ton montait, la mère hurlait sa folie, en bafouillant.
Le fils poussa un long soupir. Lui aussi, parfois, se disait qu’il devait peut-être ne plus rien comprendre, déstabilisé par les agressions répétées de sa mère. Il n’était arrivé que depuis quelques minutes et la journée s’annonçait déjà difficile. Enfin, pas plus que les précédentes.
Il alla s’asseoir.
— Tu refuses de me croire, hein ? Bien sûr, ça t’arrange ! On veut m’assassiner et toi, tu ne dis rien. Pourtant, je vais peut-être mourir ce soir. Il y a toute une clique organisée ici, tu le sais, non ?… Tu m’écoutes ?…
Il essaya de la rassurer :
— Maman, personne ne te veut de mal.
— Ah, tu as retrouvé la parole ? Je te le dis depuis le début : ils me haïssent tous ici. Ils n’arrêtent pas de se moquer de moi dans mon dos, de me voler quand je dors. Ils rient sans cesse en me montrant du doigt mais rira bien qui rira le dernier !
— Voilà, tu as raison, mieux vaut en rire.
— « Mieux vaut en rire » ! Comment peux-tu parler ainsi ? Ce n’est pas possible, tu n’es pas mon fils. Mon fils, mon petit, mon chéri, mon amour, lui, il savait m’écouter, lui, il me comprenait, lui, il m’aimait plus que personne. J’ai tout donné, tout accepté pour lui. Mais toi, qui es-tu ?… Tu n’es pas lui. Toi, tu restes là, planté comme un santon, à me ressasser des âneries.
Une agitation croissante s’était emparée de son corps et de son esprit. Il tenta alors, d’une voix douce et posée, d’apaiser son tourment :
— Maman, calme-toi. Tu devrais cesser de t’agiter ainsi, tu te fais du mal.
— Tu me dis toujours de me calmer, de te croire, mais tu ne sais pas tout ce qu’ils manigancent dans l’ombre. Ils veulent ma peau, la tienne. D’ailleurs j’en ai la preuve mais tu refuses de me croire.
— La preuve ?… Écoute, cela fait je ne sais combien de mois que toi ou moi devons mourir demain et nous sommes toujours bien vivants, non ?
— Oui, pour le moment… Et ça te rassure ? Ah, évidemment, quand tu es là, ils te font des sourires, des ronds de jambes. Ils te parlent avec de grands et beaux discours et te caressent dans le sens du poil. Mais si tu savais comment ils se conduisent dès que tu es parti, si tu pouvais voir ce qui se passe la nuit…
— Justement, tes nuits, parlons-en. Je pense que tu crois trop en tes cauchemars, maman, tu les mélanges avec la réalité. Je t’assure, ici, tout le monde prend soin de toi.
— Tu dis n’importe quoi, tu es vraiment trop stupide, tiens ! Tu n’as toujours pas compris que c’est pour mon argent, ton argent, celui que tu leur donnes tous les mois qu’ils me guettent et rien d’autre ?
— Tu me fatigues. J’arrête de discuter avec toi, soliloque si bon te chante.
— C’est ça, tais-toi ! En réalité, tu ne sais plus quoi répondre ! Tu n’es pas conscient de ce dont ils sont capables. Ils me font du mal, ils me frappent, me torturent, me jettent au visage des grossièretés abjectes. D’ailleurs, ils n’ont que ça à la bouche. Ils me forcent à manger des choses abominables, que même un mort de faim vomirait. Ils veulent me pousser à bout, tu sais, c’est ma peau qu’ils veulent, ma peau !
Elle pleurait d’effroi et de rage mêlés, sa bouche tremblait. Le fils soupira mais ne répondit rien.
Tout en proie à son excitation, elle poursuivit :
— Bien sûr, c’est facile pour eux ! Je ne peux plus bouger, j’ai du mal à trouver les mots pour m’exprimer ou me défendre. Je suis vieille, sans force ni protection, enfermée dans une minuscule chambre laide de cette usine à mourir, avec un crucifix pour tout ornement. Une croix, ici, un comble ! Et ce lit étroit, encadré de barreaux, dans lequel ils m’attachent la nuit pour m’empêcher de m’enfuir ? Et ce qu’ils m’obligent à porter, en permanence, comme un boulet sale, oui, ces couches collées aux fesses, dans lesquelles ils me forcent à uriner et déféquer comme si j’étais une bête ?… Tu te figures que c’est une vie, ça ?… Non, crois-moi, je t’en supplie, même une bête, ils la traiteraient mieux que moi !
— Dis, tu ne penses pas que tu charges un peu, là ?…
— Bien sûr, c’est encore moi qui exagère… Mais tu vas voir, mon beau chéri, tu vas voir ce que je leur réserve à tous… Et toi avec, oui, toi surtout, puisque tu es passé de leur côté !
Le fils commençait à donner des signes de fatigue et d’agacement.
Il était conscient qu’elle avait presque complètement perdu pied avec la réalité. Mais il savait aussi qu’il ne devait pas entrer dans son délire car elle risquait de l’entraîner sur une pente dangereuse, qu’il ne devait en aucun cas emprunter.
— Maman…
— Oh, vous aurez sans doute le dessus, vous êtes si nombreux. À force de persévérance, de violences, de couardise aussi. Mais moi, je sais des choses. La nuit, je ne dors pas, j’écoute. Je supporte en pleurant, sans bruit, toutes vos brimades, tout ton désamour. Je fabrique mes armes, je les engrange, vois-tu, et je saurai m’en servir le moment venu. Je fais semblant de ne rien comprendre, rien entendre mais vous allez tous être surpris, bientôt. Oh oui ! Et là, crois-moi, vous aurez beau me supplier… Rien ! Je vous mettrai tous à genoux, tu entends, sans pitié, et là… là…
Elle se tut soudain et resta un instant le regard vide.
— Qu’est ce que je disais ?
— C’est sans importance. Maman, j’avoue que je ne comprends pas grand-chose à ton charabia. Mais puisque tu me laisses enfin en placer une, je te rappelle que tu es ici pour être soignée, tu le sais bien enfin. Fais-moi confiance, s’il te plaît.
Elle ne répondit rien. Ses yeux étaient hagards et la fatigue semblait avoir pris le dessus. Il le comprit.
— Il faut te reposer maintenant. Il faut nous reposer tous les deux d’ailleurs. Alors calme-toi et dors encore un peu. Moi, je vais faire un petit tour dans le jardin, respirer un peu l’air frais et finir de me réveiller. Je reviens.
Il se leva avec lassitude, tourmenté par cette pression constante.
Enfilant sa veste, il referma doucement la porte derrière lui, traversa sans hâte les couloirs de la maison de retraite, ouvrit une porte qui menait au parc et sortit.
Une fois le seuil franchi, il inspira une ample bouffée d’air, comme pour se débarrasser de l’atmosphère putride de cette chambre où il passait la plupart de ses journées. Puis, il s’assit dans un fauteuil de jardin et alluma voluptueusement un cigarillo dont il exhala une suave bouffée en contemplant les oiseaux, les nuages.
Il avait allègrement passé la cinquantaine mais conservait une allure svelte, presque juvénile. Son visage racé, sa distinction naturelle, le détachement qui semblait accompagner tous ses mots et ses gestes avaient toujours attiré les femmes.
Mais il paraissait ne pas s’en apercevoir ou s’en moquer.
Il se sentait vieux, usé, accablé… Seul, surtout.

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